Une avocate exige d’être appelée « Maître ». Dans le même dossier, sous sa signature professionnelle, elle pose sur un père neurodivergent quatre qualifications cliniques — « opiniâtreté narcissique », « déconnexion troublante avec la réalité », « pensée paranoïaque », « propension à inventer des scénarios criminels » — alors qu’elle détient déjà le rapport neuropsychologique qui les contredit une à une. Le même document défend simultanément cinq intérêts. Le Barreau a fermé le dossier en quatre jours.
Il s’appelle Julien — c’est le pseudonyme sous lequel nous protégeons son identité et celle de ses deux jeunes enfants. Julien est père de jumeaux. Il est aussi autiste, atteint du syndrome de Gilles de la Tourette et d’un trouble du déficit de l’attention, avec un haut potentiel intellectuel documenté. Il est privé de ses enfants depuis des mois. Et depuis des mois, chaque institution qui aurait pu examiner son dossier a préféré fermer la porte.
Au cœur de son histoire, il y a un document de trois pages : une mise en demeure signée le 14 mai 2026 par une avocate d’un cabinet montréalais. Ce document condense, à lui seul, tout ce qui ne va pas dans ce dossier — un conflit d’intérêts structurel, une série de qualifications cliniques posées par une non-clinicienne, et une exigence répétée : celle d’être appelée « Maître ».
I — Le décor
« C’est Me Ward, pas Madame Ward »
Avant les insultes, il y a le titre. Dès janvier 2025, dans les échanges du dossier familial, l’avocate reprend Julien sur la façon de s’adresser à elle. Le ton est posé dès le premier courriel.
D’emblée, c’est Me Ward, pas Madame Ward, et j’ose espérer qu’il s’agit d’une erreur de bonne foi de votre part.
Deux semaines plus tard, une seconde avocate du même cabinet reprend le relais. Il ne s’agit pas d’une adjointe : c’est une consœur, avocate inscrite au Tableau de l’Ordre elle aussi, qui insiste sur le même point.
Je me permets de vous rappeler qu’il est d’usage […] de vous adresser à moi et à ma collègue Maître Ward en utilisant le titre « Maître », et non « Madame », en raison de notre statut d’avocates.
Deux avocates, un même cabinet, une même exigence de déférence. Rien d’anormal en soi : le titre de « Maître » est effectivement d’usage. Mais il donne à cette histoire son contraste. Car quinze mois plus tard, sous cette même signature qui exige le respect du titre, viendront les mots que voici.
II — Le document
Une mise en demeure, quatre insultes cliniques
La mise en demeure du 14 mai 2026 est signée par Me Cynthia K. Ward, du cabinet Spunt & Carin, à titre d’avocate de la mère des enfants. Officiellement, elle vise à faire cesser des publications. Mais son cœur est ailleurs : dans une série de qualifications qui relèvent du vocabulaire clinique, formulées à l’endroit d’un justiciable dont l’avocate n’a examiné ni le cerveau, ni le dossier médical.
Sous sa signature d’avocate, Me Ward écrit que Julien souffre d’une « opiniâtreté narcissique », d’une « déconnexion troublante avec la réalité », d’une « pensée paranoïaque où vos croyances sont disproportionnées par rapport aux faits établis », et d’une « propension à inventer des scénarios criminels ». Elle ajoute qu’il serait « incapable de mesurer les conséquences de ses actes » et affligé d’une « tendance excessive à contester systématiquement toute décision défavorable ».
Me Ward n’est ni médecin, ni psychologue, ni neuropsychologue. Elle est avocate. Fait notable : le cabinet indique publiquement qu’elle détient, en plus de son diplôme en droit, un baccalauréat en psychologie — une formation qu’il présente comme apportant « une dimension supplémentaire d’empathie » à sa pratique. C’est précisément cette formation qui rend la question plus lourde : elle connaissait la portée des mots qu’elle employait.
Ce n’était d’ailleurs pas la première mise en demeure. Dès le 12 octobre 2025, Me Ward avait exigé le retrait d’un article, invoquant une atteinte à sa réputation. La séquence est parlante : d’abord « retirez l’article », ensuite les qualifications cliniques.
