Le Bureau de l’inspectrice nationale de Santé Québec convoque cette semaine les employés des Centres de la jeunesse et de la famille Batshaw, la DPJ anglophone de Montréal. Son enquête porte sur la mort d’enfants survenue en mars. La Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse mène elle aussi sa propre enquête.
Les employés de Batshaw sont convoqués cette semaine par le Bureau de l’inspectrice nationale (BIN) de Santé Québec. Les enquêteurs doivent étudier des dossiers d’enfants et rencontrer le personnel en petits groupes, notamment sur la gestion interne. Selon des documents internes rapportés publiquement, n’importe quel employé peut être interrogé.
L’enquête vise au moins deux des trois décès survenus en mars : celui d’une fillette inuk de quatre ans et celui d’une adolescente de 16 ans. Un adolescent de 17 ans est aussi mort durant ce même mois. Les trois jeunes étaient suivis par Batshaw.
La Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse (CDPDJ) mène une enquête parallèle, au cours de laquelle de hauts gestionnaires auraient déjà été interrogés. La Commission n’a ni confirmé ni infirmé cette information. Elle rappelle que son mandat consiste à déterminer si les droits d’enfants ont été lésés et, le cas échéant, à faire des recommandations à la DPJ.
L’inspectrice nationale, Geneviève Frenette, affirme que l’enquête vise à obtenir « un regard objectif et indépendant » sur la situation.
Trois décès en un mois
Le premier décès est survenu au début du mois de mars. Une adolescente de 16 ans s’est enlevé la vie alors qu’elle était hébergée au Centre de réadaptation jeunesse de Prévost, dans les Laurentides, qui relève de Batshaw. Elle était prise en charge par le réseau de la protection de la jeunesse depuis des années.
Sa mère a déclaré publiquement avoir prévenu la DPJ de ses inquiétudes pendant des années. Elle affirme qu’environ un mois avant le décès, sa fille avait nécessité des soins médicaux intensifs après s’être automutilée. Selon des employés de Batshaw ayant témoigné dans les médias sous le couvert de l’anonymat, l’adolescente avait déjà été placée sous surveillance 24 heures sur 24, mais cette surveillance lui avait été retirée après un entretien téléphonique avec un psychologue.
Le 17 mars, deux jours après son 17e anniversaire, un adolescent s’est enlevé la vie. Selon un employé, il avait été signalé en octobre 2025 comme ayant besoin de services de protection, puis inscrit sur une liste d’attente. Il est mort sans avoir reçu la première visite d’un intervenant.
Le 31 mars, le décès d’une fillette inuk de quatre ans a été constaté dans un hôpital montréalais. Elle était sous la protection de la DPJ depuis sa petite enfance et était retournée vivre dans sa famille après quelques années en famille d’accueil. Selon un intervenant cité dans les médias, elle présentait des ecchymoses et des signes de malnutrition au moment de sa mort.
Une visite qui signalait un besoin de soins
Selon des employés, la fillette aurait dû recevoir une visite à domicile toutes les deux semaines. Or, l’intervenant qui lui était assigné a changé de service en décembre 2025 et aucun remplaçant n’avait été nommé. Elle n’aurait pas été visitée pendant des mois.
Selon des sources internes citées dans les médias, la dernière visite à domicile indiquait que la fillette était mal en point et qu’elle devait être examinée par un médecin. Les parents auraient été réticents à consulter, par méfiance envers les médecins blancs. Aucun intervenant ne serait revenu faire un suivi par la suite. Un employé comptant plus de 20 ans d’expérience à Batshaw estime que cette visite aurait dû être traitée comme urgente.
Deux ans plus tôt, la petite sœur de la fillette, âgée de quatre mois, était morte d’une maladie inflammatoire rare. Le coroner avait alors relevé que les parents n’avaient pas effectué les suivis médicaux recommandés.
Le coroner enquête sur chacun des trois décès de mars.
Dix-huit enfants morts depuis 2019
Selon des documents obtenus par des journalistes grâce à l’accès à l’information, 18 enfants sont morts depuis 2019 alors qu’ils étaient sous la protection de Batshaw. Santé Québec refuse de préciser les causes de ces décès. On ignore combien de ces enfants étaient autochtones.
En 2021, la CDPDJ avait déjà dénoncé des situations de discrimination envers des enfants inuits pris en charge par Batshaw. Son rapport faisait notamment état de l’interdiction faite à des enfants autochtones et à leurs mères de communiquer dans leur langue maternelle.
