C’est avec une réelle tristesse que j’ai appris aujourd’hui le décès de Jean-Luc Mongrain. Journaliste, animateur, éditorialiste et communicateur hors norme, il aura marqué plusieurs générations de Québécois par une façon de faire de l’information qui lui appartenait presque entièrement : directe, accessible, parfois excessive, souvent drôle, mais rarement indifférente. À une époque où chaque mot semble désormais pesé, calibré et révisé, Mongrain rappelait qu’informer pouvait aussi vouloir dire réagir, questionner et s’indigner.
Jean-Luc Mongrain est mort à l’âge de 75 ans. Sa famille a confirmé qu’il s’est éteint dans la nuit de dimanche à lundi, emporté par un cancer fulgurant. La nouvelle a immédiatement provoqué une vague d’hommages dans le milieu des médias et bien au-delà.
Il y a des journalistes dont on se rappelle les reportages. D’autres dont on retient les grandes entrevues. Jean-Luc Mongrain appartient à une catégorie beaucoup plus rare : on se souvient de sa manière de parler, de son visage lorsqu’une situation lui semblait absurde, de ses silences, de ses yeux qui s’agrandissaient et, bien sûr, de ses célèbres montées de lait.
On pouvait être d’accord avec lui ou pas. Ce n’était presque pas la question.
Mongrain faisait réfléchir parce qu’il avait quelque chose à dire et qu’il ne donnait jamais l’impression d’attendre l’autorisation de le dire.
De Sherbrooke à toute la province
Sa carrière médiatique débute en 1974 à la station CJRS de Sherbrooke, où il travaille comme lecteur de nouvelles et journaliste. Avant de devenir une figure nationale, il passe également par la presse écrite régionale et développe une connaissance du métier loin des grands studios montréalais.
À partir du milieu des années 1980, la télévision le fait connaître beaucoup plus largement. Il anime notamment L’Heure juste, d’abord à CHLT-TV à Sherbrooke. L’émission gagne ensuite le réseau Pathonic puis Télé-Métropole. Mongrain de sel deviendra à son tour l’une de ses émissions signatures.
Après un passage à Télé-Québec avec La Commission Mongrain, c’est toutefois à TQS que sa façon de faire prendra toute son ampleur.
En 1999, il prend les commandes du Grand Journal. Le bulletin n’est plus seulement une succession de reportages lus par un chef d’antenne. Mongrain explique, commente, interpelle ses journalistes, réagit à ce qu’il vient d’entendre et parle directement au public.
Le format était suffisamment nouveau pour laisser une trace durable. Au début des années 2000, Le Grand Journal attirait autour d’un million de téléspectateurs dans certaines plages horaires, et TQS présentait lui-même cette formule comme une transformation de sa manière de faire l’information.
Félix Séguin, qui a travaillé avec lui pendant cette période, l’a résumé aujourd’hui avec des mots particulièrement forts : Mongrain a, selon lui, « révolutionné la façon de faire de l’information au Québec ». Il lui attribue également une influence importante sur la manière dont toute une génération de journalistes a appris à travailler en direct.
Le public le lui a bien rendu : il a remporté 18 trophées Artis au cours de sa carrière. Après Le Grand Journal, il anime une émission quotidienne à LCN de 2009 à 2012, publie Prendre la parole en 2015, puis revient au micro et en balado.
« 17 duo-tangs! »
Puis il y a les moments devenus presque folkloriques.
En septembre 2009, devant une liste de fournitures scolaires destinée à un enfant de première année, Mongrain commence à sortir les objets devant la caméra.
Et il tombe sur cette exigence : 17 duo-tangs.
« 17 duo-tangs! 17! En première année? »
L’extrait est devenu l’un des grands classiques de l’internet québécois. Seize ans plus tard, en 2025, Mongrain riait encore de cette séquence, mais précisait qu’au fond il demeurait indigné par ce qu’il considérait comme une déconnexion entre certaines institutions et la réalité des familles.
Il expliquait alors quelque chose qui résume probablement mieux sa philosophie que n’importe quelle longue analyse :
« Ce n’est pas parce que ce sont les nouvelles que ça doit être plate. »
Voilà Mongrain.
Il pouvait prendre une liste de fournitures scolaires, une contravention remise à quelqu’un qui nourrissait des écureuils ou une absurdité bureaucratique quelconque et en faire six minutes de télévision dont le Québec parlerait le lendemain.
