Depuis 2016, plusieurs cohortes ont contesté la façon dont l’École du Barreau évalue les futurs avocats. Pétitions, critiques reconnues par le conseil d’administration, questions annulées, plainte au Commissaire à l’admission, incident informatique. Aucun de ces épisodes ne prouve à lui seul une rupture de confiance généralisée. Mais les mêmes mots reviennent depuis dix ans, et un arrêt de la Cour d’appel de 2011 disait déjà l’essentiel.
Pour devenir avocat au Québec, il ne suffit pas d’obtenir un diplôme universitaire en droit. Il faut encore franchir le programme de formation professionnelle de l’École du Barreau, réussir trois examens, compléter un apprentissage expérientiel en clinique, puis effectuer un stage de six mois.
Ce rôle de porte d’entrée donne à l’École une responsabilité particulière. Un échec n’y est pas vécu comme une mauvaise note universitaire : il retarde l’accès à la profession, entraîne des frais supplémentaires et, après trois tentatives dans un même secteur, ferme le dossier d’admission.
C’est ce qui explique que la contestation, quand elle survient, ne porte presque jamais sur la difficulté seule. Elle porte sur la légitimité du mécanisme.
Juin 2016Le ressentiment envers « l’institution qui garde l’accès »
Après l’examen de reprise du 8 juin 2016, une pétition étudiante circule. Selon les signataires, la section portant sur le droit des affaires — 20 % de la note — reposait sur une mise en situation « minimaliste, voire ambiguë » et exigeait un exercice « extrêmement pointu » qui ne représentait en rien les notions acquises pendant la formation.
Ils décrivent un mode d’évaluation perçu comme « aléatoire et injuste » et évoquent un « contingentement qui n’ose pas dire son nom ». Ils réclament des ajustements à la correction et demandent que les étudiants en échec malgré ces ajustements soient admis gratuitement aux évaluations suivantes.
Ce sont des allégations étudiantes, pas un constat administratif ou judiciaire. L’École a répondu à l’époque qu’elle prenait acte et invitait à attendre la fin du processus de correction.
Mais l’épisode compte pour une autre raison : dès 2016, le vocabulaire est déjà celui de la défiance institutionnelle, pas celui de la déception scolaire.
2017Le « lien de confiance » est nommé
L’année suivante, un collectif du centre de Montréal lance une nouvelle pétition. Les signataires critiquent la difficulté des évaluations, le temps disponible, l’absence alléguée d’un barème détaillant la répartition des points, les modalités de consultation des copies et l’interdiction de divulguer les réponses et les points obtenus.
Le mot est écrit noir sur blanc : il serait dommage, affirment-ils, que l’École rompe le lien de confiance avec ses étudiants et futurs étudiants. Ils évoquent un boycott de la reprise et d’éventuelles démarches judiciaires.
Là encore, les accusations d’arbitraire ou de mauvaise foi sont celles des pétitionnaires. Elles n’ont pas été établies. Ce qui est établi, c’est qu’en 2017, des candidats à la profession d’avocat employaient déjà l’expression exacte qui donne son titre à cette série.
2011Ce que la Cour d’appel avait déjà tranché
Il faut ici remonter plus loin, parce que le sujet n’a rien de neuf.
En 2011, dans Barreau du Québec c. Khan, la Cour d’appel du Québec s’est prononcée sur exactement cette question : le droit d’un étudiant en échec de consulter et de vérifier la correction de son examen.
« L’École, comme composante du Barreau, ordre professionnel dont la principale fonction est la protection du public, doit faire preuve de transparence et permettre notamment à l’étudiant qui a échoué à un examen de vérifier si la correction de son cahier-réponses ne comporte pas d’erreur. »
Cour d’appel du Québec, Barreau du Québec c. Khan, 2011 QCCA 792
La Cour avait jugé le mode de consultation « à peu de choses près adéquat ». La seule lacune retenue tenait à l’interdiction, imposée par le Barreau, de prendre des notes pendant la consultation.
Retenez cette phrase. Elle revient à la fin de ce texte.
2021 · 2023La contestation entre dans les procès-verbaux
En novembre 2021, les associations étudiantes de l’École qualifient de « désolantes » certaines modalités de l’évaluation finale, pendant qu’une dizaine d’étudiants réclament de pouvoir passer leur examen en ligne. Épisode mineur, mais qui confirme la récurrence du conflit sur l’évaluation et l’équité entre candidats.
