Donald Trump. Mark Carney. Des dons politiques vieux de vingt ans. Une « convergence de vues ». Une « succursale » du Parti libéral du Canada. Un « monde imaginaire ». Des accusations de mise en scène. Des pancartes contestées. Une mise en demeure. Du ruban adhésif. Bienvenue dans la campagne électorale québécoise de 2026.
Quelque part entre deux attaques, deux slogans et quelques milliards de dollars de promesses, il reste pourtant une élection. Une vraie.
Le 5 octobre prochain, quelque 6,4 millions d’électeurs inscrits seront appelés à choisir les 127 députés qui les représenteront à l’Assemblée nationale. Le gouvernement qui en émergera prendra des décisions qui auront des conséquences pendant des années sur les écoles, les hôpitaux, les tribunaux, le logement, les impôts, les infrastructures, les services sociaux et les finances publiques.
À écouter certains épisodes de la campagne, on pourrait parfois l’oublier.
« C’est lui qui a commencé »
En quelques jours seulement, la campagne a offert une remarquable collection de petites guerres.
Christine Fréchette a ainsi établi une « convergence de vues » entre Paul St-Pierre Plamondon et Donald Trump, au motif que le président américain souhaite affaiblir le Canada tandis que le Parti québécois souhaite en détacher le Québec. PSPP a répliqué en accusant la cheffe caquiste de brandir « l’épouvantail Trump ».
La veille, une autre bataille avait déjà éclaté. Après les propos particulièrement colorés de Bernard Drainville à l’endroit de Donald Trump, PSPP a accusé la CAQ d’avoir orchestré une « mise en scène » destinée à détourner l’attention d’une controverse entourant Mission Leadership Québec. Christine Fréchette lui a répondu qu’il vivait dans un « monde imaginaire » et voulait un « pays imaginaire ». Dans le même dossier, Éric Duhaime a accusé la CAQ d’être devenue une « succursale » du Parti libéral du Canada.
Puis les archives ont parlé. On a appris que Paul St-Pierre Plamondon avait effectué au moins sept contributions au Parti libéral du Canada entre 2004 et 2008, pour environ 2 300 $. L’information est vérifiable et parfaitement légitime à publier.
Mais elle soulève aussi une autre question : quelle importance une contribution politique effectuée par un jeune avocat il y a près de vingt ans doit-elle avoir dans l’évaluation de ce qu’un parti propose aujourd’hui pour gouverner le Québec?
La réponse appartient aux électeurs. Encore faudrait-il qu’on leur laisse suffisamment d’espace pour réfléchir à la question.
Même les pancartes ont leur feuilleton
La campagne a également réussi à transformer des pancartes électorales en intrigue politique.
Dans Chomedey, l’ancienne députée libérale Sona Lakhoyan, maintenant candidate indépendante, a reçu une mise en demeure du PLQ concernant des affiches dont le graphisme rappelait le logo libéral. La solution retenue a finalement été d’apposer du ruban blanc sur la lettre contestée.
De son côté, la Coalition avenir Québec a pratiquement disparu de ses propres affiches. Les pancartes mettent plutôt de l’avant « Équipe Christine Fréchette ». Le nom officiel enregistré auprès d’Élections Québec demeure toutefois « Équipe Christine Fréchette – Coalition avenir Québec ». La stratégie vise manifestement à mettre la nouvelle cheffe au premier plan et à marquer une rupture avec l’ère François Legault.
Ce choix n’est évidemment pas illégitime. Tous les partis construisent une image. Mais il illustre parfaitement la transformation graduelle de nos élections parlementaires en campagnes presque présidentielles.
Car contrairement à ce que peuvent laisser croire les autobus, les publicités et les immenses visages sur les poteaux, les Québécois ne cochent pas « Christine Fréchette », « Paul St-Pierre Plamondon », « Charles Milliard », « Éric Duhaime » ou « Ruba Ghazal » sur un bulletin provincial unique. Ils élisent un député dans chacune des 127 circonscriptions.
Le candidat local devrait donc être au cœur de l’élection. Dans la pratique médiatique, il devient souvent un figurant derrière son chef.
Beaucoup de Trump pour 10 %
Il serait absurde de prétendre que Donald Trump n’est pas un enjeu. Il l’est. Les tarifs américains peuvent affecter les entreprises, les emplois, les investissements, les chaînes d’approvisionnement et les finances publiques, et la relation économique avec les États-Unis est fondamentale pour le Québec.
Mais les chiffres permettent de mesurer l’écart entre l’importance réelle d’un sujet et la place qu’il prend dans le théâtre quotidien de la campagne.
Dans un sondage Léger réalisé du 28 au 31 août, 53 % des répondants considéraient les tarifs imposés par l’administration Trump comme l’un des enjeux importants de la campagne. Seulement 10 % les considéraient toutefois comme l’enjeu le plus important.
Voilà une distinction essentielle. Un sujet peut être important sans devoir avaler tout le reste.
