Une marmotte à lunettes fumées et chaîne en or nous l’apprend dans les abribus : avant de croire n’importe quoi, il faut vérifier. Le message est bon. Mais en rangeant l’intelligence artificielle parmi les sources dont il faut se méfier, la nouvelle campagne d’Éducaloi passe à côté de l’essentiel. Pour des millions de citoyens perdus dans le labyrinthe du droit, l’IA n’est pas le problème. C’est la première clé qu’ils ont vraiment en main.
« Mon chum m’a dit que la marmotte de notre cour doit payer un loyer. » C’est l’une des affiches de la nouvelle campagne d’Éducaloi, l’organisme qui vulgarise le droit au Québec. On y voit une marmotte en lunettes fumées et chaîne en or, assise sur une pile de billets. Le slogan : « Avant de croire n’importe quoi, je vérifie avec Éducaloi! »
J’avoue que la marmotte m’a fait sourire. Et je n’ai rien contre le message. Mais une phrase m’a arrêté.
Ce que dit la campagne
La campagne a été lancée le 5 octobre et se poursuit en octobre et en novembre. On la voit sur les autobus et dans les abribus du Grand Montréal, de Sherbrooke et de Lévis, à TVA, à QUB radio et dans les pages du Journal de Montréal et du Journal de Québec. Le Barreau de Montréal l’a relayée cette semaine, en précisant qu’elle est menée avec le soutien de Québecor.
Son objectif est louable : inciter les gens à exercer leur esprit critique et à vérifier ce qu’on leur raconte avant d’y croire. Sur ce point, je suis entièrement d’accord. C’est même la raison d’être d’EnDroit.ca.
Mais la campagne précise de qui il faut se méfier. Une information vient d’un collègue, d’un proche, « ou encore d’un agent d’IA »? Vérifiez. Il faut s’informer, dit-on, « surtout à l’ère de l’intelligence artificielle ». L’IA est rangée aux côtés du beau-frère qui sait tout et du chum qui jure que la marmotte doit payer un loyer.
C’est là que je décroche.
Deux paradoxes
Pendant qu’on invite le citoyen à se méfier de l’intelligence artificielle, la profession juridique, elle, l’adopte.
Le Barreau du Québec a publié un guide pratique sur l’IA générative, rendu à sa deuxième édition en 2025. Il y recommande la prudence et la vérification, avec raison. Mais il n’invite pas ses membres à s’en méfier : il leur apprend à s’en servir. En janvier 2025, la bâtonnière du Québec, Me Catherine Claveau, résumait la position de l’ordre en une phrase : « On l’encourage, on ne l’interdit pas. »
Le Barreau de Montréal, celui-là même qui relaie la campagne, offre à ses membres des formations pour comprendre l’IA et ses applications concrètes dans la pratique du droit. Les avocats s’en servent pour leurs recherches, pour préparer leurs interrogatoires et leurs plans de plaidoirie.
Pour l’avocat, l’IA est un outil de travail qu’on lui apprend à maîtriser. Pour le citoyen, c’est une source dont il faut se méfier.
Je ne crois pas que ce soit voulu. Mais le message qui reste est celui-là.
Il y a un autre paradoxe, plus discret. La campagne est diffusée dans les médias de Québecor, qui la soutient. Éducaloi présente Québecor comme un partenaire philanthropique de longue date, sans préciser dans l’annonce les modalités exactes du soutien à cette campagne.
Mais une chose est certaine : en pleine crise des médias, un grand groupe de presse appuie une campagne qui invite à se méfier de l’intelligence artificielle comme source d’information. Or, les médias traditionnels sont aujourd’hui en concurrence directe avec l’IA pour l’attention de ceux qui cherchent à s’informer. Je ne prête d’intention à personne. Je constate.
Le vrai problème, c’est le labyrinthe
Éducaloi fait un travail remarquable. Selon son propre rapport annuel, des millions de personnes se sont informées sur ses sites Web, et ses pages sont fiables. Le problème n’est pas l’information. C’est de la trouver.
Pour quelqu’un qui reçoit une mise en demeure, qui conteste une hausse de loyer ou qui se retrouve seul devant un juge, le droit est un labyrinthe. Il faut savoir quoi chercher, avec quels mots, dans quelle loi, dans quel jugement. Il faut comprendre qu’un même problème peut toucher le Code civil, le Code de procédure civile et un règlement dont on ignore l’existence. La plupart des gens abandonnent avant d’arriver à la bonne page.
