Les révélations d’abus à Cité-des-Prairies soulèvent des questions sur la protection des jeunes confiés à l’État, la loi du silence et la responsabilité des institutions. Dans cette chronique, Caroline Bourgie revient sur ce dossier et s’interroge sur les suites données aux enquêtes. Citoyenne engagée depuis des années auprès des familles en difficulté avec les centres jeunesse et la DPJ, Caroline leur apporte écoute et soutien.
Derrière les murs du centre de réadaptation Cité-des-Prairies, dans l’est de Montréal, on ne parle pas fort. On y accueille pourtant, chaque jour, des adolescents parmi les plus vulnérables du Québec, des jeunes confiés par la Direction de la protection de la jeunesse (DPJ) ou placés là par les tribunaux de la jeunesse, censément pour être protégés, encadrés, réadaptés. Ce qui s’y est révélé depuis l’automne 2024 rappelle plutôt une évidence dérangeante : plus une institution est fermée, plus le silence devient une politique, et plus il devient difficile, pour ceux qui voudraient le briser, de savoir à qui s’adresser.
Ce que l’on sait
L’affaire a éclaté publiquement en octobre 2024, lorsque des médias ont révélé qu’un groupe d’éducatrices du centre auraient entretenu des relations de nature sexuelle avec de jeunes résidents, dont plusieurs étaient mineurs au moment des faits. Le Centre intégré universitaire de santé et de services sociaux (CIUSSS) du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal a confirmé qu’au moins une relation complète avait mené à une grossesse. Neuf éducatrices ont été identifiées dans le cadre de cette affaire.
Une enquête administrative externe a suivi, de même qu’une enquête criminelle parallèle du Service de police de la Ville de Montréal (SPVM). En décembre 2024, le rapport de synthèse de l’enquête administrative a été rendu public : quatre personnes avaient déjà été congédiées, deux gestionnaires demeuraient suspendus avec salaire, et d’autres congédiements n’étaient pas exclus.
Les chiffres qui ne trompent pas
Le sommaire exécutif du rapport d’enquête administrative permet de mettre des chiffres précis sur l’ampleur du problème. Cité-des-Prairies héberge 158 jeunes, répartis dans 14 unités de vie, âgés de 12 à 21 ans, dont le parcours va de la toxicomanie et de la fugue répétitive jusqu’à des délits graves, y compris l’homicide. C’est dans ce contexte, une clientèle parmi les plus lourdes du réseau, que l’enquête a été déclenchée à la suite d’un signalement retenu en août 2024 par la Directrice de la protection de la jeunesse.
Les deux consultantes externes mandatées ont mené plus de 52 entrevues structurées, d’une durée d’une à trois heures chacune, recueilli 6 témoignages écrits et analysé plus de 80 pièces documentaires. Au terme de leur travail, elles ont elles-mêmes procédé à 10 signalements de jeunes et identifié 27 employés pour lesquels un suivi devrait être effectué, un chiffre bien supérieur aux neuf éducatrices initialement rapportées dans les médias.
Le rapport ferme aussi la porte à deux théories qui circulaient publiquement : les consultantes affirment n’avoir trouvé aucun indice d’une infiltration de gangs de rue par le biais du personnel, ni aucun fait permettant de croire que les éducatrices impliquées auraient agi sous la contrainte d’une menace.
Les détails qui choquent
Au-delà des chiffres, ce sont certains constats précis du rapport qui frappent le plus.
- Aucune formation continue offerte au personnel de façon soutenue depuis 2020, dans un centre qui reçoit les cas les plus lourds de la région montréalaise.
- On préférait la démission au congédiement. Dans plusieurs dossiers où l’ensemble des éléments en main justifiait un congédiement, la direction attendait plutôt que l’éducatrice concernée démissionne d’elle-même, une façon, selon les témoignages recueillis par les consultantes, d’éviter les contestations et les frais qui pourraient en découler pour l’employeur. Conséquence directe et documentée par le rapport : plusieurs de ces éducatrices sont allées travailler dans d’autres établissements, auprès d’une clientèle tout aussi vulnérable.
- Aucun ordre professionnel n’encadre les éducateurs. Faute d’appartenir à un ordre professionnel régi par le Code des professions, rien n’empêchait une éducatrice congédiée, ou qui avait simplement démissionné pour éviter un congédiement, d’être réembauchée ailleurs pour travailler avec des jeunes tout aussi vulnérables.