La question n’est donc pas de demander aux partis de cesser de parler de Donald Trump, du fédéral, de souveraineté ou de tarifs. La question est de savoir ce qui disparaît lorsque ces sujets sont constamment transformés en armes contre l’adversaire.
Et pendant ce temps-là…
Le réseau de la santé ne cesse pas d’exister pendant une campagne. Les difficultés du système scolaire ne prennent pas congé. La crise du logement ne disparaît pas parce qu’une déclaration particulièrement assassine fait la manchette. Les palais de justice ne deviennent pas soudainement plus accessibles, les infrastructures vieillissantes ne se réparent pas à coups de slogans, et la dette publique ne consulte pas les intentions de vote.
Et les citoyens qui attendent un médecin, une chirurgie, une place en service de garde, un logement, un jugement ou un service gouvernemental continueront d’attendre le lendemain du scrutin.
Il serait également faux de dire que les partis ne proposent rien sur ces sujets. Ils en proposent beaucoup.
- Le Parti québécois a notamment présenté cinq chantiers en éducation et un plan visant à réduire de 1,6 milliard de dollars par année, à terme, les coûts de rémunération de l’appareil public.
- Québec solidaire propose notamment un contrôle des loyers et affirme vouloir réduire de moitié le décrochage scolaire, notamment en ajoutant du personnel dans les écoles.
- Le Parti libéral veut consacrer une part beaucoup plus importante du Programme québécois des infrastructures au maintien des actifs publics.
- La CAQ propose notamment de modifier la gestion des listes d’attente en santé afin de pouvoir diriger davantage de patients vers des ressources disponibles ailleurs dans le réseau public ou, dans certaines circonstances, au privé aux frais de l’État.
- Le Parti conservateur propose une réduction spectaculaire des dépenses de l’État, évaluant à 47 milliards de dollars sur cinq ans les économies qu’il serait possible de réaliser.
Les idées existent donc. Le problème est précisément là.
Pourquoi les propositions qui auront des conséquences pendant des années peinent-elles si souvent à survivre plus longtemps dans l’espace public que la dernière attaque lancée à 10 h 14 lors d’un point de presse?
À celui qui promettra le plus
Il existe une deuxième forme de spectacle électoral, moins bruyante mais tout aussi efficace : la surenchère financière.
Réduire une taxe. Ajouter un crédit. Verser une aide. Construire. Subventionner. Couper. Économiser. Investir. Chaque jour apporte son chiffre.
La CAQ a présenté un cadre prévoyant un impact financier d’environ 9,7 milliards de dollars sur cinq ans pour ses engagements électoraux, incluant le service de la dette. Le PCQ parle de 47 milliards d’économies sur cinq ans. Le PQ prévoit pour sa part récupérer 4,7 milliards sur un mandat grâce à sa réduction annoncée des coûts de rémunération dans le secteur public. Et les annonces continueront.
Une promesse électorale n’est évidemment pas un achat de vote, et il faut éviter ce raccourci : les gouvernements sont justement élus pour faire des choix budgétaires. Mais une démocratie s’appauvrit lorsque la discussion sur ces choix se résume à comparer la grosseur des chèques, des économies ou des investissements annoncés sans examiner avec la même intensité les hypothèses, les compromis et les conséquences à long terme.
Un sondage Léger réalisé avant le déclenchement de la campagne montre d’ailleurs à quel point les mesures touchant directement le portefeuille sont attrayantes : 77 % des répondants appuyaient l’abolition de la TVQ sur les biens usagés, 72 % une réduction du coût du transport en commun et 71 % une aide à l’achat d’une première propriété.
Rien ne démontre que ces propositions soient mauvaises. Mais politiquement, la recette est difficile à ignorer.
Une mesure dont le bénéfice peut être compris en dix secondes sera toujours plus facile à vendre qu’une réforme institutionnelle dont les résultats apparaîtront dans dix ans.
Beaucoup de communication. Peu de certitudes.
La quantité de communication politique serait peut-être moins préoccupante si elle produisait une population fermement convaincue. Ce n’est pas exactement ce que montrent les chiffres.
Le sondage Léger publié le 1er septembre place le PQ à 29 %, la CAQ à 24 %, le PLQ à 22 %, le PCQ à 15 % et Québec solidaire à 10 % chez les électeurs décidés.
Mais le chiffre le plus intéressant est ailleurs : 42 % des électeurs qui expriment déjà un choix disent que ce choix n’est pas définitif. Près de la moitié peuvent encore changer d’idée.
Nous sommes donc bombardés de messages, de publicités, de slogans, de vidéos, de pancartes, de conférences de presse, de réactions à des réactions et de réponses à des réponses — et une part immense de l’électorat demeure mobile.
Peut-être faudrait-il y voir autre chose qu’un simple défi de communication. Peut-être est-ce aussi le signe d’un problème de confiance.
