Le Barreau du Québec utilise maintenant lui-même l’intelligence artificielle pour fabriquer un deepfake destiné à sensibiliser le public aux risques de l’intelligence artificielle. Pendant ce temps, il forme obligatoirement ses avocats à l’IA, expérimente des services juridiques automatisés et reconnaît son potentiel. À force de vouloir protéger le citoyen contre la technologie, ne finit-on pas surtout par lui apprendre à s’en méfier pendant que les institutions, elles, apprennent à s’en servir?
Il fallait presque apprécier l’ironie. Pour prévenir le public des dangers de l’intelligence artificielle, le Barreau du Québec vient d’utiliser… l’intelligence artificielle.
Dans une vidéo diffusée à quelques jours du Sommet québécois pour l’état de droit, un faux Guy Cormier apparaît à l’écran. Son image et sa voix ont été reproduites avec son consentement à l’aide d’un deepfake. L’ancien président et conseiller stratégique de Desjardins semble ainsi prononcer des paroles qu’il n’a jamais réellement prononcées. L’objectif est assumé : montrer au public à quel point il devient difficile de distinguer le vrai du faux.
Le message est pertinent. Personne ne devrait banaliser les deepfakes, les hallucinations ou la désinformation générée par intelligence artificielle. Mais cette campagne raconte aussi, presque involontairement, quelque chose de beaucoup plus large sur la relation que le Barreau entretient avec cette technologie. Lorsque l’IA est présentée au citoyen, on lui montre d’abord ce qui peut mal tourner. Lorsqu’elle arrive entre les mains des professionnels et des institutions, on apprend plutôt à la maîtriser.
Un faux Guy Cormier pour sensibiliser le vrai monde
La campagne est habile. Le spectateur voit Guy Cormier, l’écoute et est naturellement porté à croire qu’il assiste à une véritable intervention. Puis vient la révélation : la vidéo a été générée artificiellement. Selon Grenier, le deepfake a été réalisé avec le consentement de Guy Cormier précisément pour illustrer la facilité avec laquelle une personne réelle peut aujourd’hui sembler avoir dit quelque chose qu’elle n’a jamais dit.
Le risque est réel. Une image n’est plus nécessairement une preuve. Une voix n’est plus nécessairement une voix. Une réponse convaincante produite par un outil d’IA n’est pas nécessairement exacte, et le milieu juridique a déjà été confronté à des décisions ou références inventées par des systèmes génératifs.
Mais à force de présenter presque toujours au public cette technologie par ses dangers, on finit aussi par créer un réflexe général de méfiance. Méfiez-vous des images. Méfiez-vous des réponses. Méfiez-vous des références. Méfiez-vous des analyses. Encore une fois, ces avertissements ne sont pas faux. Le problème est qu’ils occupent une place immense dans le discours public alors que, derrière les portes du système juridique, la conversation est déjà rendue beaucoup plus loin.
Les avocats, eux, doivent apprendre à s’en servir
Depuis le 1er avril 2026, le Barreau impose à ses membres une formation sur l’intelligence artificielle générative intitulée « Encadrer l’IA générative dans la pratique du droit : repères déontologiques et professionnels ». Le message destiné aux avocats n’est donc pas de fuir cette technologie. Il est de comprendre ses limites, de connaître les obligations professionnelles qui accompagnent son utilisation et d’apprendre à s’en servir correctement.
Le Barreau reconnaît d’ailleurs que l’utilisation de l’IA générative s’accélère autant chez les professionnels du droit que chez les citoyens qui se représentent seuls. Dès octobre 2024, il écrivait aussi que ces outils pouvaient permettre aux avocats d’améliorer leur travail et leur efficience, tout en rappelant évidemment les risques associés à leur utilisation.
C’est une approche tout à fait défendable : former, encadrer et vérifier. Mais c’est précisément cet équilibre que j’aimerais voir davantage dans les communications destinées au public. Pourquoi la pédagogie technologique semble-t-elle beaucoup plus développée lorsqu’on s’adresse aux professionnels que lorsqu’on s’adresse directement au citoyen?