- Les vérifications à l’embauche étaient minimales. La prise de références n’était pas systématique et n’avait lieu que si un doute existait déjà sur le candidat; les critères pour porter le titre d’éducateur ont même été assouplis en raison de la pénurie de personnel et d’une demande ministérielle d’intégrer davantage de main-d’œuvre indépendante (agences de placement).
- Un agent d’intervention congédié pour trafic. Un agent a été renvoyé au printemps 2024 pour avoir fait entrer dans l’établissement des téléphones cellulaires, des vapoteuses et de la drogue, dont, selon le lexique même du rapport, des « wax pens », soit des cigarettes électroniques contenant un liquide hautement concentré en THC, un produit illégal.
- Un taux de réponse de seulement 17 % aux sondages de départ destinés à comprendre pourquoi le personnel quittait en si grand nombre, un taux si faible, notent les consultantes, qu’il empêchait l’organisation de corriger le tir.
- Une salle de repos manquante, mais lourde de sens. À l’unité La Relance, les agents n’avaient même pas d’espace pour échanger entre eux à l’abri des oreilles des jeunes hébergés, si bien que des informations confidentielles pouvaient être entendues par les résidents eux-mêmes.
- Un système à plus de 21 000 employés, sept agents pour gérer les relations de travail. Le rapport qualifie ce ratio de « grandement insuffisant » pour une organisation de cette taille, expliquant en partie pourquoi les dossiers disciplinaires traînaient en longueur.
Ces constats confirment, chiffres à l’appui, ce que l’expression « loi du silence » ne suffit pas à décrire : une structure où la déresponsabilisation était devenue une routine administrative, au point que faire démissionner discrètement une employée en faute était devenu, pour l’institution elle-même, une solution jugée plus commode que de la sanctionner.
Le rapport lui-même, fondé sur ces 52 témoignages, 6 déclarations écrites et des visites sans préavis de toutes les unités de garde, ouvertes comme fermées, a documenté une véritable « loi du silence » : du personnel qui craignait des représailles s’il dénonçait des situations inappropriées, des signalements qui n’étaient pas transmis conformément à la Loi sur la protection de la jeunesse, une Direction de la protection de la jeunesse parfois avisée tardivement, voire pas du tout, de situations relevant pourtant directement de son imputabilité. Vingt-quatre signalements distincts concernant des jeunes actuellement hébergés à Cité-des-Prairies ont dû être faits à la DPJ dans la foulée de cette seule enquête. Vingt-neuf autres signalements sont venus d’anciens résidents, aujourd’hui majeurs, qui rapportaient des abus remontant à des années.
Le rapport formule 65 recommandations. Une partie, celle touchant les mesures de sécurité, a été caviardée avant sa publication.
Où en sont les enquêtes, près de deux ans plus tard
C’est là que le bât blesse. Au moment d’écrire ces lignes, en septembre 2026, aucune accusation criminelle n’a été déposée dans le dossier Cité-des-Prairies. La dernière confirmation publique du SPVM remonte au 17 décembre 2024 : l’enquête, ouverte à la demande du ministre Lionel Carmant, était alors « toujours en cours » et des accusations « pourraient être déposées ». Depuis, aucune publication ni communiqué ne vient préciser où en est ce dossier : ni fermeture confirmée, ni progrès vers des accusations. Il semble simplement être resté hors de l’espace public depuis près de deux ans.
Ce qui a bougé, en revanche, c’est le volet civil. Trois recours collectifs distincts touchent aujourd’hui le réseau québécois des centres de protection de la jeunesse. Le plus ancien, E.L. c. Procureur général du Québec (2022 QCCS 3044), a été autorisé le 7 septembre 2022, pour des faits allégués depuis 1950. Le 3 avril 2025, Dandy c. Procureur général du Québec et al. (500-06-001265-236) a été autorisé au nom des enfants autochtones, pour abus sexuels, isolement et discrimination; l’avis officiel aux membres n’a été publié que le 13 novembre 2025, d’où la confusion fréquente entre les deux dates. Puis, le 19 septembre 2025, A.D. c. Procureur général du Québec et al. (500-06-001269-238) a été autorisé pour les enfants placés en vertu d’une loi sur les jeunes contrevenants. Ces trois recours demeurent actifs.
Les démissions… et les promotions
Sur le plan administratif, un prix politique a bel et bien été payé, mais de façon sélective. Catherine Lemay, directrice nationale de la protection de la jeunesse, a démissionné le 28 octobre 2024, poussée vers la sortie par le ministre Carmant en raison de « divergences d’opinions » sur la gestion du dossier, notamment son choix de privilégier des enquêtes internes et externes plutôt qu’une enquête policière immédiate.
