Habituellement, je m’astreins à une règle : rester complètement à l’écart des réponses que nous recevons des partis politiques ou des institutions. Je ne donne pas mon avis personnel, parce que mon rôle est d’exposer, pas de commenter.
Cette fois, je ne peux pas m’en empêcher. Les réponses que nous avons reçues de l’Association canadienne des parajuristes rejoignent en tout point la raison d’être de cette plateforme et nos convictions. Je dois donc être complètement honnête avec vous : selon moi, Émilie Dumontet et son association ont visé dans le mille. Leurs propositions ne sont pas seulement de bonnes suggestions — elles sont la solution.
Le premier Sommet québécois sur l’État de droit, organisé par le Barreau du Québec, s’ouvre le 8 septembre. À l’approche de cet événement, nous avons sollicité plusieurs voix sur l’accès réel à la justice, et nous avons publié ici même les réponses que des élus nous ont transmises.
Cette fois, c’est l’Association canadienne des parajuristes qui nous répond. Une association pancanadienne, en lien avec les différents barreaux provinciaux, dont la mission est de promouvoir la profession de parajuriste tout en favorisant l’accessibilité à la justice.
Il nous apparaissait essentiel d’ajouter à ce débat la voix de celles et ceux qui côtoient le système au quotidien. Les parajuristes accompagnent concrètement les citoyens dans leurs démarches. Ils voient, sur le terrain, où le système bloque. C’est une perspective précieuse, et trop rarement sollicitée.
Nous avons donc écrit le 11 juillet à l’Association canadienne des parajuristes. Sa présidente, Émilie Dumontet, nous a répondu le 27 août. Voici l’échange dans son intégralité, sans coupure. Le courriel complet est téléchargeable ci-dessus.
L’échangeCinq questions, cinq réponses
D’après ce que vous observez, quels sont les principaux obstacles qui empêchent les citoyens d’accéder réellement à la justice aujourd’hui ?
Le manque de ressources juridiques — ou plutôt, le manque de ressources juridiques accessibles. L’accès à la justice repose sur plusieurs facteurs, notamment la disponibilité des professionnels du droit, le coût des services juridiques et les délais judiciaires.
Il existe un réel enjeu d’accès à des professionnels pour les dossiers dont la valeur monétaire est plus limitée. Les avocats sont souvent débordés et, dans ce contexte, ces dossiers ne sont malheureusement pas toujours priorisés. À cela s’ajoute la disproportion qui peut exister entre la valeur du litige et les coûts juridiques nécessaires pour faire valoir ses droits. Par exemple, un dossier peut avoir une valeur en litige de 6 000 $, mais les frais d’avocats pour aider le justiciable à préparer son dossier et la procédure pour le dépôt aux petites créances peut être de 1 200 $, 1 500 $ ou 1 800 $, peut-être plus, cela dépend du taux horaire de l’avocat et du temps passé sur le dossier. Rappelons-nous, l’avocat ne peut représenter un client aux petites créances, donc c’est seulement des frais reliés à la préparation du dossier préalablement à l’audience.
Cette réalité constitue un véritable frein à l’accès à la justice : même lorsqu’un citoyen a des droits à faire valoir, il peut tout simplement ne pas être économiquement viable de les exercer, et cela s’applique aussi aux dossiers de plus grande valeur monétaire. Certains finissent alors par renoncer à leurs démarches, non pas parce que leur recours est sans fondement, mais parce que l’accès au système est trop coûteux ou difficile d’accès.
« Certains finissent alors par renoncer à leurs démarches, non pas parce que leur recours est sans fondement, mais parce que l’accès au système est trop coûteux. »
De plus en plus de citoyens se présentent seuls devant les tribunaux. Comment percevez-vous cette réalité, et que faudrait-il pour mieux les accompagner ?
C’est certainement un enjeu. Même si notre système de justice permet aux citoyens de se représenter seuls devant les tribunaux, la procédure judiciaire, elle, n’est pas nécessairement adaptée en conséquence. La loi, les règles de procédure et le fonctionnement du système judiciaire peuvent être complexes et difficiles à comprendre pour une personne qui n’a pas de formation juridique.
