Criminaliste actif depuis au moins les années 1990, Stéphan Beaudin défend en 2022 un homme accusé d’avoir menacé le premier ministre François Legault. En pleine plaidoirie, il remet en cause l’indépendance réelle des juges, accuse l’appareil judiciaire de museler ceux qui « disent la vérité » et attaque le fonctionnement du système. Le juge le signale au syndic. Un an plus tard, le Conseil de discipline le radie quatre semaines.
Dans le dossier Beaudin, il n’est pas nécessaire de reconstruire indirectement le lien entre la critique institutionnelle et la discipline. L’unique chef retenu par le Barreau porte sur les propos qu’il tient lui-même devant un juge de la Cour du Québec le 9 février 2022.
Ces propos ne constituent toutefois pas une dénonciation déposée après enquête ou appuyée par une preuve institutionnelle comparable à certains autres dossiers de cette série. Ils sont prononcés dans le feu d’une plaidoirie, alors que Beaudin défend un client poursuivi pour menaces de mort contre le premier ministre. Le Conseil conclura qu’il a franchi la limite entre la critique vigoureuse du pouvoir et l’atteinte à l’autorité des tribunaux.
Un criminaliste présent dans les tribunaux depuis des décennies
Les sources publiques permettent de documenter la pratique de Stéphan Beaudin au moins depuis la fin des années 1990. En 1999, le registre de la Cour suprême du Canada le répertorie comme procureur de Bernard Palin dans le dossier 27159, Sa Majesté la Reine c. Bernard Palin. Il exerce alors à Montréal.
Les rôles judiciaires continuent de le montrer actif comme avocat de la défense plusieurs décennies plus tard. En mars et mai 2023, son nom apparaît notamment au rôle criminel de la Cour supérieure à Joliette comme procureur d’un accusé dans un dossier regroupant plusieurs coaccusés.
L’avis de radiation du Barreau le décrit comme ayant exercé dans les districts de Laval et Montréal. Son numéro de membre est 194078-3. Les sources consultées ne permettent pas de fixer avec suffisamment de certitude l’année exacte de son admission au Barreau; cette fiche n’en invente donc aucune.
Menaces envers François Legault et défense fondée sur la liberté d’expression
En 2022, Beaudin représente Pierre Dion, poursuivi pour des menaces de mort diffusées sur internet contre le premier ministre François Legault pendant la pandémie de COVID-19. Dion soutient que ses propos relevaient de la liberté d’expression.
Lors des plaidoiries du 9 février 2022 devant le juge Sylvain Lépine, Beaudin reprend cette thèse et soutient que les propos de son client ne constituent pas des menaces criminelles. Le débat devient rapidement plus large : l’avocat ne parle plus seulement du texte de l’infraction, mais du fonctionnement du système judiciaire et de ses relations avec le pouvoir politique.
Le juge Lépine déclare finalement Dion coupable. La décision est répertoriée sous R. c. Dion, 2022 QCCQ 4164. Dion reçoit ensuite une peine de trente jours de détention discontinue.
Juges, ministres, DPCP et appareil judiciaire
Les propos reprochés à Beaudin sont exceptionnellement directs. Selon les extraits reproduits par Droit-inc et Quebecor, il affirme avoir travaillé avec des ministres au début de sa carrière et rapporte qu’ils qualifiaient les juges de manière extrêmement vulgaire. Il en déduit que le pouvoir politique traite la magistrature comme si elle lui était subordonnée.
Il soutient également que l’appareil judiciaire est manipulé afin de « museler les individus qui disent la vérité », qualifie les procureurs du DPCP de « collabos du système » et rappelle au juge que, malgré son indépendance judiciaire, il demeure « partie du système ».
« L’appareil judiciaire est manipulé pour museler les individus qui disent la vérité. »
Stéphan Beaudin · audience du 9 février 2022 · extrait rapporté par Droit-inc et QuebecorÀ un autre moment de la plaidoirie, il dit qu’il remettra sa carte du Barreau et cessera de pratiquer si son client est reconnu coupable sur l’interprétation défendue par la poursuite. Il utilise également des termes grossiers pour opposer le courage de son client à ce qu’il présente comme la faiblesse du système.