Mais la directrice de la protection de la jeunesse directement responsable de Cité-des-Prairies au moment des faits, Assunta Gallo, celle qui avait dirigé la DPJ du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal pendant dix ans et sous la gouverne de laquelle le scandale a éclaté, n’a pas suivi le même chemin. Le 5 février 2025, elle a été nommée vice-protectrice du citoyen aux services aux usagers et aux mandats spéciaux, un poste dont le mandat consiste précisément à traiter les plaintes et signalements touchant l’ensemble du réseau de la santé et des services sociaux, y compris la DPJ elle-même. Le Parti libéral du Québec a demandé au gouvernement de réexaminer cette nomination, rappelant aussi la controverse du Centre de réadaptation du Mont-Saint-Antoine, où des jeunes auraient vécu dans des conditions insalubres.
La question a été portée à l’Assemblée nationale le 1er avril 2025, quand la députée libérale Brigitte B. Garceau a demandé comment le ministre avait pu « cautionner cette nomination ». Le ministre Jean-François Roberge a répondu qu’il s’agissait d’« une nomination qui a été faite de concert ici, à l’Assemblée nationale ». Cette formulation mérite d’être nuancée : selon le décret 4-2025 publié à la Gazette officielle et le registre officiel des titulaires d’emplois supérieurs, c’est le Conseil des ministres, sur recommandation du Protecteur du citoyen Marc-André Dowd, qui a procédé à la nomination, non un vote de l’Assemblée nationale. Seul le titulaire du poste de Protecteur du citoyen lui-même est nommé aux deux tiers par l’Assemblée; les trois vice-protecteurs, dont Mme Gallo, sont nommés par le gouvernement.
Le problème structurel que cela révèle
Voici où l’affaire dépasse le seul cas de Cité-des-Prairies pour toucher à l’architecture même de la protection des lanceurs d’alerte au Québec. Depuis le 30 novembre 2024, soit à peine un mois après l’éclatement du scandale, une réforme législative a fait du Protecteur du citoyen le seul organisme responsable de recevoir les divulgations d’actes répréhensibles dans les organismes publics québécois. Le mécanisme interne de traitement des divulgations qui existait auparavant dans les ministères et organismes n’existe plus : toute personne, employé ou citoyen, qui souhaite dénoncer un acte répréhensible au sein du réseau de la santé et des services sociaux doit désormais s’adresser à la centrale de signalements du Protecteur du citoyen.
Or c’est précisément le vice-protectorat responsable de ces signalements dans le réseau de la santé, incluant la DPJ, qui est aujourd’hui dirigé par la personne qui était aux commandes de la DPJ Centre-Sud pendant les années où la « loi du silence » s’est installée à Cité-des-Prairies. Un employé de ce réseau qui voudrait aujourd’hui dénoncer, par la voie officielle et légalement protégée, une situation similaire à celle qui a éclaté en 2024 devrait, dans les faits, s’adresser à une structure administrative où siège désormais l’ancienne directrice mise en cause par le rapport d’enquête pour ne pas avoir su faire remonter l’information à temps.
Ce n’est pas nécessairement démontrer une mauvaise foi individuelle, mais c’est une apparence de conflit d’intérêts que la loi elle-même n’a pas su prévenir, et qui risque de produire l’effet inverse de celui recherché par la réforme : au lieu d’encourager la divulgation par la voie officielle, elle pourrait pousser certains lanceurs d’alerte à se tourner directement vers les médias plutôt que vers le canal institutionnel censé les protéger, précisément parce que ce canal leur semble compromis à la source.
L’argent ne suffit pas
Un recours collectif, aussi légitime et nécessaire soit-il pour indemniser les victimes, répond à une logique de réparation financière. Il ne remplace pas, et ne doit jamais être présenté comme remplaçant, la question de savoir si des gestes commis sur des mineurs, dans un établissement de garde fermée, constituent des infractions criminelles, et si ceux qui les ont commis devraient en répondre devant un tribunal pénal.
C’est une distinction que le droit ne devrait jamais laisser s’effacer : la justice civile compense un préjudice; la justice criminelle sanctionne une faute et, ce faisant, envoie un message de dissuasion que ni un chèque ni une entente hors cour ne peuvent porter. Que des adolescents mineurs, placés sous la garde de l’État précisément parce qu’ils étaient jugés vulnérables ou dangereux pour eux-mêmes, aient pu faire l’objet de gestes à caractère sexuel de la part d’adultes en position d’autorité, et que ce dossier puisse se refermer par une simple indemnisation collective sans qu’aucune accusation individuelle ne soit portée, enverrait un message d’impunité aussi dommageable que l’abus initial.