J’ai préparé des actes de procédure pendant cinq ans. Je travaille avec l’intelligence artificielle depuis trois ans. Je peux le dire sans hésiter : pour un citoyen, l’IA est la première porte d’entrée dans le droit qui parle enfin sa langue.
Ce n’est pas un choix, c’est une nécessité
Le citoyen n’a plus les moyens de se payer la justice. Un avocat à 300, 400, parfois 500 $ de l’heure, pour quelqu’un qui en gagne 25, ce n’est pas une option. C’est rire de lui.
Son vrai choix n’est donc pas entre l’IA et un avocat. Il est entre ne rien faire du tout et se faire aider par l’intelligence artificielle. Lorsqu’un citoyen n’a ni avocat ni la capacité de tout faire seul, il a au moins maintenant l’IA. Ce n’est pas un luxe. C’est une nécessité.
Et c’est ainsi que l’IA fait basculer la balance du côté du citoyen, plutôt que du côté des institutions.
Utilisez l’IA, et exigez ses sources
Posez votre question à l’IA comme vous la poseriez à un ami. Avec une fonction de recherche activée, elle ira chercher pour vous. Elle peut consulter Éducaloi à votre place, trouver la loi qui s’applique, repérer les jugements semblables, vous expliquer tout ça simplement et vous aider à préparer vos documents.
Est-ce qu’elle peut se tromper? Oui, elle le peut. Mais elle est de plus en plus fiable. Et la réponse à ce risque n’est pas la méfiance. C’est la méthode. C’est d’ailleurs exactement ce que demande la campagne : vérifier.
Demandez toujours vos sources. Une bonne réponse indique l’article de loi, la page d’Éducaloi ou le jugement sur lequel elle s’appuie.
Vérifiez ces sources vous-même. LégisQuébec pour les lois, CanLII pour les jugements, Éducaloi pour les explications. Si vous ne trouvez pas la référence, ne l’utilisez pas.
Ne déposez rien en cour sans avoir tout relu. Vous restez responsable de ce que vous signez, avec ou sans IA.
Utilisée ainsi, l’IA ne remplace pas Éducaloi. Elle y mène. Elle ne remplace pas la vérification. Elle la rend enfin possible pour ceux qui n’avaient ni le temps, ni les mots, ni les moyens de la faire.
Les citoyens n’attendront pas
Le droit n’a jamais été aussi peu accessible. De décennie en décennie, il s’est complexifié, avec ou sans l’intention de le tenir hors de portée du citoyen moyen pour préserver un monopole ou un privilège. Le résultat, lui, est le même. Il suffit de passer une journée dans un palais de justice pour voir combien de gens s’y présentent seuls, sans avocat, avec une pile de papiers qu’ils ne comprennent qu’à moitié. L’intelligence artificielle est en train de renverser la vapeur en quelques années, que cela plaise ou non.
Le Barreau a raison de former ses membres. Éducaloi a raison d’inviter les gens à vérifier. Mais qu’on cesse de présenter aux citoyens comme un danger l’outil que les professionnels du droit apprennent eux-mêmes à utiliser.
Si le système tarde à se moderniser, les citoyens le feront eux-mêmes. Avec l’IA, avec méthode, et en vérifiant leurs sources. Comme la marmotte le leur demande.
- Éducaloi, Avant de croire n’importe quoi, je vérifie avec Éducaloi!, octobre 2026.
- Barreau de Montréal, publication LinkedIn sur la campagne d’Éducaloi, 28 octobre 2026.
- « Le Barreau du Québec plaide la prudence face à l’intelligence artificielle », La Presse Canadienne, reproduit dans L’Écho de la Rive-Nord, 12 janvier 2025.
- Barreau du Québec, L’intelligence artificielle générative : guide pratique pour une utilisation responsable, 2e édition, 2025.
- Éducaloi, Rapport annuel 2025-2026.
- Barreau de Montréal, Comprendre l’IA et ses applications concrètes dans la pratique du droit, conférence du 8 octobre 2025.
Cette chronique exprime l’opinion de son auteur, Maxime Gagné, fondateur et éditeur d’EnDroit.ca. Toute personne ou organisation concernée peut exercer son droit de réplique en écrivant à endroit.ca@outlook.com. Nous publierons intégralement toute réponse reçue.
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