Le nouveau programme entre en vigueur en 2023. En novembre de la même année, le procès-verbal du conseil d’administration du Barreau indique que l’École étudie « plusieurs pistes d’améliorations à la suite des commentaires recueillis des étudiants », et mentionne expressément des articles de journaux relatifs aux critiques d’étudiants. Le programme et les pistes d’amélioration avaient été présentés au Commissaire à l’admission aux professions.
La contestation n’est donc plus un bruit de couloir. Elle figure dans les documents de gouvernance de l’institution.
2023-2024Une séance d’examen avec trop de questions annulées
Dans son propre bilan statistique, l’École reconnaît qu’une séance de l’examen de Droit appliqué a connu « un nombre plus élevé que la normale de questions annulées », situation qu’elle attribue au caractère nouveau du modèle d’examen.
Elle précise qu’en cas d’annulation, l’approche de notation la plus favorable aux étudiants est appliquée. Elle ajoute que la validité de chaque examen est confirmée par une expertise externe avant la diffusion des résultats, et que l’annulation de questions fait partie du fonctionnement normal d’un examen à enjeux élevés.
Le fait demeure : dans la première année du nouveau programme, une séance a nécessité un nombre exceptionnel d’annulations, au point que l’École reconnaît elle-même que cela a contribué à hausser le taux de réussite de la cohorte.
Octobre 2025Le Commissaire à l’admission constate une « insatisfaction généralisée »
Le dossier change de nature en 2025. Saisi d’une plainte collective, le Commissaire à l’admission aux professions, André Gariépy, produit le rapport 5107-25-006, daté du 6 octobre 2025.
Ses constats, tels que rapportés : une insatisfaction généralisée concernant le parcours de formation, particulièrement le volet du droit appliqué. Le processus de consultation et de révision de l’École y est décrit comme « inutilement strict » et manquant aux obligations de transparence et d’équité prévues au Code des professions. Les explications fournies aux étudiants en échec y sont jugées trop générales.
C’est la pièce la plus lourde du dossier, parce qu’on quitte le terrain des plaintes étudiantes pour celui de l’organisme chargé précisément de surveiller l’admission aux professions.
Et c’est ici que l’arrêt de 2011 reprend tout son sens. Près de quinze ans après que la Cour d’appel eut rappelé au Barreau son devoir de transparence envers l’étudiant qui veut vérifier sa correction, l’organisme de surveillance conclut que le processus est toujours inutilement strict.
Novembre 2025Les notes qui apparaissent avant l’heure
Quelques semaines plus tard, un problème informatique touche l’examen de Droit appliqué du 30 octobre 2025. Des résultats deviennent visibles le 19 novembre, alors que la publication officielle était prévue le 21 — 48 heures plus tôt, pendant une fenêtre d’accès limitée.
Le Barreau confirme les chiffres. Ils méritent d’être lus lentement.
| Groupe touché | Nombre |
|---|---|
| Candidats inscrits à l’examen | 1 256 |
| Ont eu accès à des résultats | 245 |
| Parmi eux, à leur troisième tentative | 89 |
| Parmi ces 89, en situation d’échec | 38 |
| Parmi ces 38, devaient écrire un autre examen le 20 novembre | 8 |
La troisième tentative est la dernière. Huit personnes ont donc pu apprendre, la veille d’un autre examen, qu’elles venaient possiblement d’épuiser leurs chances — alors que d’autres candidats dans la même situation ne le savaient pas.
L’École explique que les résultats n’étaient pas encore officiellement validés, qu’une expertise doit précéder leur communication, et que sa pratique consiste justement à ne pas publier un résultat immédiatement avant une autre séance d’examen, pour ne pas nuire à la préparation des candidats.
C’est cette pratique, destinée à protéger les candidats, qui a été contournée par l’incident.
Le chiffre que personne n’a relevé
L’École publie chaque année un bilan statistique. On y trouve les taux de réussite par secteur, par tentative — et par université d’origine.
Voici la réussite du Bloc 1 complet après une année, pour la cohorte 2024-2025.
| Provenance | Réussite après un an | Inscrits |
|---|---|---|
| Université de Sherbrooke | 84 % | 233 |
| Université de Montréal | 76 % | 332 |
| Université Laval | 75 % | 236 |
| Université McGill | 66 % | 84 |
| UQAM | 52 % | 116 |
| Université d’Ottawa | 52 % | 203 |
| Cheminement équivalences | 30 % | 152 |
Cinquante-quatre points séparent Sherbrooke du cheminement équivalences — c’est-à-dire, pour l’essentiel, les personnes formées en droit hors du Québec.
