Elle devait être la grande réforme : des futurs avocats qui rencontrent de vrais clients, gratuitement, sous supervision. La Clinique juridique du Barreau est obligatoire et fait partie du bloc d’apprentissage expérientiel, facturé 3 032,50 $ en 2026-2027. À l’hiver 2026, plus de 40 % des clients ayant un rendez-vous ne se sont pas présentés — et des étudiants se sont retrouvés à jouer la consultation avec un camarade dans le rôle du client.
Il faut commencer par dire que l’idée était bonne.
Quand le Barreau annonce la Clinique juridique en 2022, il répond à deux problèmes réels en même temps. D’un côté, des citoyens de plus en plus nombreux se représentent seuls devant les tribunaux parce qu’ils n’ont pas les moyens d’un avocat. De l’autre, des étudiants qui sortent de l’université avec beaucoup de théorie et peu de pratique.
La Clinique devait régler les deux d’un coup : des consultations juridiques gratuites pour la population, données par des étudiants encadrés par des avocats d’expérience. Une mesure d’accès à la justice et un apprentissage expérientiel dans le même geste.
Une précision sur les chiffres, parce qu’elle revient souvent. Radio-Canada écrit que la Clinique coûte environ 3 000 $ aux étudiants. Le tarif officiel est celui du bloc 2 du programme, l’apprentissage expérientiel, facturé 3 032,50 $ en 2026-2027 — soit la moitié des droits de scolarité. Ce bloc comprend la Clinique juridique et les cliniques techniques. La Clinique n’a donc pas de prix distinct : elle est comprise dans ce montant, et le passage y est obligatoire.
En juin 2023, le Barreau annonce que la Clinique, à pleine vitesse de croisière, rendra des services à environ 5 000 citoyens par année avec l’aide de 1 500 étudiants et de plusieurs centaines d’avocats superviseurs. Elle devient obligatoire pour tous les candidats à la profession dès l’année scolaire 2023-2024.
Ce qui se passe quand le client ne vient pas
Trois ans plus tard, en juin 2026, Radio-Canada publie une enquête fondée sur une vingtaine de témoignages d’étudiants passés par la Clinique.
Le problème n’est pas la supervision, ni la qualité de l’encadrement. C’est l’absentéisme des clients.
À l’hiver 2026, plus de 700 étudiants étaient prêts à servir en clinique. Mais plus de 40 % des clients ayant un rendez-vous ne se sont pas présentés — contre environ 22 % à l’automne 2025.
Quand la plage horaire est vide, l’École attribue à l’étudiant ce qu’elle appelle un « dossier clinique » : généralement un ancien dossier anonymisé et recyclé, dans lequel un autre étudiant joue le rôle du client.
« Je me sentais vraiment dans une mauvaise pièce de théâtre. Pédagogiquement, je n’ai pas l’impression d’avoir appris grand-chose. »
Un étudiant passé par la Clinique juridique en 2024, cité par Radio-Canada, juin 2026
Une étudiante rapporte que, sur les huit dossiers qu’elle a traités à l’automne, seuls trois lui ont permis d’aider un véritable client. Une autre, Ayme Benfeito, dit n’avoir rencontré aucun client réel pendant sa session d’hiver 2026.
Le détail qui n’est pas anodin
Radio-Canada rapporte un élément qui, dans une série sur le lien de confiance, mérite d’être isolé.
La plupart des étudiants interrogés ont accepté de parler à condition qu’on taise leur identité — par crainte de représailles de la part du Barreau.
Il faut être rigoureux sur ce point. Cette crainte est un témoignage, pas la preuve qu’une représaille aurait été exercée ou même envisagée. Rien n’indique que le Barreau ait jamais sanctionné un étudiant pour avoir parlé à un journaliste.
Mais la crainte, elle, est documentée. Et elle dit quelque chose sur la relation entre des candidats à une profession et l’institution qui contrôle seule leur admission — celle-là même qui, comme le montrait le deuxième article de cette série, décide de leurs mœurs, de leur conduite et de leurs qualités jusqu’à l’inscription au Tableau.
La réponse du Barreau
L’École avait d’abord refusé une entrevue à Radio-Canada. Elle en a accordé une après la parution de l’article.
Le 5 juin 2026, le Barreau publie un communiqué. Ses arguments méritent d’être présentés au complet.
La Clinique est aujourd’hui la plus grande clinique juridique au Québec, avec près de 3 000 clients rencontrés au cours de la dernière année. Le service est entièrement gratuit. Elle est en mesure de combler 96 % des plages horaires disponibles par des dossiers clients réels.
Sur les cas fictifs, l’ordre est explicite : contrairement à certaines perceptions, ils ne relèvent pas de l’improvisation. Ils s’inscrivent dans une approche pédagogique structurée, fondée sur des cas réels anonymisés, des scénarios retenus selon des objectifs d’apprentissage précis et une supervision constante. Ils servent à augmenter la diversité et la complexité des situations juridiques auxquelles les étudiants sont exposés.
Le Barreau ajoute que 1 375 clients ont été servis à l’hiver 2026 et que tous les étudiants ont bénéficié des mêmes opportunités d’apprentissage.
Le directeur de l’École, Guy-François Lamy, explique pour sa part que la littérature sur l’apprentissage expérientiel encourage un mélange de réel et de simulation.
C’est un argument sérieux. La simulation est utilisée dans la formation médicale, dans l’aviation, dans la formation policière. Personne ne prétend qu’elle est sans valeur.
