Délirant. Confus. Complotiste. Quiconque s’est présenté seul devant un tribunal québécois a probablement déjà lu l’un de ces mots à son sujet, dans un courriel ou dans une procédure rédigée par l’avocat de la partie adverse. Ces mots ne répondent à aucun argument. Ils visent la personne. Et leur but n’est presque jamais de gagner le débat : c’est de vous faire sentir inférieur.
Attaquer la personne plutôt que l’argument
L’expression vient du latin : ad hominem, « contre l’homme ». Elle désigne une façon d’argumenter qui consiste à s’en prendre à celui qui parle plutôt qu’à ce qu’il dit. On ne démontre pas que le raisonnement est faux. On laisse entendre que la personne n’est pas digne d’être écoutée.
Dans un débat public, l’attaque ad hominem passe souvent pour un manque de manières. Dans un dossier judiciaire, elle devient autre chose. Elle s’écrit noir sur blanc, elle est versée au dossier, et elle peut suivre une personne d’une procédure à l’autre.
Depuis la création d’EnDroit.ca, nous recevons des centaines de témoignages. Un même motif revient avec une régularité frappante : des citoyens qui se représentent seuls racontent avoir été décrits, par écrit, avec des mots qui relèvent davantage du diagnostic que du droit.
Une cible privilégiée : la personne qui se représente seule
Ces attaques ne visent pas n’importe qui. Elles visent presque toujours la partie qui n’a pas d’avocat. Entre deux professionnels, ce vocabulaire serait mal reçu, et il pourrait coûter cher à celui qui l’emploie. Face à un citoyen seul, il circule beaucoup plus librement.
On les trouve dans les courriels échangés entre les parties, dans les mises en demeure, dans les procédures déposées au tribunal et dans les plaidoiries. Le vocabulaire varie peu : délirant, confus, désorganisé, complotiste, obsessionnel, quérulent, paranoïaque. La personne qui conteste une décision devient une personne qui « conteste tout ». Celle qui documente devient une personne qui « invente ».
Ce n’est pas un hasard. Celui qui se défend seul n’a pas de collègue pour le rassurer ni d’avocat pour répliquer à sa place. Il lit ces mots seul, souvent tard le soir, et il les prend pour lui.
« Le but n’est pas de gagner. C’est de vous faire sentir inférieur. »
Un exemple : « Appelez-moi Maître pendant que je vous insulte »
En juillet dernier, notre équipe a publié l’analyse d’une mise en demeure envoyée par une avocate du cabinet Spunt & Carin à Julien, un père autiste, atteint du syndrome de Gilles de la Tourette et d’un TDAH, séparé de ses jumeaux depuis des mois.
Dans cette lettre, le père est décrit comme faisant preuve d’« opiniâtreté narcissique », d’une « déconnexion troublante avec la réalité » et d’une « propension à inventer des scénarios criminels ». Ces qualificatifs ont été employés alors qu’un rapport neuropsychologique, déjà en possession de l’avocate, les contredisait. La même avocate avait pourtant pris soin de le corriger, plus tôt dans le dossier : « C’est Me Ward, pas Madame Ward. »
Je ne reviendrai pas sur l’ensemble de ce dossier, toujours en cours, et dont plusieurs aspects n’ont pas été tranchés par un tribunal. Je le cite parce qu’il illustre parfaitement le mécanisme : le respect exigé d’un côté, les étiquettes cliniques distribuées de l’autre, par une personne qui n’est pas clinicienne, contre un homme dont la condition est documentée par expertise.
À quoi servent ces attaques
Une attaque ad hominem ne prouve rien. Un juge le sait. Pourquoi, alors, retrouve-t-on si souvent ce vocabulaire dans des dossiers où l’on se dispute sur des faits, des pièces et des articles de loi?
Parce qu’elle ne s’adresse pas vraiment au juge. Elle s’adresse à vous.
Elle vise d’abord à vous déstabiliser. Une personne humiliée réfléchit moins bien, répond plus vite et se trompe plus souvent. Elle vise ensuite à vous épuiser : chaque qualificatif appelle une réponse, chaque réponse demande du temps et de l’énergie qu’on ne consacre plus à l’essentiel du dossier. Elle vise enfin à installer une image. Si l’on répète assez souvent qu’une personne est confuse, on espère qu’elle finira par paraître confuse, surtout si elle réagit avec colère.
Il y a là une forme d’aveu. Quand les arguments suffisent, on n’a pas besoin de s’en prendre à la personne. Le recours systématique à l’attaque personnelle en dit souvent plus sur la solidité du dossier de celui qui l’emploie que sur celui qui la subit.
« Quand les arguments suffisent, on n’a pas besoin de s’en prendre à la personne. »
Ne pas leur donner ce qu’elles cherchent
J’ai moi-même lu ce genre de mots à mon sujet pendant des années. Voici ce que j’ai appris, et ce que nous répétons à ceux qui nous écrivent.
Ne pas le prendre personnellement. Ces mots ne décrivent pas qui vous êtes. Ils décrivent la stratégie de celui qui les écrit. Ils sont rédigés pour produire un effet, pas pour dire la vérité.
Ne pas répondre à chaud. La colère est précisément la réaction recherchée. Une réponse écrite dans l’émotion risque de confirmer, aux yeux du tribunal, l’image que l’autre partie essaie de construire. Laissez passer une nuit.
Éviter de lire ce qui n’est pas nécessaire. Vous n’êtes pas obligé de lire chaque paragraphe insultant pour faire avancer votre dossier. Lorsque c’est possible, confiez la lecture à une personne de confiance, ou utilisez un outil d’intelligence artificielle pour obtenir un résumé neutre du document : ce qu’on vous demande, les délais à respecter, les faits allégués. Vous gardez l’information utile sans absorber le reste. Pour une personne neurodivergente ou épuisée, cette distance peut faire toute la différence.
Répondre aux faits, jamais aux qualificatifs. Un tribunal tranche sur la preuve. Ramenez toujours le débat aux pièces, aux dates et aux documents. Un adjectif ne se réfute pas ; un fait, oui.
Conserver et documenter. Gardez chaque courriel et chaque procédure. Une attaque isolée peut passer inaperçue. Une série d’attaques, mise en ordre, raconte une tout autre histoire.
Rester courtois. C’est sans doute le plus difficile, et le plus efficace. Le contraste entre une partie qui insulte et une partie qui reste polie finit presque toujours par se voir.
La dignité n’appartient pas qu’aux professionnels
Le système de justice exige des citoyens qu’ils respectent les tribunaux, les juges et les avocats. C’est normal. Mais ce respect ne peut pas aller dans un seul sens.
Une personne qui se défend seule n’a pas renoncé à sa dignité en renonçant à un avocat, souvent parce qu’elle n’avait pas les moyens d’en payer un. Elle a le droit d’être contredite sur ses arguments. Elle n’a pas à être diminuée dans sa personne.
À ceux qui lisent ces mots à leur sujet ce soir : ce n’est pas vous qu’ils décrivent. C’est la méthode de ceux qui les écrivent.
Cette chronique d’opinion n’engage que son auteur. Les procédures mentionnées dans le dossier Julien sont toujours en cours et plusieurs allégations n’ont pas été tranchées par un tribunal. EnDroit.ca est une plateforme d’information citoyenne et ne donne pas de conseils juridiques.
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