Ce que le droit devrait en retenir
Pour quiconque suit le droit de la protection de la jeunesse, cette affaire pose une question qui dépasse Cité-des-Prairies elle-même : que vaut un régime de signalement obligatoire, pierre angulaire de la LPJ, et désormais centralisé entre les mains du Protecteur du citoyen, si les personnes chargées d’en recevoir les divulgations sont elles-mêmes issues des structures visées par ces mêmes divulgations? Le rapport administratif le dit sans détour : les mécanismes de signalement prévus par la loi n’ont pas fonctionné comme ils le devaient, et la DPJ elle-même n’a pas toujours été informée en temps utile de situations relevant de sa propre imputabilité légale.
Les 65 recommandations du rapport constituent, à cet égard, un test, non pas de la volonté de l’institution de se corriger sur papier, mais de sa capacité réelle à changer une culture qui a mis des années à s’installer. Mais ce test ne se limite pas à l’institution : il vaut aussi pour le système de justice criminelle lui-même. Près de deux ans après les premières révélations, et sans qu’aucune mise à jour publique sur l’état de l’enquête policière n’ait été communiquée depuis décembre 2024, alors même que le rapport administratif évoquait « au moins une relation complète » ayant mené à une grossesse chez un mineur, l’absence apparente d’accusations mérite d’être posée comme une question publique, et non balayée sous le tapis des indemnisations à venir.
Il ne suffira pas de congédier ceux qui ont fauté, d’attendre des démissions, d’indemniser ceux qui ont souffert, ni de déplacer ceux qui ont failli vers d’autres fonctions de surveillance. Il faudra, un jour, que la justice pénale accepte de crier, publiquement, clairement, par des accusations déposées lorsque la preuve le justifie, ce que les employés de Cité-des-Prairies ont longtemps eu trop peur de dire tout bas.
Note éditoriale. EnDroit.ca reproduit le texte de Caroline Bourgie et ses sources intégralement, sans modification. Il s’agit d’une chronique; les opinions qui y sont exprimées sont celles de son autrice. Les faits reprochés à des employés de Cité-des-Prairies demeurent des allégations : aucune accusation criminelle n’a été déposée et aucun tribunal ne s’est prononcé. L’autorisation d’un recours collectif n’est pas un jugement sur le fond. Aucune faute n’est reprochée aux personnes nommées dans ce texte, et le passage relatif à la nomination de Mme Gallo porte sur une apparence de conflit d’intérêts d’ordre structurel, non sur sa conduite personnelle.
Droit de réplique. Le CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal, le Protecteur du citoyen, Mme Assunta Gallo, Mme Catherine Lemay, le Service de police de la Ville de Montréal, le ministère de la Santé et des Services sociaux et toute personne nommée dans ce texte peuvent nous écrire à endroit.ca@outlook.com. Nous publierons intégralement toute réponse reçue.
Sources
Radio-Canada, « Allégations d’abus sexuel à la Cité-des-Prairies », octobre 2024
Noovo Info, « Le centre de réadaptation Cité-des-Prairies est confronté à « de graves lacunes » »
La Tribune / Le Soleil, « De DPJ à vice-protectrice, conflit d’intérêt? », 31 janvier 2025
Secrétariat aux emplois supérieurs du Québec, fiche de nomination d’Assunta Gallo, 5 février 2025
Wikipedia (EN), « List of incidents in youth detention centers in Quebec », consulté en 2026
Registre des actions collectives du Québec, dossiers 500-06-001265-236 et 500-06-001269-238
Service de police de la Ville de Montréal (SPVM), communiqués et déclarations publiques sur l’état de l’enquête — aucune mise à jour sur le dossier Cité-des-Prairies n’y figure depuis décembre 2024, à la date de rédaction.
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Incroyable ! Une société corrompue jusqu’aux racines
Se que je trouve le plus triste dans toute sa est que une des intervenantes de cité des prairies c’est redue ici en region et a ete la t.s de mon dossier ,et j’ai vue des similitude avec se qui c’est où se passe dans le centre du Québec mauricie,et elle ma clairement dit quelle venait de la et a tombé en charge de mon dossier et répéter certain que je reconnaît dans se scandale