Cette réalité peut entraîner des délais supplémentaires, mais aussi beaucoup de stress et d’incertitude pour le justiciable qui se représente seul. Elle peut également contribuer à un sentiment d’abandon face au système de justice : on reconnaît au citoyen le droit de se représenter seul, mais on ne lui donne pas nécessairement tous les outils pour le faire efficacement.
Je pense que les parajuristes peuvent faire partie de la solution pour améliorer l’accès à la justice, notamment grâce à leurs connaissances et à leur expérience du milieu juridique. Je fais souvent le parallèle avec l’évolution du rôle des infirmières dans le système de santé. L’objectif n’est pas de remplacer les médecins, mais de permettre à différents professionnels d’exercer pleinement leurs compétences afin de mieux répondre aux besoins de la population et de désengorger le système.
Je vois la contribution des parajuristes de la même façon : il ne s’agit pas de remplacer les avocats ou les notaires, mais de réfléchir à la manière dont nos compétences pourraient être davantage mises à profit pour accompagner les citoyens, les aider à naviguer dans le système et, ultimement, à faire valoir leurs droits. Je suis convaincue qu’il existe un monde dans lequel parajuristes et juristes peuvent collaborer davantage afin de rendre notre système de justice plus accessible, plus sain et plus fluide.
« On reconnaît au citoyen le droit de se représenter seul, mais on ne lui donne pas nécessairement tous les outils pour le faire efficacement. »
Dans la pratique quotidienne des parajuristes, quel obstacle revient le plus souvent pour les citoyens que vous accompagnez ?
L’enjeu financier, sans aucun doute, et plus largement le manque de ressources juridiques accessibles. Les citoyens peuvent se retrouver très démunis face au système de justice. Pour certains, le problème juridique auquel ils font face représente l’une des plus grandes épreuves de leur vie : un divorce, un conflit concernant la garde des enfants, un litige avec un voisin ou un propriétaire, ou encore un conflit familial à la suite d’une succession.
Dans ces moments-là, les citoyens veulent comprendre leurs droits, être accompagnés et être rassurés. Cet accompagnement a, cependant, un coût que plusieurs ne peuvent tout simplement pas assumer.
Il ne faut surtout pas oublier tous ceux qui se retrouvent dans une sorte de zone grise de l’accès à la justice : ils ont des revenus trop élevés pour être admissibles à l’aide juridique, mais pas suffisamment élevés pour pouvoir assumer facilement plusieurs milliers de dollars en honoraires juridiques. Ce sont des citoyens qui, sur papier, ont accès à la justice, mais qui, dans les faits, n’ont pas nécessairement les moyens d’exercer pleinement leurs droits.
C’est notamment pour cette clientèle que je pense que nous devons réfléchir à une meilleure utilisation de l’ensemble des ressources du milieu juridique, y compris les parajuristes, afin d’offrir différents niveaux d’accompagnement adaptés aux besoins et aux moyens des citoyens.
« Ce sont des citoyens qui, sur papier, ont accès à la justice, mais qui, dans les faits, n’ont pas nécessairement les moyens d’exercer pleinement leurs droits. »
L’accès à la justice en région, hors des grands centres, est-il un enjeu qui rejoint votre association ou vos membres ?
Oui, tout à fait. L’accès à la justice en région constitue un enjeu visible. À l’extérieur des grands centres, les citoyens doivent souvent composer avec un nombre plus limité de professionnels et de ressources juridiques, l’éloignement des palais de justice, des déplacements coûteux ainsi que des délais parfois plus longs. Ces obstacles touchent particulièrement les personnes vulnérables, qui disposent souvent de moyens financiers et technologiques plus limités.
« Ces obstacles touchent particulièrement les personnes vulnérables, qui disposent souvent de moyens financiers et technologiques plus limités. »
Si vous pouviez porter une seule priorité à l’attention des décideurs en matière d’accès à la justice, quelle serait-elle ?