La victoire quotidienne contre le gouvernement de quatre ans
La politique moderne récompense énormément celui qui « gagne la journée ». Une bonne réplique devient une manchette. Une déclaration maladroite devient une vidéo. Une accusation oblige l’adversaire à répondre, la réponse devient elle-même une nouvelle, puis quelqu’un répond à la réponse.
À 17 h, tout le monde a gagné quelque chose : quelques clics, quelques secondes d’antenne, quelques partages et peut-être un point dans la bataille du jour. Pendant ce temps, presque personne n’a expliqué comment le Québec devrait fonctionner en 2030.
C’est peut-être le plus grand paradoxe de nos élections. Nous choisissons un gouvernement pour quatre ans à travers une succession de batailles qui durent parfois quatre heures.
Le véritable avertissement Trump
Donald Trump mérite également d’être regardé autrement dans cette campagne. Pas comme un modèle. Pas comme une comparaison automatique avec tel ou tel chef québécois. Et certainement pas comme l’explication unique de tout ce qui ne va pas en politique.
Mais comme un avertissement.
Les succès électoraux de personnalités de rupture montrent notamment qu’une partie de l’électorat peut finir par préférer quelqu’un qui brise les codes à ceux qui semblent perpétuellement les réciter. Ce mécanisme ne signifie pas que les électeurs approuvent chaque parole, chaque comportement ou chaque proposition du candidat de rupture. Il peut également traduire un rejet.
Un rejet du langage formaté. Un rejet des réponses préparées. Un rejet du sentiment que cinq personnes différentes proposent cinq versions du même spectacle.
Lorsqu’une partie de la population conclut que la politique traditionnelle ne parle plus de sa réalité, être « différent » peut devenir en soi un avantage politique.
C’est là que le phénomène devient dangereux. Parce qu’à force de vider le débat sérieux de son oxygène, le système peut lui-même créer l’espace nécessaire à ceux qui proposeront de le dynamiter.
Et si on parlait enfin des choses ennuyantes?
Le 5 octobre, la question ne devrait peut-être pas être de savoir qui aura remporté le plus de points de presse, ni qui aura trouvé la formule la plus assassine, ni qui aura réussi à transformer Donald Trump, Mark Carney ou un don politique de 2005 en meilleur projectile. Ni qui aura les pancartes les plus efficaces. Ni même qui aura annoncé le plus gros nombre de milliards.
Les questions devraient être beaucoup plus ennuyantes.
- Comment soigne-t-on mieux sans rendre le système financièrement incontrôlable?
- Comment remet-on l’école publique en état?
- Comment construit-on suffisamment de logements?
- Comment rend-on la justice réellement accessible?
- Comment finance-t-on les services publics avec une population vieillissante?
- Quelles infrastructures devons-nous réparer avant d’en construire de nouvelles?
- Comment accroît-on la productivité du Québec?
- Comment ramène-t-on les finances publiques sur une trajectoire soutenable?
- Quels programmes faut-il préserver, transformer ou abandonner?
- Que voulons-nous que le Québec soit dans dix ou vingt ans?
Voilà une campagne électorale.
Le reste fait parfois d’excellentes manchettes. Mais une fois le 5 octobre passé, Donald Trump sera encore Donald Trump, les pancartes seront rangées, les autobus de campagne retourneront au garage et les insultes de septembre seront rapidement oubliées.
Les problèmes, eux, seront encore là.
Peut-être serait-il temps que la campagne leur accorde au moins autant d’attention qu’à la prochaine chicane de cour de récréation.
Parce qu’au bout du compte, il importe assez peu de savoir quel père était le plus fort que l’autre. Il faudrait surtout savoir lequel sait où il nous emmène.
Note éditoriale. Ce texte est une chronique et exprime l’opinion de son auteur. Les propos attribués aux chefs de partis sont rapportés d’après la couverture médiatique de la campagne. Les données de sondage citées proviennent de Léger et comportent une marge d’erreur; elles décrivent un état d’opinion à un moment donné et non une prédiction du résultat du 5 octobre.
Droit de réplique. Tout parti politique ou toute personne nommée dans cette chronique peut nous écrire à endroit.ca@outlook.com. Nous publierons intégralement toute réponse reçue.
EnDroit.ca est une plateforme citoyenne indépendante d’information juridique, non affiliée à un parti politique. Cet article ne constitue pas un avis juridique.
Sources
Léger, sondage sur les intentions de vote au Québec réalisé du 28 au 31 août 2026 et publié le 1er septembre 2026, n = 1 008 · Léger, sondage sur les mesures proposées, réalisé avant le déclenchement de la campagne · Élections Québec, liste des partis autorisés et données sur l’électorat · Cadres financiers et plateformes de la Coalition avenir Québec, du Parti québécois, du Parti libéral du Québec, du Parti conservateur du Québec et de Québec solidaire · La Presse, Le Devoir, Radio-Canada et La Presse canadienne, couverture de la campagne électorale, août et septembre 2026.
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