Ces propos constituent une critique publique et institutionnelle réelle. Mais ils ne sont pas accompagnés, dans les sources retrouvées, d’une preuve établissant que la magistrature ou le DPCP seraient effectivement contrôlés par l’exécutif. Cette fiche les présente donc comme les affirmations de Beaudin, et non comme des faits démontrés.
Une dénonciation après le verdict
Le juge Sylvain Lépine rend son jugement de culpabilité contre Dion en juin 2022. Peu après, il adresse une lettre au syndic du Barreau au sujet de la conduite de Beaudin pendant l’audience de février.
Selon les articles qui reproduisent le contenu de cette lettre, le juge affirme qu’en environ 35 ans de carrière comme avocat puis comme juge, il n’a jamais entendu un membre du Barreau formuler autant de remarques désobligeantes et choquantes au cours d’une même audition.
Le Bureau du syndic ouvre alors une enquête. Le dossier disciplinaire recevra le numéro 06-22-03415.
Critiquer le pouvoir demeure essentiel, soutient-il
Beaudin ne nie pas avoir tenu les propos. Il conteste d’abord leur qualification. Dans un courriel du 11 octobre 2022, il soutient ne pas avoir été impoli, grossier ou menaçant envers le juge ou le journaliste présent et affirme ne pas avoir manqué de courtoisie.
Il insiste surtout sur un principe : la possibilité, pour un avocat, de critiquer les organes exécutif et législatif est essentielle. Selon lui, le tribunal existe précisément pour constituer un contrepoids indépendant face à ces pouvoirs.
Il invoque également la fatigue accumulée pendant la pandémie et le contexte particulier de sa représentation de personnes contestant les mesures gouvernementales prises par décrets. Il explique que ces dossiers ont créé une pression considérable et reconnaît que ses paroles ont dépassé sa pensée.
Il maintient sa critique de l’exécutif, mais reconnaît des mots mal choisis
Le 29 mars 2023, à la veille de la décision sur culpabilité, Beaudin transmet une lettre d’excuses destinée au juge Lépine.
Il y exprime des excuses, tout en précisant qu’il ne considère pas avoir été systématiquement irrespectueux. Il maintient qu’il éprouvait des doutes sur l’organe exécutif et sur ce qu’il décrit comme sa mauvaise foi occasionnelle envers la justice. Mais il admet que certains mots étaient mal choisis et que certaines idées n’avaient pas leur place dans une salle d’audience.
Cette reconnaissance est importante : son dossier n’est pas celui d’un avocat qui persiste intégralement dans chacun des termes utilisés. Il tente de distinguer la substance de sa critique du pouvoir exécutif de la forme excessive de sa plaidoirie.
Article 111 du Code de déontologie
Le 30 mars 2023, le Conseil de discipline déclare Beaudin coupable d’un seul chef.
L’avis officiel du Barreau constitue la source primaire la plus claire retrouvée pour la conclusion. Les recherches effectuées n’ont pas permis de retrouver avec certitude une version publique indexée de la décision motivée sur culpabilité portant une référence QCCDBQ vérifiable. Aucune référence de décision n’est donc inventée dans cette fiche.
Une radiation temporaire, effectivement exécutée
Le 28 juin 2023, le Conseil impose une radiation temporaire de quatre semaines. Comme la sanction devient exécutoire à l’expiration du délai d’appel, le Barreau fixe son début au 4 août 2023.
Stéphan Beaudin est radié du Tableau du Barreau du Québec pour quatre semaines à compter du 4 août 2023. L’avis est signé le 7 août par la secrétaire de l’Ordre, Me Sylvie Champagne.
La couverture de la décision rapporte que le Conseil rappelle une obligation centrale de l’avocat : conserver une saine distance à l’égard de la cause de son client. Le Conseil considère que l’avocat avait trop épousé la perception de son client et que ses propos pouvaient ébranler la confiance du public dans l’indépendance judiciaire.