Pour l’avocat, l’IA est un outil qu’il faut apprendre à maîtriser. Pour le citoyen, elle demeure beaucoup plus souvent présentée d’abord comme un danger dont il faut se protéger.
Le Barreau expérimente maintenant les services juridiques par IA
La contradiction devient encore plus intéressante lorsqu’on regarde le projet de bac à sable réglementaire du Barreau. Le projet pilote, publié à la Gazette officielle du Québec en mai 2026 pour consultation, vise à permettre l’expérimentation encadrée de certains services juridiques novateurs utilisant notamment des technologies comme l’intelligence artificielle.
Dans ce cadre limité et supervisé, certaines entités qui ne fonctionnent pas comme des cabinets d’avocats traditionnels pourraient être autorisées temporairement à expérimenter des modèles impliquant des activités juridiques normalement réglementées. L’objectif annoncé est notamment d’observer ces nouveaux services, d’en mesurer les risques et les bénéfices et de réfléchir à leur encadrement.
Autrement dit, l’IA n’est plus traitée comme une curiosité technologique extérieure au système. Le Barreau reconnaît que les citoyens l’utilisent déjà et qu’il faut désormais choisir entre ignorer cette réalité ou apprendre à l’encadrer.
Voilà justement le raisonnement que plusieurs citoyens tiennent depuis longtemps. L’intelligence artificielle ne disparaîtra pas parce qu’un ordre professionnel rappelle qu’elle peut se tromper. Elle sera utilisée quand même. La question pertinente n’a donc jamais été de savoir s’il fallait souhaiter son existence, mais de déterminer comment les citoyens peuvent apprendre à s’en servir sans lui accorder une confiance aveugle.
Le Barreau lui-même reconnaît son virage
Dans une mise au point publiée le 25 août, le Barreau insiste sur le fait qu’il « n’autorise pas l’IA à remplacer les avocats ». La précision est importante, mais le reste de son argumentaire l’est tout autant. L’Ordre reconnaît qu’une réalité est déjà installée : des citoyens utilisent l’intelligence artificielle pour obtenir de l’information juridique, et cette utilisation ne disparaîtra pas simplement parce qu’elle comporte des risques.
Le Barreau veut donc observer ces outils dans un environnement structuré afin de mieux comprendre leurs limites et déterminer comment ils peuvent être encadrés. C’est exactement le discours qu’il faudrait entendre davantage lorsqu’on s’adresse au public. L’IA n’est pas simplement dangereuse : elle est puissante, imparfaite, déjà présente et elle doit être comprise.
Les juges ne sont déjà plus au stade de la simple mise en garde
Pendant que le public reçoit des campagnes de sensibilisation sur les erreurs, les hallucinations et les deepfakes, la Cour supérieure du Québec a déjà mené sa propre expérimentation de l’intelligence artificielle. Du 8 décembre 2025 au 16 mars 2026, 22 juges volontaires ont utilisé neuf agents d’IA spécialisés pendant une période de 98 jours.
Ces outils pouvaient notamment servir à réviser ou reformuler des textes, traduire des passages juridiques, rechercher certaines dispositions législatives, vérifier des citations et fournir différents types de soutien technique. Ils n’étaient toutefois pas autorisés à rédiger les jugements ni à interpréter le droit à la place des juges, une distinction fondamentale.
Le bilan demeure néanmoins révélateur. Parmi les 19 juges ayant répondu au questionnaire final, 89 % souhaitaient conserver l’accès aux outils après le projet pilote. L’évaluation a également identifié certaines limites, notamment une hallucination détectée dans l’agent chargé de la vérification des citations. Le rapport ne présente donc pas l’IA comme infaillible; il montre plutôt qu’elle peut être utile lorsqu’elle est utilisée dans un cadre où ses résultats demeurent vérifiés.