III — Le rapport
Ce que dit l’expertise qu’elle avait en main
Le point décisif est celui-ci : au moment de signer, Me Ward avait déjà en sa possession le rapport d’évaluation neuropsychologique de Julien, daté du 14 janvier 2026 et signé par une neuropsychologue membre de l’Ordre des psychologues du Québec. Ce rapport avait été déposé en Cour supérieure, en Cour d’appel, transmis au Bureau du syndic du Barreau, au Fonds d’assurance responsabilité, au cabinet Spunt & Carin et à Me Ward personnellement — avant le 14 mai 2026.
Or ce rapport contredit, point par point, chacune des qualifications posées dans la mise en demeure. Le tableau suivant met les deux textes face à face.
| Ce que Me Ward écrit | Ce que le rapport neuropsychologique établit |
|---|---|
| « opiniâtreté narcissique » | Le rapport relève des traits de personnalité principaux « de type schizoïde et évitant » — repli relationnel, retrait affectif, soit l’inverse du registre narcissique. Aucun trait narcissique n’est relevé nulle part dans les 18 pages. |
| « déconnexion troublante avec la réalité » | Potentiel intellectuel global au 98e rang centile, « très supérieur à la moyenne ». Les tests « ne suggèrent pas la présence d’un trouble psychopathologique manifeste ». Conclusion : « sans atteinte psychopathologique structurée ». |
| « tendance excessive à contester systématiquement toute décision défavorable » | Diagnostics confirmés au DSM-5 : TDAH (présentation hyperactive/impulsive) et syndrome de Gilles de la Tourette ; « preuve très solide en faveur de la présence de traits autistiques significatifs ». La persistance et l’hyperfocus sont des manifestations documentées de ce profil neurodéveloppemental — non une pathologie de la volonté. |
| « pensée paranoïaque où vos croyances sont disproportionnées par rapport aux faits établis » | Aucun trait paranoïaque relevé nulle part dans l’évaluation. Anxiété (BAI) : score « minimal ». Dépression (BDI-II) : « plage minimale ». |
| « propension à inventer des scénarios criminels » | Mémoire à long terme « bien préservée », rappel différé « très supérieur à la moyenne », vitesse de traitement au 99e rang centile. « Absence de psychopathologie manifeste ». Le profil documenté est celui de l’hyperdocumentation factuelle. |
| « incapable de mesurer les conséquences de vos actes » | Fonctions exécutives « fonctionnelles dans l’ensemble, avec une capacité adéquate de planification, de flexibilité mentale et d’inhibition ». Mémoire de travail au 94e rang centile. |
Le rapport documente par ailleurs un fait qui donne à la mise en demeure une résonance particulière : Julien a déjà subi, par le passé, des épisodes de discrimination où ses tics ont été interprétés — par des policiers — comme des signes de consommation de drogue. La mise en demeure reproduit exactement ce mécanisme : interpréter les manifestations d’un handicap documenté comme des défauts moraux et psychologiques. À cette différence près que, cette fois, l’auteure détenait le rapport.
Au Québec, l’évaluation des troubles mentaux est un acte réservé, encadré par la loi 21. Poser, dans un document formel, des qualifications comme « pensée paranoïaque » ou « déconnexion avec la réalité » sur une personne, c’est se situer aux abords de cet acte réservé. C’est précisément la question qu’aura à trancher l’Ordre des psychologues du Québec, qui a accusé réception d’une plainte pour exercice illégal de la profession de psychologue. La réponse au fond est attendue.
IV — Le conflit d’intérêts
Une signature, cinq intérêts
Il y a une autre singularité dans cette mise en demeure : signée d’une seule main, elle défend simultanément cinq intérêts distincts. Le document emploie, à plusieurs reprises, les formulations « notre cabinet » et « notre cliente ». Or ce que défend Me Ward dans ce texte, ce n’est pas seulement sa cliente.
Elle défend d’abord sa cliente, la mère des enfants. Mais elle défend aussi Me David Chun, un ancien avocat du cabinet ayant quitté le Barreau en pleine enquête disciplinaire — la mise en demeure affirme qu’il « n’a jamais fui en Chine ». Elle défend son propre cabinet, Spunt & Carin, qui est défendeur dans une poursuite civile intentée par Julien. Elle se défend elle-même, comme sujet allégué des démarches de Julien. Et elle défend, explicitement, « le système judiciaire et ses acteurs » dans leur ensemble.
Cinq intérêts, dont quatre ne sont pas ceux de sa cliente officielle. Le tout dans un document présenté comme visant la protection des enfants.
V — Les versions contradictoires
David Chun est-il en Chine, ou au Walmart de Kirkland ?