Aucun appel disciplinaire public identifiable n’a été retrouvé dans les recherches effectuées pour cette fiche. La radiation de quatre semaines apparaît donc comme la sanction ayant effectivement été purgée.
Le juge critique aussi la qualité de la défense
Pour présenter le dossier dans son ensemble, il faut également rapporter que le jugement contre Pierre Dion contient d’autres critiques à l’endroit de la défense. Le juge Lépine reproche notamment à Dion et à son avocat une interprétation historiquement erronée de l’attentat commis par Denis Lortie à l’Assemblée nationale en 1984.
Selon le jugement tel que rapporté par la presse, ils avaient soutenu que Lortie n’avait tué personne et l’avaient présenté comme un « dissident politique ». Or, l’attaque avait causé trois morts et treize blessés. Le juge qualifie cette erreur d’insouciance et de tentative de déformer la vérité.
Le juge critique également la façon dont la défense a abordé les antécédents judiciaires de Dion. Ces éléments n’ont pas constitué des chefs disciplinaires supplémentaires dans l’avis de radiation retrouvé, mais ils font partie du contexte défavorable du dossier.
Retour à la pratique et nouvelles accusations criminelles en 2025
La radiation est temporaire. Les rôles judiciaires et la couverture médiatique montrent que Beaudin reprend ensuite sa pratique. En décembre 2025, TVA Nouvelles indique qu’il est toujours inscrit au Barreau.
À cette date, il fait lui-même face à des accusations criminelles de harcèlement et de non-respect de conditions dans un conflit de voisinage à Montréal. Il passe cinq jours en détention avant d’être remis en liberté sous conditions.
Il s’agit d’accusations, non d’une déclaration de culpabilité. Les recherches effectuées jusqu’au 29 août 2026 n’ont pas permis de retrouver une décision finale publique sur ces accusations. Elles sont donc mentionnées uniquement comme faits procéduraux postérieurs et ne sont pas utilisées pour caractériser sa culpabilité.
Ici, la critique institutionnelle est littéralement le chef disciplinaire
Le cas Beaudin appartient naturellement à cette enquête parce qu’il n’y a pratiquement aucune distance entre la parole critique et la faute reprochée. L’infraction retenue est commise pendant l’audience même où il attaque le fonctionnement du système judiciaire.
Il serait néanmoins exagéré de présenter la sanction comme une réponse à une « dénonciation » documentée comparable à un signalement de corruption ou à une plainte formelle. Beaudin plaide pour un client, s’emporte, mélange une critique de l’exécutif à des attaques grossières contre le système et reconnaît ensuite que ses mots étaient mal choisis.
La conclusion officielle est donc étroite : le Barreau ne sanctionne pas le simple fait de discuter de l’indépendance judiciaire ou du rôle de l’exécutif. Il conclut que la manière dont Beaudin formule ces attaques en cour contrevient à ses devoirs d’avocat.
Une audience, un signalement, une radiation
Cette fiche ne prétend pas que Stéphan Beaudin a été radié parce qu’il aurait révélé une preuve de contrôle politique de la magistrature ou du DPCP. Aucune source retrouvée n’établit ses affirmations sur ce point.
Elle constate en revanche que son unique faute disciplinaire provient directement de propos par lesquels il remet publiquement en cause la magistrature, le pouvoir exécutif, le DPCP et le fonctionnement de l’appareil judiciaire. Le Conseil juge que la forme et le contexte de ces propos franchissent les obligations de modération, de respect et de soutien à l’autorité des tribunaux.
Décisions, documents et sources principales
La culpabilité du 30 mars 2023, la sanction du 28 juin 2023 et la radiation effective du 4 août 2023 sont établies par l’avis officiel du Barreau. EnDroit.ca n’a pas repéré, dans les banques publiques consultées, de décision motivée indexée permettant d’attribuer avec certitude une référence QCCDBQ à la culpabilité ou à la sanction, ni de décision d’appel disciplinaire. Nous n’en inventons aucune.
EnDroit.ca maintient ce dossier comme une ressource permanente. Toute personne ou institution nommée peut transmettre une correction documentée ou un droit de réponse. Les éléments nouveaux vérifiables seront ajoutés avec leur source.