C’est précisément l’approche que la Cour résume comme une utilisation sérieuse, prudente et encadrée. Voilà un message que je préférerais entendre beaucoup plus souvent lorsqu’on parle également au citoyen.
Même la magistrature canadienne se forme
Le phénomène dépasse d’ailleurs le Québec. En juin 2025, un programme de formation destiné aux juges des cours supérieures canadiennes a consacré une journée entière à l’intelligence artificielle et à la justice. Conçu notamment avec Mila, le programme cherchait non seulement à expliquer les risques associés à cette technologie, mais aussi à permettre aux juges de comprendre ses usages et les conséquences concrètes de son arrivée dans le système judiciaire.
Là encore, l’objectif n’était pas simplement d’apprendre à avoir peur. C’était d’apprendre à comprendre.
Le citoyen devrait recevoir la même chose
C’est ici que mon problème commence réellement avec la communication du Barreau. Je ne lui demande pas de cesser de parler des hallucinations. Je ne lui demande pas de minimiser les deepfakes. Je ne souhaite certainement pas qu’un justiciable dépose devant un tribunal une jurisprudence générée par ChatGPT sans avoir pris la peine de vérifier qu’elle existe réellement.
Je demande simplement qu’on traite également le citoyen comme une personne capable d’apprendre à utiliser correctement un outil complexe.
Si l’intelligence artificielle est suffisamment importante pour justifier une formation obligatoire destinée aux avocats, elle devrait être suffisamment importante pour qu’on enseigne aussi au public comment l’utiliser. Si elle est suffisamment utile pour être expérimentée par 22 juges de la Cour supérieure, on devrait pouvoir expliquer aux justiciables dans quelles tâches elle peut réellement leur donner un coup de main. Et si elle est suffisamment prometteuse pour justifier la création d’un bac à sable réglementaire, il devient difficile de réduire le discours destiné au public à une succession de mises en garde.
L’IA n’est ni un avocat ni un ennemi. Elle peut résumer, organiser, reformuler, traduire, expliquer et aider à structurer une réflexion. Elle peut aussi halluciner, inventer une référence ou fournir une réponse juridiquement erronée. La réponse raisonnable n’est donc ni la confiance aveugle ni la peur systématique : c’est la vérification.
Le Barreau le sait parfaitement
C’est ce qui rend sa campagne actuelle particulièrement intéressante. Le Barreau connaît les deux visages de cette technologie. Il dispose d’experts qui travaillent sur l’intelligence artificielle, a publié des guides, offre des formations, impose maintenant une formation obligatoire à ses membres et travaille à l’encadrement expérimental de services juridiques utilisant de nouvelles technologies.
Son propre rapport annuel 2024-2025 mentionnait déjà une campagne publique consacrée à « l’utilisation prudente de l’intelligence artificielle », tout en présentant favorablement les travaux entrepris sur les enjeux liés à l’IA dans la pratique du droit.
Autrement dit, le Barreau ne croit pas que l’intelligence artificielle est mauvaise. Il croit qu’elle comporte des risques, mais également des possibilités, et qu’elle doit être encadrée. C’est précisément cette nuance qu’il faudrait placer au centre du discours destiné au public.
Le deepfake montre peut-être autre chose que ce que le Barreau voulait montrer
Le faux Guy Cormier devait démontrer qu’il n’est désormais plus prudent de croire automatiquement tout ce que l’on voit ou entend. Sur ce point, mission accomplie. Mais la campagne démontre aussi autre chose : une institution capable de commander et d’utiliser un deepfake sophistiqué dans sa propre communication n’est évidemment plus extérieure à cette technologie.
Le Barreau l’utilise pour communiquer, l’étudie pour réglementer, forme ses professionnels à son utilisation et cherche maintenant à observer certains services juridiques qui pourront l’intégrer. Pendant ce temps, le citoyen reçoit encore très largement le message qu’il doit être prudent.
