Depuis notre appel à témoins concernant un événement grave survenu récemment au Centre Héritage, en Outaouais, EnDroit.ca reçoit des récits d’anciens résidents, d’anciens employés et de personnes encore liées au centre. Ils couvrent plus de trois décennies. Le plus ancien décrit un établissement bien encadré. Les témoignages plus récents, eux, font état d’isolement, d’interventions physiques, de signalements qui auraient été ignorés et d’allégations d’attouchements et de harcèlement sexuels. Et depuis quelques jours, nos vérifications portent également sur le décès récent d’une adolescente hébergée au centre.
Le contraste est frappant.
Un ancien employé ayant travaillé au Centre Héritage de 1992 à 1999 nous décrit encore aujourd’hui une équipe qu’il considérait comme professionnelle, une direction présente et des jeunes généralement bien encadrés. Il se souvient de nombreuses réunions d’équipe et affirme n’avoir « rien à dire de négatif » sur les années qu’il y a passées.
Trente-cinq ans plus tard, ce sont pourtant des récits beaucoup plus sombres qui parviennent à EnDroit.ca.
« Personne ne m’a crue »
Une ancienne résidente, aujourd’hui adulte, nous affirme avoir passé environ sept mois au Centre Héritage alors qu’elle avait 16 et 17 ans.
EnDroit.ca connaît son identité, mais a choisi de l’anonymiser.
Elle raconte avoir été placée en isolement, fouillée à nu et parfois privée de repas adaptés à ses allergies alimentaires. Elle affirme surtout avoir subi des attouchements et du harcèlement sexuel de la part d’un intervenant qui travaillait régulièrement avec son groupe.
Ces allégations sont graves. EnDroit.ca n’a pas, à ce stade, obtenu de source indépendante permettant de les corroborer. Elles sont donc rapportées comme le témoignage de cette ancienne résidente et non comme des faits établis.
Selon elle, lorsqu’elle a tenté d’en parler à des adultes responsables, on lui aurait répondu qu’elle interprétait mal les intentions de l’intervenant, qu’il était simplement gentil avec elle et que ce qu’elle décrivait n’était pas possible puisqu’il s’agissait de professionnels.
Elle affirme avoir plutôt été placée plus longtemps en isolement.
Aujourd’hui, elle dit que cette expérience continue d’avoir des conséquences dans sa vie adulte. Lorsqu’elle traverse une situation difficile, explique-t-elle, elle a tendance à se refermer sur elle-même plutôt qu’à demander de l’aide, par peur de ne pas être crue.
Des jeunes immobilisés et traînés
Durant ses sept mois au centre, cette ancienne résidente affirme également avoir été témoin, plusieurs fois par semaine, d’interventions physiques envers d’autres jeunes.
Elle décrit des adolescents immobilisés au sol par plusieurs adultes, traînés sur les planchers ou dans les escaliers, sortis de force d’une douche ou enfermés pendant de longues périodes dans leur chambre.
Elle précise qu’elle n’a pas elle-même subi ce type d’intervention physique.
Mais ce témoignage n’arrive pas dans un vide documentaire.
L’histoire de « Sébastien » : un tribunal avait déjà constaté des lésions de droits
EnDroit.ca a déjà consacré une enquête au parcours de « Sébastien » — prénom fictif — qui avait 12 ans lorsqu’il a été confié au Centre Héritage en 2016.
Son histoire ne repose pas seulement sur un témoignage. Elle a fait l’objet d’un jugement public de la Cour du Québec, 2021 QCCQ 2868.
Quelques jours après son admission, un incident grave survient dans les douches avec un autre jeune dont les comportements sexuels intrusifs étaient connus du personnel. Le jugement établit notamment que les policiers n’ont pas été avisés, qu’aucun examen médical n’a été effectué et que, si un signalement avait été fait, aucune trace n’en subsistait dans le système. Sébastien tient ensuite des propos suicidaires.
Le dossier documente également des incidents de contention physique, dont un ayant laissé des marques importantes sur son corps. Lorsqu’une ordonnance exige ensuite la remise des notes dans le cadre d’une enquête criminelle pour voies de fait, l’archiviste du Centre Héritage confirme qu’aucun rapport correspondant ne se trouve dans le système.
Le juge Jean-François Noël écrit alors :
« Ou bien le rapport a effectivement disparu, ou bien il existe et la Directrice a choisi de ne pas le produire dans le cadre de la présente enquête. Dans les deux cas, la situation est pour le moins préoccupante. »
Cour du Québec, 2021 QCCQ 2868 · Juge Jean-François Noël
Au terme du dossier, le tribunal reconnaît cinq lésions de droits graves et répétitives et adresse un blâme formel à la Direction de la protection de la jeunesse de l’Outaouais.
Ce jugement ne confirme évidemment pas les nouveaux témoignages reçus par EnDroit.ca. Mais il établit que des problèmes graves concernant un jeune hébergé au Centre Héritage avaient déjà été constatés judiciairement plusieurs années auparavant.
Un ancien employé raconte une tout autre époque
Tous les témoignages reçus ne vont pas dans le même sens.
