Alors que le bandeau « CORRUPTION » se répand depuis quelques jours sur les réseaux sociaux dans la foulée d’un mouvement citoyen dénonçant la perte de confiance envers plusieurs institutions, Me Vivan Nguyen propose une réflexion différente sur le mot choisi par les citoyens. EnDroit.ca publie sa tribune dans son intégralité. Puisque Maxime Gagné a lui-même lancé et défendu publiquement ce mouvement et qu’il emploie également ce mot, il se permet à son tour de répondre au nom de la position qu’il défend et de nombreux citoyens qui se reconnaissent dans ce cri. Me Nguyen a ensuite souhaité ajouter une courte réponse. Un échange où le désaccord sur un mot n’empêche ni le respect ni une volonté commune : entendre ce que les citoyens tentent de dire.
Je suis membre du Barreau du Québec en date du présent écrit. Je pratique en protection de la jeunesse (DPJ) et en droit familial.
J’éprouve une certaine douleur liée à l’empathie lorsque je lis les cris du peuple dénonçant la corruption des institutions ici et là sur les réseaux sociaux.
Une recherche auprès de Google AI permet d’encadrer ce que signifie la corruption :
La corruption active : le fait de proposer le cadeau ou l’argent pour obtenir un service.
La corruption passive : le fait d’accepter le cadeau ou l’argent en échange du service.
La corruption publique : lorsqu’elle concerne un agent de l’État, un élu ou un fonctionnaire.
La corruption privée : lorsqu’elle se déroule entre des entreprises ou des salariés du secteur privé.
À la lumière de ces définitions, je ne peux pas souscrire aux allégations de corruption à l’égard de la DPJ ou d’autres institutions oeuvrant en protection de la jeunesse et en droit familial.
Je ne crois pas que la DPJ, comme institution, propose des cadeaux ou de l’argent dans un objectif précis. Je ne crois pas non plus que la DPJ accepte des cadeaux ou de l’argent dans un objectif précis.
Je ne crois pas non plus que les juges acceptent des cadeaux ou de l’argent de la DPJ ou des parents.
Alors, que signifie cette crise du peuple pour moi ?
Que signifie l’objectif du Barreau de rétablir la confiance du public envers les institutions, notamment en tenant un Sommet sur l’état de droit en septembre 2026 ?
Pourquoi le peuple hurle-t-il le mot corruption ici et là, alors que la définition ne semble pas s’y prêter textuellement ?
Je conclus que le peuple hurle les premiers mots qui lui viennent facilement en tête pour témoigner d’une douleur vive et réelle devant des questions restées sans réponse.
Ces questions restées sans réponse touchent à la confiance du public.
La recherche du gros bon sens par le peuple fait partie de sa quête de réponses.
C’est la responsabilité du système et des institutions de répondre aux questions de manière à ce que les réponses rejoignent le gros bon sens aux yeux du peuple.
La démocratie, c’est le pouvoir du peuple.
Les institutions veulent la confiance du peuple. À mon avis, il faut aller le rejoindre et l’écouter, sans nécessairement souscrire à l’emploi du mot corruption. Le mot corruption, dans les cris du peuple, correspond aux expressions : J’ai mal, je ne comprends rien, aidez-moi, expliquez-moi. Je ne crois pas qu’il corresponde aux définitions précitées fournies par Google AI.
Là où le peuple a mal, il faut aller investiguer, et plus particulièrement quand des enfants sont en jeu. Les enfants sont le futur. Ils sont les citoyens de demain. Prenons-en soin dès maintenant.
Avant d’aller plus loin, rappelons comment le Commissaire à la lutte contre la corruption du Québec décrit lui-même le phénomène.
Selon l’UPAC, la corruption peut notamment se manifester lorsqu’un titulaire d’une charge publique manque à ses devoirs et responsabilités, par une action ou une omission, en échange d’un avantage, d’une récompense ou de tout autre bénéfice. L’organisme précise d’ailleurs que la corruption fait partie d’un ensemble plus large d’actes répréhensibles comprenant notamment l’abus de confiance, la malversation, la collusion, la fraude et le trafic d’influence.
Autrement dit : il n’est nullement nécessaire qu’une enveloppe d’argent soit remise sous une table pour que la question de la corruption puisse se poser.
EnDroit.ca est heureux d’accueillir l’opinion de tous les avocats, y compris celle de Me Vivan Nguyen. Nous sommes d’accord en partie avec sa réponse.
Là où notre position diffère, c’est lorsque le mot « corruption » est essentiellement ramené à l’échange d’argent ou de cadeaux.
Lorsqu’un pouvoir est utilisé pour protéger quelqu’un; lorsqu’un dossier dérangeant est fermé malgré des éléments importants; lorsqu’une faveur en appelle une autre; lorsqu’une personne bénéficie d’une intervention, d’une influence ou d’un traitement privilégié; lorsqu’un acteur ferme les yeux ou omet volontairement d’agir afin d’avantager quelqu’un, la question ne disparaît pas simplement parce qu’aucun argent n’a changé de mains.
Certains appelleront cela corruption.
D’autres parleront de collusion, de favoritisme, de conflits d’intérêts, d’abus de pouvoir, d’abus de confiance, de protection mutuelle, de trafic d’influence ou d’échanges de bons procédés.
On peut changer le mot si celui de « corruption » dérange. Le problème soulevé, lui, ne disparaît pas.