La prudence est nécessaire. Mais en 2026, elle ne peut plus constituer à elle seule une politique d’éducation à l’intelligence artificielle.
La prochaine campagne devrait apprendre plutôt qu’effrayer
J’ai donc une proposition très simple pour la prochaine campagne du Barreau : montrez au citoyen comment vérifier une jurisprudence produite par une IA. Expliquez-lui comment retrouver une décision dans une banque juridique, pourquoi une disposition législative devrait être vérifiée à sa source et pourquoi une réponse rédigée avec assurance par un robot peut tout de même être complètement fausse.
Montrez-lui aussi comment utiliser correctement ces outils : organiser une chronologie, restructurer des faits, préparer une liste de questions, reformuler un texte compliqué, comparer deux versions d’un document ou mieux comprendre une procédure avant d’aller vérifier l’information officielle. Expliquez-lui les renseignements confidentiels qu’il ne devrait jamais transmettre à n’importe quel système et apprenez-lui à reconnaître les signes d’une hallucination.
En somme, faites pour le citoyen ce que vous faites déjà pour vos membres : formez-le.
Le problème n’est pas que le Barreau mette le public en garde contre l’intelligence artificielle. Le problème est que le système juridique semble avoir compris beaucoup plus rapidement comment former ses professionnels à l’utiliser que comment transmettre cette autonomie aux citoyens qui cherchent à accéder au droit.
L’IA ne retournera pas dans sa boîte
Le débat n’est plus de savoir si l’intelligence artificielle entrera dans le système de justice. Elle y est déjà. Les citoyens l’utilisent, les avocats l’utilisent, le Barreau forme ses membres à l’utiliser, la Cour supérieure l’a expérimentée auprès de ses juges et le Barreau travaille maintenant à un cadre permettant d’expérimenter certains services juridiques novateurs qui pourront avoir recours à ces technologies.
Et désormais, le Barreau lui-même utilise l’intelligence artificielle pour produire un deepfake destiné à nous rappeler les dangers de… l’intelligence artificielle.
Ce n’est pas une raison pour rire de ces dangers. C’est une raison pour reconnaître que nous avons collectivement dépassé le stade où le simple avertissement suffisait.
On peut continuer à apprendre au citoyen à avoir peur de l’outil pendant que les institutions apprennent à s’en servir. Ou on peut commencer à former sérieusement tout le monde.
Je choisis la deuxième option.
Note éditoriale. Ce texte est une chronique et exprime l’opinion de son auteur. Il ne soutient pas que les risques liés aux deepfakes, aux hallucinations ou à la désinformation sont fictifs. Il questionne plutôt l’équilibre entre les campagnes publiques axées sur ces risques et les initiatives parallèles du Barreau et des institutions judiciaires visant à former, expérimenter et encadrer l’utilisation de l’intelligence artificielle.
Droit de réplique. Le Barreau du Québec est invité à répondre à cette chronique. Toute réponse peut être transmise à endroit.ca@outlook.com et pourra être publiée intégralement.
Sources
Barreau du Québec, « Encadrer l’IA générative dans la pratique du droit : repères déontologiques et professionnels », 1er avril 2026 · Barreau du Québec, « Projet pilote sur les services juridiques novateurs : la position du Barreau », 25 août 2026 · Barreau du Québec, « Le Barreau du Québec lance le Guide pratique pour une utilisation responsable et une formation », 25 octobre 2024 · Barreau du Québec, « Encadrement de l’intelligence artificielle – Travaux » · Barreau du Québec, Rapport annuel 2024-2025 · Cour supérieure du Québec, Rapport d’évaluation du projet pilote d’intelligence artificielle, mars 2026 · Conseil canadien de la magistrature, Rapport aux Canadiens et Canadiennes sur la formation des juges 2025 · Grenier aux nouvelles, « Le Barreau du Québec utilise un deepfake pour sensibiliser le public », 2 septembre 2026 · Barreau du Québec, publication consacrée à la vidéo de Guy Cormier, septembre 2026.
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