L’écart se retrouve sur les échecs définitifs. Pour la cohorte 2023-2024, après deux ans, le dossier est fermé pour 15 % des candidats du cheminement équivalences et 13 % de ceux d’Ottawa, contre 2 % à McGill et 3 % à l’Université de Montréal.
L’École invite elle-même à interpréter ces statistiques avec prudence : les effectifs varient beaucoup d’un groupe à l’autre, et les parcours d’équivalence regroupent des profils très divers. C’est une mise en garde légitime.
Elle n’efface pas la question. Le Code des professions prévoit que les ordres doivent s’assurer que leurs processus d’admission facilitent l’accès à la profession, notamment pour les personnes formées hors du Québec. C’est l’article 62.0.1, paragraphe 7 — et c’est le même Commissaire à l’admission qui est chargé d’en surveiller l’application.
Le nouveau programme ne peut pas être réduit à une mécanique d’exclusion, et les données officielles l’établissent clairement.
Sous l’ancien programme, de 2005 à 2023, le taux d’échec moyen après une année était de 21 %. Sous le nouveau, il est de 2 % après un an pour la cohorte 2024-2025, et de 3 % pour la précédente.
La raison est structurelle : le nouveau programme accorde une tentative de plus par examen, permet de reporter un examen sans justification, et laisse trois ans pour compléter les blocs 1 et 2 — alors que l’ancien n’en accordait qu’un.
Autrement dit : le taux de réussite à la première tentative a baissé, mais beaucoup moins de candidats se retrouvent définitivement exclus. Pour la cohorte 2023-2024, la réussite du Bloc 1 passe de 78 % après un an à 88 % après deux ans.
Une question qui ne disparaît pas
Pris séparément, chacun de ces épisodes admet une explication. Un examen particulièrement difficile. Une période d’adaptation à un nouveau modèle. Un incident informatique. Une procédure de révision conçue pour protéger l’intégrité de la banque de questions. Des étudiants déçus de leur résultat.
Pris ensemble, ils dessinent une continuité de dix ans, et le vocabulaire ne change pas.
En 2016, des étudiants dénoncent le pouvoir de l’institution qui garde l’accès à la profession. En 2017, ils écrivent « lien de confiance ». En 2023, le conseil d’administration inscrit leurs critiques à son procès-verbal. En 2025, le Commissaire à l’admission conclut à une insatisfaction généralisée et à un processus de révision inutilement strict — près de quinze ans après que la Cour d’appel eut rappelé au Barreau son devoir de transparence sur ce point précis.
La question n’est donc pas de savoir si les examens sont trop durs. C’est une question à laquelle une institution peut répondre par des statistiques, et l’École le fait.
La vraie question est ailleurs : une institution qui décide seule qui entre dans une profession réglementée fournit-elle assez d’explications, de prévisibilité et de recours pour que ce pouvoir soit perçu comme légitime par ceux qui le subissent?
Le deuxième article de cette série regarde ce que ce parcours coûte, en dollars.
- École du Barreau du Québec, Bilan statistique du bloc 1 à la suite de l’année scolaire 2024-2025.
- Commissaire à l’admission aux professions, rapport d’examen de plainte 5107-25-006, 6 octobre 2025.
- Barreau du Québec c. Khan, 2011 QCCA 792 (Cour d’appel du Québec).
- Code des professions, RLRQ c. C-26, art. 62.0.1, par. 7.
- Droit-inc, « École du Barreau : des notes fantômes et un malaise étudiant », 13 février 2026.
- Droit-inc, « Les étudiants de l’École du Barreau en colère! », juin 2016.
- Procès-verbal du conseil d’administration du Barreau du Québec, 16 novembre 2023.
- La Presse, « École du Barreau : une formation suscite la grogne », 19 juillet 2023.
Vérification effectuée le 28 août 2026. Les critiques et accusations formulées par des étudiants dans les pétitions de 2016 et 2017 sont rapportées comme les propos de leurs auteurs et ne sont pas présentées comme des faits établis. Aucune donnée connue ne démontre une perte de confiance généralisée de l’ensemble des étudiants en droit du Québec envers le Barreau; ce texte documente une série d’épisodes et les constats officiels qui en découlent. Le Barreau du Québec et l’École du Barreau peuvent nous écrire à endroit.ca@outlook.com; toute réponse sera publiée intégralement. EnDroit.ca est une plateforme citoyenne indépendante; l’auteur n’est pas avocat et ceci n’est pas un avis juridique.
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