La question de savoir où se trouve Me David Chun paraît anecdotique. Elle ne l’est pas : elle révèle que le même camp institutionnel a produit, sous serment ou sous signature d’avocat, des affirmations incompatibles entre elles.
Première version. Le 17 juin 2025, l’avocat mandaté par le Fonds d’assurance responsabilité du Barreau pour défendre le cabinet écrit noir sur blanc, au sujet du format d’un interrogatoire, que « M. Chun réside dorénavant en Chine ».
Deuxième version. Le 14 octobre 2025, une parajuriste du cabinet Spunt & Carin signe une déclaration sous serment affirmant l’exact contraire : Chun « réside actuellement au Québec et non en Chine ». Elle jure l’avoir croisé au Walmart de Kirkland le 11 octobre 2025, photographies à l’appui.
Troisième version. Le 14 mai 2026, la mise en demeure de Me Ward soutient que Chun « n’a jamais “fui” en Chine ». Trois affirmations émanant du même camp — l’assureur du Barreau, le cabinet, l’avocate du dossier — dont deux sont logiquement inconciliables, et l’une d’elles est faite sous serment. Peu importe laquelle est vraie : au moins une ne l’est pas.
Les courriels versés au dossier éclairent d’ailleurs la manière dont Me Chun a quitté ce dossier. Après avoir cherché à faire geler chez le notaire des fonds qui revenaient à Julien — un blocage que Julien fera plus tard débloquer en sa faveur —, Chun se voit acculé à l’approche d’une audience. À la toute dernière minute, la veille de l’audience du 9 janvier 2025, son cabinet annonce qu’il vient d’être « hospitalisé ce matin » et réclame un report. La cour refuse le report et ordonne que les représentations se fassent devant le tribunal. Peu de temps après, Me Chun perd son poste au sein du cabinet et démissionne du Barreau du Québec — en pleine enquête du syndic.
VI — Le prix payé
« Je préfère aller en prison que de couvrir cette histoire »
Pendant que ces documents s’accumulent, Julien, lui, paie. La chronologie judiciaire est lourde : une ordonnance de fermeture le 16 octobre 2025 (juge Christian J. Brossard) ; un jugement le 17 novembre 2025 lui interdisant de mentionner les litiges (juge Shaun E. Finn) ; un plaidoyer de culpabilité pour outrage le 18 novembre 2025 assorti de 75 heures de travaux communautaires (juge Stéphane Lacoste) ; puis, le 23 décembre 2025, une déclaration de plaideur quérulent et une amende de plus de 30 000 $.
Le 6 mai 2026, un second constat de culpabilité tombe. Le Fonds d’assurance responsabilité du Barreau — représenté par le même avocat qui écrivait que Chun était « en Chine » — réclame une peine supplémentaire pour faire cesser les publications. Le juge n’accorde que 5 heures de travaux additionnelles, portant le total à 80 heures. Son dossier n’a jamais été entendu sur le fond, ni en Cour supérieure, ni en Cour d’appel.
Je ne ferai pas les travaux communautaires et je ne paierai pas cette amende qui a servi à m’enlever mes enfants et à me faire taire dans un dossier de fraude. Je préfère aller en prison que de couvrir cette histoire et me taire. Et ils m’ont enlevé mes enfants par le mensonge et l’opacité, et je vais les retrouver par la vérité et la transparence.
VII — La dénonciation ignorée
Quand une avocate d’expérience alerte le Barreau — en vain
Julien n’est pas seul à avoir vu un problème. À la fin de 2025, une avocate d’expérience du Barreau, Me Anne-France Goldwater, apprend l’affaire par un tiers et en informe elle-même le Barreau du Québec. Dans une correspondance, la démarche est décrite sans détour : selon cette avocate, David Chun se serait livré à des actes constituant une fraude criminelle grave, l’affaire aurait été étouffée, le cabinet où il travaillait aurait procédé à un « cover-up », et le Barreau n’aurait pas fait son travail.
Une dénonciation émanant d’une avocate reconnue, portant sur une fraude criminelle et un cover-up dans un dossier touchant des enfants. On pourrait croire qu’une telle alerte déclenche, à tout le moins, un examen sérieux. Il n’en fut rien.
VIII — La boucle du syndic
Fermé en quatre jours, sans examen du contenu
Le 23 mai 2026, Julien transmet la mise en demeure au Bureau du syndic du Barreau. Quatre jours plus tard, le 27 mai, la syndique adjointe rend une décision fermant le dossier — sans examiner le contenu de la mise en demeure du 14 mai. La décision s’appuie exclusivement sur des décisions judiciaires antérieures.