Un homme ayant travaillé au Centre Héritage de 1992 à 1999 a également accepté de répondre à nos questions. Il y occupait plusieurs fonctions liées notamment à l’entretien, à la surveillance de la résidence et à l’accompagnement de jeunes lors de rendez-vous extérieurs.
Son souvenir du centre est très différent.
Il décrit les intervenants qu’il a connus comme « très professionnels » et estime que les jeunes étaient bien encadrés. Il se souvient d’une bonne équipe, de nombreuses réunions et d’une direction qu’il appréciait.
Il reconnaît avoir participé à certaines interventions, notamment dans un contexte où le personnel pouvait manquer, mais son appréciation générale demeure positive.
Son témoignage concerne toutefois une période qui remonte à près de 35 ans. Les équipes, les pratiques et l’organisation ont changé depuis. Son expérience ne permet donc ni de confirmer ni de réfuter ce que racontent les jeunes ayant fréquenté l’établissement des années plus tard.
Et maintenant, un décès que nous cherchons à comprendre
C’est dans ce contexte qu’EnDroit.ca a publié, le 3 septembre, un appel à témoins concernant un événement grave récent impliquant une adolescente hébergée au Centre Héritage.
Depuis, plusieurs informations nous ont été communiquées.
EnDroit.ca a appris qu’une adolescente hébergée au centre serait récemment décédée. Des personnes qui nous ont contactés font état d’un geste suicidaire. Une source nous a également rapporté avoir assisté, jeudi soir, à une vigile aux chandelles tenue devant le Centre Héritage en mémoire de la jeune personne décédée.
EnDroit.ca ne publiera ni son nom, ni son lieu d’origine, ni aucun autre renseignement permettant de l’identifier.
À ce stade, nous n’avons toujours pas obtenu de confirmation institutionnelle permettant d’établir publiquement la cause exacte du décès ou les circonstances qui l’ont précédé. Ces éléments ne sont donc pas présentés comme des faits établis.
Mais l’information ne nous arrive désormais plus seule. Elle s’ajoute aux témoignages reçus depuis notre appel et à un dossier judiciaire qui avait déjà documenté des lésions de droits concernant un autre jeune hébergé au même établissement.
L’enquête se poursuit
Nos démarches ne se limitent pas aux témoignages. EnDroit.ca a transmis des demandes de renseignements et de commentaires au Bureau du coroner, au Centre Héritage ainsi qu’aux institutions concernées. Nous attendons leurs réponses et nous les publierons.
Nous continuerons à recueillir ces récits, à rechercher des corroborations, à les confronter aux documents disponibles et à demander des réponses aux institutions concernées.
EnDroit.ca ne peut pas encore déterminer si les événements rapportés aujourd’hui traduisent des problèmes systémiques, des pratiques propres à certaines périodes ou des situations distinctes.
Mais après le jugement de 2021, les promesses de changement, les témoignages qui nous parviennent aujourd’hui et ce nouvel événement grave que nous cherchons à documenter, une question demeure : qu’est-ce qui a réellement changé derrière les murs du Centre Héritage?
Toute personne ayant été hébergée au Centre Héritage, y ayant travaillé ou possédant une information de première main peut communiquer avec EnDroit.ca. Les informations reçues seront traitées confidentiellement.
Consulter l’appel à témoins sur le Centre Héritage
Lire l’histoire de « Sébastien » et le jugement qui l’accompagne
Si vous pensez au suicide, ou si vous êtes inquiet pour quelqu’un, de l’aide gratuite et confidentielle est disponible en tout temps.
1 866 APPELLE (1 866 277-3553) · 24 heures sur 24, 7 jours sur 7
Par texto au 535353 · Par clavardage sur suicide.ca
Info-Social 811, option 2 · 911 en cas de danger immédiat
Pour les jeunes : Tel-jeunes, 1 800 263-2266 ou par texto au 514 600-1002 · Jeunesse, J’écoute, 1 800 668-6868 ou texto PARLER au 686868
Note éditoriale. Les témoignages rapportés dans cet article sont ceux des personnes qui nous les ont transmis. Ils n’ont pas été corroborés de façon indépendante et ne sont pas présentés comme des faits établis. Aucune personne n’est nommée et aucune conclusion n’est tirée quant à la responsabilité de qui que ce soit. Les éléments concernant le décès d’une adolescente n’ont pas fait l’objet d’une confirmation institutionnelle au moment de publier.
Droit de réplique. Le CISSS de l’Outaouais, la Direction de la protection de la jeunesse de l’Outaouais, le Bureau du coroner ou toute personne concernée peut nous écrire à endroit.ca@outlook.com. Nous publierons intégralement toute réponse reçue.
Sources
Cour du Québec, Chambre de la jeunesse, district de Gatineau, 2021 QCCQ 2868, dossier 550-41-002220-166, jugement du 16 avril 2021, juge Jean-François Noël · Témoignages recueillis par EnDroit.ca depuis le 3 septembre 2026 auprès d’anciens résidents, d’anciens employés et de personnes actuellement liées au Centre Héritage · EnDroit.ca, appel à témoins publié le 3 septembre 2026 · EnDroit.ca, enquête exclusive sur les services jeunesse de l’Outaouais.
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