Deux chiffres qui ne se rencontrent pas
Reste une tension que le communiqué ne dissipe pas.
D’un côté, 96 % des plages horaires comblées par des dossiers réels. De l’autre, une étudiante avec trois vrais clients sur huit dossiers, une autre avec aucun, et plus de 40 % de rendez-vous manqués à l’hiver 2026.
Ces chiffres ne mesurent pas la même chose. Une plage horaire comblée n’est pas un rendez-vous honoré : le client peut avoir réservé puis ne pas s’être présenté, ce que confirme précisément le taux d’absentéisme. Il est donc possible que les deux affirmations soient exactes en même temps.
Mais c’est justement là que se loge le problème. Si 96 % des plages sont attribuées à de vrais dossiers et que 40 % des clients ne viennent pas, alors l’expérience réellement vécue par les étudiants dépend d’un facteur que l’École ne contrôle pas — et elle varie énormément d’une personne à l’autre.
Ce n’est pas une faute. C’est un problème de fonctionnement auquel l’École doit maintenant répondre, dans un programme obligatoire, facturé, et présenté comme le cœur de la réforme.
Il serait faux de conclure que la Clinique juridique serait fictive ou inutile. Près de 3 000 personnes y ont obtenu des conseils juridiques gratuits au cours de la dernière année, dans des domaines qui touchent directement la vie des citoyens.
Le projet pilote de 2022-2023 avait aussi donné des résultats positifs : une vaste majorité des 273 premiers clients jugeaient la Clinique très utile pour connaître leurs droits, les faire valoir ou mieux se guider dans le système de justice, et pointaient la gratuité comme l’élément déterminant.
Dans un dossier sur l’accès à la justice, c’est un acquis réel, et il ne doit pas disparaître derrière la controverse pédagogique.
La promesse et le résultat
Il reste un écart qu’il faut poser simplement.
| La Clinique juridique | Ce qui était annoncé | Ce qui est rapporté |
|---|---|---|
| Citoyens servis par année | environ 5 000 | près de 3 000 |
| Expérience étudiante | cas réels, contact avec la clientèle | proportion variable de simulations |
| Rendez-vous manqués | — | plus de 40 % à l’hiver 2026 |
| Coût pour l’étudiant | obligatoire · comprise dans le bloc d’apprentissage expérientiel, facturé 3 032,50 $ | |
Une institution peut rater une cible sans rien faire de mal. Les prévisions de 2023 étaient des projections, pas des engagements contractuels, et une clinique dépend de la demande du public.
Mais l’étudiant, lui, a payé pour la version annoncée.
Ce que cette controverse dit vraiment
La Clinique juridique n’est pas le pire épisode de cette série. Personne n’a été exclu de la profession, aucune violation de droit n’a été établie dans les sources que nous avons consultées, et des milliers de citoyens ont reçu de l’aide gratuite.
Elle est le plus révélateur, pour une autre raison.
C’était la partie de la réforme qui devait redonner du sens au parcours. Après les examens contestés, après la facture, la Clinique offrait aux étudiants la promesse d’un vrai contact avec le métier et avec les gens qu’ils allaient servir.
Quand cette promesse se transforme, pour une partie d’entre eux, en une conversation simulée avec un camarade de classe, ce n’est pas seulement une déception pédagogique. C’est la démonstration, dans le corps même de la réforme, de l’écart entre ce que l’institution annonce et ce que l’étudiant reçoit.
Et c’est cet écart, répété depuis dix ans à chaque étape du parcours, qui use un lien de confiance.
Le dernier article de cette série examine ce que fait l’ordre professionnel quand c’est lui qu’on remet en question.
- Radio-Canada, « On joue la comédie : la Clinique juridique du Barreau manque de vrais clients », 5 juin 2026.
- Barreau du Québec, communiqué « Clinique juridique du Barreau : un levier concret d’accès à la justice et de formation », 5 juin 2026.
- Barreau du Québec, communiqué « La Clinique juridique du Barreau : une mesure durable d’accès à la justice », 1er juin 2023.
- Barreau du Québec, « Un lieu de formation et un levier pour l’accès à la justice » — bilan du projet pilote.
- École du Barreau du Québec, description du programme et de l’apprentissage expérientiel, blocs 1 et 2.
- Droit-inc, « Comment fonctionne la nouvelle Clinique juridique du Barreau? », octobre 2023.
Vérification effectuée le 28 août 2026. Le montant de 3 032,50 $ correspond au bloc 2 du programme (apprentissage expérientiel), qui comprend la Clinique juridique et les cliniques techniques; il ne s’agit pas d’un tarif propre à la seule Clinique. Les témoignages d’étudiants rapportés ici proviennent de l’enquête de Radio-Canada et sont présentés comme tels; nous ne les avons pas recueillis nous-mêmes. La crainte de représailles évoquée par plusieurs témoins est un témoignage et non la preuve qu’une représaille aurait été exercée ou envisagée par le Barreau du Québec. Les chiffres de 96 % de plages comblées et de 40 % de rendez-vous manqués proviennent de sources différentes et ne mesurent pas la même réalité; nous les présentons côte à côte sans conclure que l’un contredit l’autre. Le Barreau du Québec et l’École du Barreau peuvent nous écrire à endroit.ca@outlook.com; toute réponse sera publiée intégralement. EnDroit.ca est une plateforme citoyenne indépendante; l’auteur n’est pas avocat et ceci n’est pas un avis juridique.
En savoir plus sur EnDroit.ca
Subscribe to get the latest posts sent to your email.

