On appelle la presse le quatrième pouvoir parce qu’on lui confie la surveillance des trois autres. Au Québec, ce secteur a perdu des centaines de postes en trois ans, tire une part croissante de ses revenus de l’aide publique, et compte parmi ses annonceurs les institutions mêmes qu’il doit couvrir. La question n’est plus de savoir si les médias sont importants. Elle est de savoir s’ils en ont encore les moyens.
Dans une démocratie, trois pouvoirs sont officiellement reconnus : le législatif fait les lois, l’exécutif gouverne, le judiciaire les interprète et les applique. Puis il y en a un quatrième, qui ne vote aucune loi, ne rend aucun jugement et ne dispose d’aucun pouvoir coercitif. L’expression n’a aucune portée constitutionnelle. Mais l’image demeure juste : sans journalistes capables d’enquêter sur ceux qui gouvernent, administrent et jugent, une démocratie peut conserver toutes ses institutions tout en perdant une partie de ses mécanismes de surveillance.
Ce que la crise a coûté, ici
Groupe TVA a supprimé environ 800 postes entre 2022 et 2025, fermé des stations régionales et vendu des immeubles. Le réseau accuse depuis 2022 des pertes d’exploitation cumulées de 217 millions de dollars et une baisse de 14 % de ses revenus publicitaires en télévision traditionnelle entre 2023 et 2025. En mai 2026, le président de Québecor, Pierre Karl Péladeau, n’a exclu ni de nouvelles coupes ni, à plus long terme, la fermeture de TVA.
Avant cela, les Coops de l’information — Le Droit, Le Soleil, La Tribune, Le Nouvelliste, La Voix de l’Est et Le Quotidien — ont abandonné leurs éditions papier à la fin de 2023, une conversion qui a entraîné la suppression d’une centaine de postes, environ le tiers de l’effectif. Métro Média, qui exploitait le journal Métro et seize hebdomadaires montréalais, a cessé ses activités la même année.
Les survivants tiennent en bonne partie grâce à l’État. Selon les rapports annuels compilés par le Centre d’études sur les médias de l’Université Laval, la part des revenus attribuable aux aides financières est passée de 4 % en 2019 à 13 % en 2023 au Devoir, et de 20 % en 2022 à 26 % en 2023 à La Presse. Huit des douze quotidiens québécois ont obtenu le statut d’organisation journalistique enregistrée, qui leur permet d’émettre des reçus fiscaux pour les dons. Et lorsque Le Droit a quitté Ottawa pour s’installer à Gatineau en 2019, c’était notamment pour devenir admissible aux crédits d’impôt québécois.
Une enquête de trois semaines coûte trois semaines de salaire, et pendant ce temps la salle de nouvelles doit continuer d’alimenter son site, ses réseaux et ses bulletins. Moins il reste de journalistes, plus le choix de ce qui mérite une enquête devient difficile.
Couvrir la justice n’est pas surveiller la justice
Les médias québécois couvrent quotidiennement les tribunaux : arrestations, accusations, procès, sentences. Mais couvrir ce qui se déroule dans un palais de justice et enquêter sur le fonctionnement de l’institution judiciaire sont deux exercices différents. Examiner les délais, les mécanismes disciplinaires, l’accès à la justice ou l’autorégulation des ordres professionnels exige des mois de travail et une expertise particulière : il faut souvent comprendre une procédure avant même de comprendre l’histoire.
Un média spécialisé en information juridique au Québec illustre cette réalité. Droit-inc se présente comme un média destiné aux avocats et aux conseillers juridiques du Québec; son modèle d’affaires repose largement sur les offres d’emploi, la marque employeur et la publicité vendues aux cabinets et aux employeurs juridiques, c’est-à-dire sur le milieu qu’il couvre. Cela ne l’empêche pas de rapporter des conclusions défavorables à ce milieu, et il le fait. Mais un média dont les lecteurs, les annonceurs et les sujets sont les mêmes personnes n’occupe pas la même position qu’un média généraliste.
Le coût du risque
La prudence juridique dans une salle de nouvelles est nécessaire : une réputation peut être détruite par une information fausse. Un texte sensible est donc fréquemment soumis à une révision juridique avant publication. L’article 13 du Code de déontologie des avocats impose d’ailleurs au conseiller de préserver son intégrité et de sauvegarder son indépendance professionnelle, et lui interdit de subordonner son jugement à quelque pression que ce soit. Le frein réel est ailleurs.
Au Québec, l’article 51 du Code de procédure civile permet au tribunal de déclarer abusive une procédure judiciaire, notamment lorsqu’elle est utilisée de manière à limiter la liberté d’expression d’autrui dans le contexte de débats publics.
Entre la liberté théorique de publier et la décision concrète de publier existe cependant une autre réalité : le coût du risque. L’entreprise ne se demande pas seulement si elle croit son information exacte, mais si elle possède les ressources pour la défendre. Cette prudence est saine. Elle soulève tout de même une question inconfortable : à partir de quel moment la gestion raisonnable du risque devient-elle une forme d’autocensure institutionnelle?
Une menace juridique n’a pas besoin d’être fondée pour coûter de l’argent. Une poursuite n’a pas besoin d’être gagnée pour prendre des années. Et un média n’a pas besoin de croire qu’une histoire est fausse pour décider qu’elle est trop coûteuse à défendre.