Or c’est la même syndique adjointe qui, dans ce dossier, avait déjà : décidé de ne pas porter d’accusation contre David Chun malgré sa démission du Barreau en pleine enquête ; conclu à l’absence de conflit d’intérêts concernant Me Ward ; produit un rapport centré sur le profil du plaignant plutôt que sur le conflit d’intérêts — un conflit qui se situait dans les quatre derniers mois, quand son rapport portait sur les trois dernières années ; et reconnu elle-même, par écrit, une erreur factuelle fondamentale dans ses propres constats. Malgré tout cela, et malgré la dénonciation de Me Goldwater, aucune plainte n’a été retenue, ni pour le conflit d’intérêts, ni pour la démission en pleine enquête, ni pour les déclarations contradictoires sous serment.
Le dossier se trouve désormais entre les mains de l’Office des professions du Québec, qui — après avoir d’abord refusé d’intervenir — a demandé copie du dossier du syndic. Les développements sont attendus. En parallèle, l’Ordre des psychologues du Québec a accusé réception d’une plainte pour exercice illégal de la profession de psychologue ; la réponse au fond est attendue. La Commission des droits de la personne et le Protecteur du citoyen ont pour leur part déjà décliné d’intervenir au fond.
Conclusion
Le respect à sens unique
Cette histoire tient dans un contraste. D’un côté, une avocate qui exige, courriel après courriel, qu’on l’appelle « Maître » — le respect dû à son statut. De l’autre, sous cette même signature, quatre qualifications cliniques posées sur un père handicapé dont elle détenait déjà l’expertise contraire, dans un document qui défend cinq intérêts à la fois et s’appuie sur des faits que d’autres pièces contredisent sous serment.
La question que soulève ce dossier n’est pas de savoir si le titre de « Maître » se mérite. Elle est de savoir ce qu’il reste du respect lorsqu’il ne circule que dans un sens — et ce qu’il reste des institutions professionnelles lorsque, saisies d’un document aussi problématique, appuyées par la dénonciation d’une avocate d’expérience, elles choisissent, chaque fois, de fermer le dossier sans en examiner le contenu.
L’enquête sur le dossier de Me David Chun, l’avocat démissionnaire du Barreau, est loin d’être terminée. Une autre personne se présente aujourd’hui comme victime présumée de cet avocat : la Dre Jill Goldman, désormais établie en Californie, qui a suivi de loin ce qui se déroulait au Québec. Elle sort du silence pour offrir son témoignage, accompagné de plusieurs nouveaux documents mettant en cause le syndic du Barreau et le cabinet, et faisant état de manquements graves dans son propre dossier. Une enquête complète sur ce volet sera présentée prochainement par la plateforme.
EnDroit.ca · Le droit au plus près des citoyens
Note éditoriale. Cet article témoigne d’un dossier réel sous le pseudonyme « Julien », choisi pour protéger l’identité des enfants concernés. Les pièces jointes ont été caviardées à cette fin. Les qualifications cliniques citées sont reproduites textuellement de la mise en demeure du 14 mai 2026 ; les conclusions du rapport neuropsychologique du 14 janvier 2026 sont citées textuellement dans la pièce d’extraits. Les procédures disciplinaires et administratives évoquées sont en cours ; les allégations de fraude et de conflit d’intérêts n’ont pas été tranchées par un tribunal. EnDroit.ca est une plateforme indépendante de journalisme juridique. Cet article ne constitue pas un avis juridique. L’auteur n’est pas avocat.
Pièces au soutien de l’enquête
Neuf pièces caviardées accompagnent cet article, toutes téléchargeables ci-dessus : la mise en demeure du 14 mai 2026 (pièce 1), la première mise en demeure du 12 octobre 2025 (pièce 2), les deux courriels exigeant le titre « Maître » (pièces 3 et 4), les deux documents contradictoires sur la résidence de David Chun (pièces 5 et 6), les extraits du rapport neuropsychologique (pièce 7), et la dénonciation ainsi que le signalement au Barreau (pièces 8 et 9).
Cet article s’inscrit dans une série sur le traitement institutionnel de ce dossier. EnDroit.ca est une plateforme indépendante de journalisme juridique. Cet article ne constitue pas un avis juridique. L’auteur n’est pas avocat.
En savoir plus sur EnDroit.ca
Subscribe to get the latest posts sent to your email.