Un rapport de coroner déjà sévère
Un autre décès, survenu en avril 2024, a déjà fait l’objet d’un rapport de la coroner Julie-Kim Godin, signé le 19 mars 2026. Un adolescent de 16 ans s’est enlevé la vie dans une chambre d’hôtel de Montréal, quelques jours après la fermeture de son dossier à la DPJ.
La coroner relève que plusieurs signalements avaient été faits à Batshaw à compter de 2021. Un signalement a été retenu en septembre 2022, mais, selon le dossier transmis, le jeune n’a pas été rencontré et aucun plan d’intervention structuré n’a été mis en place. En 2023, la DPJ a déposé une requête en protection devant le tribunal, puis l’a retirée en mars 2024, après un changement d’intervenant. Le dossier a été fermé en avril 2024.
« Il y a un décalage flagrant entre la multiplication des signalements, les préoccupations du réseau de la santé et celles de la DPJ. » Me Julie-Kim Godin, coroner
La coroner décrit un travail en silo entre la DPJ et le réseau de la santé, et des notes au dossier trop sommaires pour retracer les décisions prises. Elle recommande notamment que Santé Québec crée une équipe de crise et d’intervention jeunesse, spécialisée et à portée provinciale, pour les situations complexes.
Le manque de personnel au cœur des témoignages
Des employés de Batshaw, qui ont témoigné dans les médias sous le couvert de l’anonymat par crainte de perdre leur emploi, décrivent une organisation à court de personnel, aux budgets limités et au roulement élevé. Ils dénoncent une baisse générale de la qualité des soins et de la supervision.
Selon les chiffres fournis par l’Alliance du personnel professionnel et technique de la santé et des services sociaux (APTS), 27 des 56 postes de travailleurs sociaux étaient vacants en juillet dans deux services clés de l’organisation : l’application des mesures et l’évaluation-orientation.
Santé Québec Ouest-de-l’Île-de-Montréal, dont relève Batshaw, refuse de commenter les cas individuels en invoquant la confidentialité. L’organisation affirme que chaque situation préoccupante fait l’objet d’une analyse rigoureuse et qu’elle poursuit ses efforts pour améliorer l’accès aux services, réduire les délais et soutenir les intervenants. Elle reconnaît aussi des difficultés de recrutement de personnel anglophone.
Ce qui a changé pour les enfants en attente
Après les trois décès, la Directrice nationale de la protection de la jeunesse, Lesley Hill, a adopté une directive visant la sécurité des enfants en attente d’assignation. Elle s’applique depuis mai 2026.
Une évaluation du risque pour chaque enfant en attente d’une prise en charge.
La prise en charge immédiate de tout enfant jugé à risque élevé.
Une surveillance obligatoire de chaque enfant en attente, assurée avec d’autres services qui le côtoient, comme l’école ou le CPE.
Selon le cabinet du ministre responsable des Services sociaux, le nombre de dossiers en attente d’évaluation dans l’Ouest-de-l’Île est passé de 437 en juillet 2025 à 61 en juillet 2026.
Les enquêtes devront éclaircir les circonstances des décès et les interventions réalisées. L’examen du BIN doit également évaluer les mesures mises en place par l’établissement.
- Me Julie-Kim Godin, Bureau du coroner, Rapport d’investigation, dossier 2024-03312, 19 mars 2026.
- Radio-Canada, « Enfants morts sous la protection de la DPJ anglophone : deux enquêtes sont lancées », 28 octobre 2026.
- Radio-Canada, « Santé Québec demande une enquête après la mort de trois jeunes en centre jeunesse », 29 juillet 2026.
- Montreal Gazette, « 3 children died in one month while under the care of Montreal’s anglophone youth protection agency », 23 juillet 2026.
Les témoignages d’employés rapportés dans cet article n’ont pas été vérifiés par une instance officielle, et les enquêtes en cours n’ont tiré aucune conclusion sur les causes des décès ni sur les responsabilités. Toute personne ou organisation concernée peut exercer son droit de réplique en écrivant à endroit.ca@outlook.com.
Si vous avez besoin d’aide ou êtes inquiet pour un proche, appelez le 1 866 APPELLE (1 866 277-3553), texto au 535353, ou clavardez sur suicide.ca. En cas d’urgence, composez le 911.
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