Ne vous faites pas d’idées. Le Barreau du Québec n’autorise pas l’intelligence artificielle parce qu’il a soudainement du cœur pour les justiciables non représentés. Il le fait parce qu’il n’a plus le choix. Il s’est accroché à son monopole dans une époque où il était écrit dans le ciel qu’il ne pourrait pas le garder, et il se retrouve aujourd’hui à autoriser en catastrophe, dans le désaccord de ses propres membres, ce qu’il combattait il y a neuf mois.
Le Barreau du Québec lançait en grande pompe une campagne publique destinée aux citoyens. Le message : méfiez-vous de l’intelligence artificielle. Elle invente des faits. Elle hallucine. Ne fondez pas vos démarches juridiques là-dessus.
Quelques mois plus tard, le 20 mai 2026, paraissait à la Gazette officielle un projet de règlement permettant à des entités qui ne sont pas détenues par des avocats d’offrir des services juridiques à l’aide de cette même intelligence artificielle. Consultation publique : 45 jours, en plein été.
On est simplement passé de « méfiez-vous » à « allez-y », sans que rien, dans l’intervalle, n’explique le revirement.
Et le 25 août, les membres l’apprennent pour de bon — dans le journal.
Dix moisQuatre gestes qui ne s’expliquent pas les uns les autres
- Le 18 novembre. Campagne publique destinée aux citoyens : l’IA hallucine, elle invente des faits, ne fondez pas vos démarches juridiques là-dessus.
- 1er avril 2026. Formation obligatoire pour tous les membres sur l’encadrement déontologique de l’IA générative.
- 20 mai 2026. Publication à la Gazette officielle du projet pilote sur les services juridiques novateurs. Des entités non détenues par des avocats pourront offrir des services juridiques. Consultation de 45 jours.
- 25 août 2026. Des centaines d’avocats sonnent l’alarme. L’Association des avocats et avocates en droit familial du Québec passe à la radio. Un cabinet écrit à l’Office des professions.
Regardez cette séquence et essayez d’y trouver un plan.
On avertit le public. On forme les membres. On autorise ce dont on avertissait. On se fait contester par ceux qu’on venait de former. Aucune de ces étapes ne découle de la précédente. Ce n’est pas une stratégie déployée par phases, c’est une institution qui réagit.
Et quand une institution réagit au lieu de conduire, il y a un mot pour ça.
C’est du chaos.
L’aveu« Encadrer ce qui se fait déjà de toute manière »
La phrase n’est pas de moi. Elle est de la directrice générale du Barreau, Me Catherine Ouimet, qui explique que l’objectif du projet pilote est double : faciliter l’accès à la justice, et encadrer ce qui se fait déjà de toute manière.
Relisez la deuxième partie. C’est un aveu, et il vaut tout le reste.
On n’encadre pas ce qu’on a choisi de permettre. On encadre ce qui nous échappe. Le Barreau reconnaît lui-même que le phénomène l’a devancé, que les citoyens utilisent déjà ces outils, et qu’il court maintenant derrière pour reprendre la main.
C’est une opération de rattrapage.
Et je vais le dire comme je le pense : le Barreau ne fait pas ça de bon cœur pour les justiciables non représentés. Il fait ça par obligation. Il est en train de perdre son monopole et il essaie de ne pas perdre en même temps le contrôle du narratif.
Les membresIls ne sont pas rétrogrades. Ils appliquent le message qu’on leur a donné
Des centaines d’avocats protestent. On va être tenté de les présenter comme une profession accrochée à ses privilèges. Ce serait facile, et ce serait injuste.
Parce que leurs inquiétudes, ce sont exactement celles que le Barreau leur servait quelques mois plus tôt. On leur a dit que l’outil était imparfait, qu’il fallait s’en méfier, qu’il fallait tout vérifier. Ils l’ont cru. Ils le répètent aujourd’hui. Et maintenant, ils sont pris avec ça.
Leurs questions sont légitimes. Elles sont même bonnes. Le problème, c’est qu’on aurait dû y répondre avant, pas après.
Et il faut le dire clairement : ce n’est pas la faute des membres. La veille, on leur explique que l’IA est dangereuse, qu’elle hallucine, que seul un avocat est en mesure de l’encadrer correctement — et on leur impose une formation obligatoire pour le leur prouver. Le lendemain, on leur annonce le contraire.
C’est difficile de suivre son patron quand le patron ne sait pas lui-même ce qu’il fait.