Lorsque des citoyens voient des dossiers disciplinaires fermés alors qu’ils affirment avoir fourni des preuves importantes qui ne sont même pas abordées dans la décision; lorsque des irrégularités graves sont révélées en protection de la jeunesse; lorsque de faux documents ou de fausses informations sont dénoncés; lorsque des professionnels quittent leur ordre pendant qu’ils font l’objet d’une enquête; lorsque des citoyens disent subir de l’intimidation après avoir voulu dénoncer certains comportements; lorsque des tribunaux refusent d’entendre des éléments qu’ils considèrent pourtant déterminants; lorsque des membres en règle du Barreau dénoncent des fraudes criminelles graves et des cover-ups institutionnels, mais que l’institution ferme les dossiers; ou lorsque des institutions semblent davantage occupées à protéger leur fonctionnement qu’à répondre aux questions qui leur sont posées, il ne suffit pas de leur répondre qu’ils ont choisi le mauvais mot.
Il faut regarder ce qu’il y a derrière ce mot.
Cela ne signifie évidemment pas que chacun de ces événements constitue automatiquement de la corruption. Mais cela signifie tout autant que l’absence d’un pot-de-vin ne suffit pas à écarter la question.
Le Québec sait d’ailleurs très bien que la corruption et la collusion peuvent prendre des formes beaucoup plus complexes que la simple remise d’argent comptant. La Commission Charbonneau en a fourni une démonstration particulièrement marquante.
Me Nguyen choisit de ne pas souscrire à l’emploi du mot « corruption ». EnDroit.ca respecte cette position.
De son côté, EnDroit.ca ne retirera pas ce mot de la bouche des citoyens qui l’emploient, pas plus que Maxime Gagné ne reniera le fait de l’avoir lui-même employé publiquement.
Appelez cela corruption. Appelez cela collusion. Appelez cela conflit d’intérêts, favoritisme, échange de bons procédés, protection institutionnelle ou abus de pouvoir.
Le mot peut être discuté.
Les faits, eux, doivent être examinés.
Et jamais EnDroit.ca ne retirera aux citoyens les mots qu’ils utilisent pour demander que leurs institutions leur rendent des comptes.
Après avoir pris connaissance de la note éditoriale, Me Nguyen a souhaité ajouter ces mots :
« J’aime la liberté d’expression du peuple. J’aime ce droit fondamental dans une démocratie qui repose sur le pouvoir du peuple. Je ne veux pas que le peuple se taise. Je veux qu’il se lève et qu’il prenne sa place. Je veux qu’il se fasse entendre dans sa propre souffrance et son propre vocabulaire. »
Des mots différents, mais une même demande d’être entendu
Malgré certains désaccords sur le vocabulaire employé, les deux positions se rejoignent sur un élément essentiel : les citoyens ont besoin de se faire entendre.
Certains utilisent le mot « corruption ». D’autres parleront de collusion, de conflits d’intérêts, de favoritisme, d’opacité, de protection institutionnelle, d’abus de pouvoir ou simplement d’une profonde perte de confiance envers les institutions.
Les mots peuvent différer. La souffrance et les questions qui se trouvent derrière eux ne disparaissent pas pour autant.
Au bout du compte, beaucoup de ces citoyens demandent essentiellement la même chose : davantage de transparence, davantage de communication, des réponses compréhensibles et la possibilité d’être véritablement entendus lorsque quelque chose ne fonctionne pas.
Et c’est précisément sur ce point qu’EnDroit.ca et Me Nguyen se rejoignent : il ne faut pas demander au peuple de se taire. Il faut l’écouter.
Pour EnDroit.ca, la transparence et la communication de plusieurs institutions demeurent aujourd’hui gravement déficientes lorsqu’elles sont confrontées à des citoyens qui demandent des explications. Le vocabulaire utilisé pour exprimer cette frustration peut être débattu. La nécessité d’y répondre, elle, demeure.
Note. La tribune de Me Vivan Nguyen est reproduite dans son intégralité. Les opinions qu’elle exprime sont les siennes. La note éditoriale qui la suit expose la position de Maxime Gagné et d’EnDroit.ca dans le cadre du débat entourant l’utilisation du mot « corruption ».
Précision. Les situations évoquées dans la note éditoriale ne signifient pas, à elles seules, qu’une infraction criminelle de corruption a été établie. Elles illustrent les types de situations invoquées par des citoyens et par EnDroit.ca lorsqu’ils expliquent pourquoi ils utilisent ce vocabulaire.
Droit de réplique. Toute institution ou personne directement concernée peut communiquer avec EnDroit.ca à endroit.ca@outlook.com.
Sources
Tribune et réponse transmises à EnDroit.ca par Me Vivan Nguyen, 21 septembre 2026.
Unité permanente anticorruption (UPAC) — « Qu’est-ce que la corruption? ».
Loi concernant la lutte contre la corruption, RLRQ, chapitre L-6.1.
Commission d’enquête sur l’octroi et la gestion des contrats publics dans l’industrie de la construction — Rapport final de la Commission Charbonneau, 2015.
EnDroit.ca — Un ruban « DPJ » sur la bouche : la tendance qui se répand au Québec.
Article et publications d’EnDroit.ca documentant le mouvement citoyen du bandeau « CORRUPTION », septembre 2026.
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Vous trouverez la définition de la corruption qu’en fait l’Office québécois de la langue française en suivant ce lien: https://vitrinelinguistique.oqlf.gouv.qc.ca/fiche-gdt/fiche/8896530/corruption.
L’UPAC dispose aussi de sa propre définition. Son site internet n’est pas accessible au moment d’écrire ce commentaire.