Encadrer la pratique des parajuristes afin de nous permettre de contribuer pleinement à l’accès à la justice. Je suis convaincue qu’avec un cadre de pratique clair et les pouvoirs nécessaires pour mettre réellement nos compétences à profit, les parajuristes pourraient faire une différence concrète pour les citoyens.
« Avec un cadre de pratique clair et les pouvoirs nécessaires, les parajuristes pourraient faire une différence concrète pour les citoyens. »
Émilie Dumontet
Présidente, Association canadienne des parajuristes / Canadian Association of Paralegals
Pourquoi je sors de ma réserveCe que ces réponses disent
Relisez la première réponse. Un dossier de 6 000 $ dont la préparation coûte 1 200 $, 1 500 $, 1 800 $ ou davantage — et l’avocat ne peut même pas vous représenter à l’audience aux petites créances. Ce n’est pas une opinion, c’est de l’arithmétique. Le citoyen a raison, il a des droits, et il renonce quand même. Pas parce que son recours est mauvais : parce qu’il n’est pas rentable.
Relisez la troisième. La zone grise. Trop riche pour l’aide juridique, pas assez riche pour un avocat. Nous recevons ces messages toutes les semaines depuis le premier jour de cette plateforme. C’est la phrase que les gens nous écrivent le plus souvent, mot pour mot.
Et relisez surtout le parallèle avec les infirmières. Il est parfait, et il désamorce d’avance l’objection qu’on servira à l’Association. Personne n’a jamais prétendu que l’infirmière praticienne remplaçait le médecin. On a simplement constaté qu’un système où un seul type de professionnel a le droit de tout faire finit par étrangler ceux qu’il devait servir. Et on a élargi.
C’est exactement ce que propose Mme Dumontet : différents niveaux d’accompagnement, adaptés aux besoins et aux moyens des citoyens. Pas un remplacement. Un élargissement.
Son cinquième point est le plus important, et il tient en une ligne : encadrer la pratique des parajuristes. Pas la tolérer, pas l’ignorer — l’encadrer, avec un cadre clair et de vrais pouvoirs.
Voilà une profession qui demande à être réglementée. Qui demande des règles, des limites, une responsabilité. On cherche depuis des années comment offrir un accompagnement abordable aux citoyens sans sacrifier la protection du public, et une association frappe à la porte en proposant précisément ça.
Les 8 et 9 septembre, sept cent cinquante personnes discuteront de l’état de droit au Palais des congrès. J’espère que quelqu’un, dans cette salle, posera la question de Mme Dumontet.
Nous avons maintenant les solutions. Elles sont écrites, elles sont réfléchies, et elles viennent de gens qui travaillent dans le système tous les jours.
Nous avons aussi les personnes pour les mettre en œuvre. Des milliers de parajuristes formés, déjà présents dans les cabinets et les organismes, qui demandent un cadre pour en faire davantage.
Il ne manque plus qu’une chose : que la profession juridique accepte de reconnaître qu’elle ne peut plus répondre seule à la demande. Pas par manque de compétence — par manque de bras, de temps et de moyens pour les dossiers qui n’en rapportent pas assez.
Ce n’est pas une remise en question de l’avocat. C’est un constat arithmétique. Et le reconnaître ne coûterait rien d’autre qu’un peu d’humilité collective.
Maxime Gagné, fondateur d’EnDroit.ca
Les réponses d’Émilie Dumontet sont reproduites intégralement, sans modification, telles qu’elles nous ont été transmises par courriel le 27 août 2026 en réponse à nos questions du 11 juillet 2026. L’échange complet est téléchargeable en format PDF. Les commentaires de la dernière section sont ceux de l’auteur et n’engagent pas l’Association canadienne des parajuristes.
EnDroit.ca est une plateforme citoyenne indépendante d’information juridique. L’auteur n’est pas avocat et ce texte ne constitue pas un avis juridique.
Sources
Correspondance entre EnDroit.ca et l’Association canadienne des parajuristes, 11 juillet et 27 août 2026, reproduite intégralement et disponible en téléchargement · Association canadienne des parajuristes, www.caplegal.ca · Barreau du Québec, Sommet québécois pour l’état de droit, 8 et 9 septembre 2026.
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