Et il faut nommer l’autre partie du portrait avec la même franchise : ceux qui montent au front le plus fort viennent du droit familial. C’est le secteur où les justiciables non représentés sont les plus nombreux et où les honoraires sont les plus difficiles à percevoir. L’enjeu de protection du public est réel. L’enjeu commercial l’est aussi. Les deux coexistent, et faire semblant du contraire n’aide personne.
Ce qu’il faut comprendreLe chaos est le prix de la résistance
Voilà ce qu’il faut retenir de toute cette affaire, et c’est plus large que le Barreau.
Quand une institution voit venir un changement et qu’elle mise sur le contrôle plutôt que sur l’adaptation, elle ne se prépare pas. Elle se défend. Elle publie des mises en garde, elle rappelle son monopole, elle envoie des mises en demeure — j’en sais quelque chose.
Puis arrive le jour où la position devient intenable. Et là, il ne reste plus de temps. Il faut virer en quelques semaines sur un dossier qui aurait exigé trois ans de travail avec ses membres. Le résultat, on l’a sous les yeux : un règlement publié en mai que personne n’a vu passer, une consultation de 45 jours en plein été, et des membres qui découvrent le virage en août dans La Presse.
Le chaos n’est pas un accident de parcours. C’est la facture. Plus on résiste longtemps, plus le virage est brusque — et plus il se fait contre les siens.
Ce n’était pas difficile à prévoir. C’était écrit dans le ciel. Nous le disons depuis la fondation de cette plateforme, et on nous l’a reproché plus souvent qu’on ne nous l’a accordé.
On a préféré s’entêter en espérant que ça passe. Ça n’est pas passé.
Mais attendezCe n’est que la pointe de l’iceberg
Si vous croyez avoir sous les yeux le portrait du problème dans son ensemble, détrompez-vous.
L’intelligence artificielle, c’est le dossier qu’ils ont été forcés de régler tout de suite, parce qu’il leur explosait dans les mains. Il y avait urgence, tout le monde le voyait, impossible de continuer à faire semblant. Alors on a improvisé un règlement en quelques semaines.
Mais soyons honnêtes : l’IA n’est pas le problème du Barreau du Québec. C’est le symptôme.
Le problème, c’est un ordre professionnel archaïque dans sa façon même d’exister. Dans sa façon de traiter les plaintes du public. Dans sa façon de communiquer avec ses propres membres — l’affaire dont on parle aujourd’hui en est la démonstration parfaite. Et dans sa façon de faire passer la protection de son modèle d’affaires avant la protection du public, qui devrait pourtant être sa seule raison d’être.
Chacun de ces dossiers est une marche du même escalier. L’autorégulation. L’opacité du syndic. La solidarité entre pairs qui doivent se juger entre eux. La lenteur des mécanismes de plainte. L’inaccessibilité des services pour tout le monde qui n’est ni assez pauvre pour l’aide juridique ni assez riche pour s’en passer.
Ils viennent d’en débouler une. Les autres suivront.
Ce n’était pas la plus haute.
Cette chronique exprime le point de vue de son auteur. Les faits rapportés proviennent des communications publiques du Barreau du Québec, de la publication du projet pilote à la Gazette officielle du Québec le 20 mai 2026 et de la couverture de La Presse et de Radio-Canada du 25 août 2026. Le projet pilote sur les services juridiques novateurs est un projet de règlement établi à la suggestion du Barreau du Québec, qui en assurerait l’administration; il exclut l’acte de plaider ou d’agir devant un tribunal.
EnDroit.ca est une plateforme citoyenne indépendante d’information juridique. L’auteur n’est pas avocat et ce texte ne constitue pas un avis juridique.
Sources
Barreau du Québec, campagne de sensibilisation aux citoyens sur l’utilisation de l’IA, lancée le 18 novembre · Barreau du Québec, avis aux membres, formation obligatoire « Encadrer l’IA générative dans la pratique du droit », à compter du 1er avril 2026 · Projet pilote sur les services juridiques novateurs, Gazette officielle du Québec, 20 mai 2026, consultation publique de 45 jours · Barreau du Québec, avis aux membres sur le projet pilote · La Presse, 25 août 2026 · Radio-Canada, C’est encore mieux l’après-midi, 25 août 2026, entrevue avec Me Sarah-Claude Pelletier, présidente de l’Association des avocats et avocates en droit familial du Québec · Le Devoir, 26 juin 2026 · Droit-inc, 28 mai 2026.
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