L’État réglemente, subventionne et annonce
Le gouvernement du Québec n’est pas seulement le législateur et le bailleur de fonds des médias. Il est aussi l’un de leurs plus gros clients publicitaires. Selon des données obtenues du gouvernement par Radio-Canada, les ministères québécois ont dépensé 315 millions de dollars en placements publicitaires entre 2019 et l’automne 2023. Au printemps 2020, Québec annonçait avoir triplé ses achats publicitaires, qui dépassaient alors 10 millions de dollars par mois, et placé 99 % de ses achats dans les médias québécois. Le Centre d’études sur les médias de l’Université Laval chiffre à 153,5 millions la publicité du seul ministère de la Santé et des Services sociaux pour 2020-2021, contre 9,3 millions en 2018-2019. Une directive gouvernementale invite par ailleurs les ministères et organismes à consacrer au moins 4 % de leurs dépenses publicitaires aux médias communautaires depuis 1995.
Le milieu juridique achète lui aussi de l’espace. En juin 2025, le ministère de la Justice et la Société québécoise d’information juridique ont lancé une campagne publicitaire pour faire connaître le nouveau régime d’union parentale. Le Barreau du Québec, de son côté, mène des campagnes grand public depuis au moins 2005 : assurance juridique, puis 24 000 avocats à la défense d’un Québec juste en 2013, puis une campagne d’image en 2018, puis une autre lancée en 2022 qui prévoyait explicitement la diffusion de bannières sur des sites Web de nouvelles. Son rapport annuel 2023-2024 décrit une série de mini-campagnes promotionnelles destinées à valoriser la notoriété de l’ordre.
Rien de tout cela n’est illégitime. Un ministère qui informe la population d’un changement au droit de la famille fait son travail, et les grands médias maintiennent normalement une séparation entre leurs services commerciaux et leur rédaction. Le gouvernement fait aussi valoir, avec raison, qu’il a soutenu l’industrie au pire de la crise.
Mais la question se pose quand même, et elle est simple. Un journal qui vend de la publicité au ministère de la Justice, au Barreau du Québec ou à un ordre professionnel a un contrat avec une institution sur laquelle il pourrait avoir à enquêter. Cette relation commerciale ne démontre aucune influence éditoriale. Elle crée néanmoins une situation dans laquelle le média peut être appelé à enquêter sur une institution qui compte aussi parmi ses clients publicitaires. En 2016, la coalition de 146 journaux québécois qui réclamait l’aide de l’État demandait d’ailleurs, noir sur blanc, une hausse significative du budget de publicité gouvernementale dans les journaux. L’indépendance réelle et l’apparence d’indépendance ne sont pas la même chose : un juge doit être indépendant, mais la justice se préoccupe aussi de l’apparence. Poser la question n’est pas accuser. C’est le genre de question qu’un quatrième pouvoir devrait pouvoir s’appliquer à lui-même.
Qui surveille les trois autres?
Pendant que les ressources diminuent, la confiance recule. Le Digital News Report 2026 mesure la confiance envers l’information à 37 % au Canada. Chez les francophones, elle demeure plus élevée, à 44 %, mais il s’agit dans les deux cas du plus bas niveau enregistré depuis le début de cette série de mesures. Selon le volet canadien du même rapport, publié par le Centre d’études sur les médias, 67 % des répondants estiment que les propriétaires de médias et leurs sociétés mères influencent la couverture de l’actualité, autant qu’ils le pensent des élus et des fonctionnaires; 58 % en disent autant des annonceurs.
Le danger n’est pas que les journalistes refusent d’enquêter. Une accusation est rapide à raconter, un communiqué se transforme en nouvelle en quelques minutes, mais comprendre pourquoi une institution produit les mêmes problèmes depuis dix ans peut demander six mois. Le danger, c’est que le modèle économique récompense de moins en moins ceux qui le font.
- Moins de journalistes.
- Des revenus publicitaires déplacés vers les plateformes technologiques.
- Une part croissante des revenus qui vient de l’État.
- Des institutions qui sont à la fois sujets et annonceurs.
- Des risques juridiques coûteux à assumer.
- Et un public dont la confiance s’effrite.
Pris séparément, aucun de ces éléments ne démontre que les médias ont perdu leur indépendance. Pris ensemble, ils justifient une question démocratique sérieuse. Le législatif, l’exécutif et le judiciaire disposent chacun d’institutions, de budgets et de pouvoirs définis par la loi. Le quatrième pouvoir, lui, doit continuellement trouver le moyen de financer sa propre existence.
Car lorsqu’un des quatre pouvoirs s’affaiblit, ce ne sont pas seulement les médias qui perdent quelque chose. Ce sont les trois autres qui perdent un surveillant.
Note éditoriale. Les données financières, les suppressions de postes et les dépenses publicitaires citées ici proviennent de documents publics, de rapports annuels et de reportages publiés. Aucune instance judiciaire ou déontologique n’a conclu à une faute de la part des entreprises, des ordres professionnels ou des ministères nommés dans ce texte, et aucune allégation de complaisance éditoriale ou d’ingérence n’est formulée contre eux.
Droit de réplique. Le Barreau du Québec, le ministère de la Justice du Québec, la Société québécoise d’information juridique, Groupe TVA et Québecor, les Coops de l’information ainsi que Droit-inc peuvent nous écrire à endroit.ca@outlook.com. Nous publierons intégralement toute réponse reçue.
Sources
Centre d’études sur les médias, Université Laval — données financières sur la presse quotidienne et la publicité, et volet canadien du Digital News Report 2026 · Reuters Institute for the Study of Journalism, Digital News Report 2026 · Radio-Canada, La Presse, Le Devoir, Le Soleil et La Presse Canadienne · Barreau du Québec, avis publics et rapport annuel 2023-2024 · Ministère de la Justice du Québec et SOQUIJ, campagne sur le régime d’union parentale (9 juin au 6 juillet 2025) · Gouvernement du Québec, Manuel des procédures du placement médias, et Bibliothèque de l’Assemblée nationale · Droit-inc · Code de déontologie des avocats (RLRQ, c. B-1, r. 3.1), art. 13 · Code de procédure civile (RLRQ, c. C-25.01), art. 51.
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