Sa célèbre colère contre les policiers qui avaient donné une contravention à une personne nourrissant des écureuils est elle aussi devenue un morceau de culture populaire québécoise. La vidéo avait dépassé 1,3 million de visionnements plusieurs années après sa diffusion originale.
Un journaliste qui assumait l’éditorial
C’est probablement là que sa carrière m’interpelle le plus aujourd’hui.
Mongrain ne prétendait pas que son opinion était de l’information neutre. Lorsqu’il commentait, il commentait. Lorsqu’il éditorialisait, on savait exactement ce qu’on regardait.
En 2025, revenant sur sa carrière, il rappelait d’ailleurs qu’un éditorialiste demeure un journaliste et décrivait ses mises en scène comme des sortes de caricatures visuelles destinées à faire comprendre rapidement ce qu’il jugeait aberrant.
Cette distinction me paraît importante.
Son franc-parler n’était pas synonyme d’infaillibilité. Il pouvait être excessif, déranger et se tromper. Son style a aussi été critiqué au fil de sa carrière. Mais il assumait sa voix, et le téléspectateur savait généralement très bien où finissait le fait et où commençait Jean-Luc Mongrain.
Est-ce qu’on aurait encore un Jean-Luc Mongrain aujourd’hui?
C’est une question que je me pose.
Le journalisme québécois compte encore d’excellents journalistes, des chroniqueurs courageux et des gens capables de poser des questions difficiles. Ce serait injuste de prétendre que tout cela a disparu.
Mais quelque chose a changé.
Les communications institutionnelles sont plus contrôlées. Les entrevues sont davantage préparées. Les réseaux sociaux transforment chaque phrase maladroite en extrait permanent. Les organisations, les politiciens et même les médias savent qu’une déclaration peut être découpée, sortie de son contexte et circuler en quelques secondes.
Tout cela favorise naturellement la prudence.
Jean-Luc Mongrain appartenait à une époque où un animateur pouvait regarder une situation, froncer les sourcils et demander essentiellement : « Voyons donc, est-ce que ça a du bon sens? »
Et il pouvait continuer pendant cinq minutes.
Il n’avait pas besoin que la question soit sophistiquée pour qu’elle soit pertinente.
Il parlait souvent comme le citoyen qui regarde une décision publique, une règle administrative ou une dépense et ne comprend tout simplement pas comment quelqu’un a pu trouver cela raisonnable.
C’est peut-être pour cela que son style demeure si actuel.
Derrière les colères, les enfants
L’image publique de Mongrain reposait beaucoup sur ses indignations. Elle peut faire oublier une autre constante de son parcours : son engagement envers les enfants.
Pendant plus d’une décennie, il s’est associé au Club des petits déjeuners du Québec. En 2011, il en était à sa treizième campagne consécutive. L’idée des fameuses tasses vendues pour financer l’organisme était d’ailleurs liée à la tasse de café devenue elle-même l’une de ses marques de commerce à l’écran.
Encore en 2019, il était présenté comme ambassadeur du Club lors de son 25e anniversaire.
Pour Mongrain, nourrir les enfants n’était pas une opération de relations publiques. Il répétait qu’un enfant qui arrive à l’école le ventre vide part déjà avec un obstacle supplémentaire devant lui.
Cela aussi faisait partie de son journalisme : les grands systèmes l’intéressaient, mais il revenait constamment à leurs conséquences sur les gens ordinaires.
« Il a changé le métier »
Les hommages publiés aujourd’hui viennent de partout.
Félix Séguin parle d’un mentor qui a changé la manière de faire de l’information. Yves-François Blanchet estime qu’il « a changé le métier ». D’autres soulignent son caractère, sa proximité avec les gens et cette impression qu’il ne jouait pas un personnage complètement différent lorsque les caméras s’éteignaient.
Ces réactions dépassent largement les appartenances politiques.
Et elles rejoignent toutes, d’une façon ou d’une autre, la même idée : Jean-Luc Mongrain ne ressemblait pas aux autres.
Une voix qui va manquer
Ce n’est pas parce qu’une époque était différente qu’elle était nécessairement meilleure.
Et ce n’est pas parce qu’un journaliste parlait fort qu’il avait toujours raison.
Mais je crois qu’il y avait chez Jean-Luc Mongrain quelque chose que nous aurions intérêt à ne pas perdre : la permission de trouver une situation absurde et de le dire clairement.
Sans une armée de mots.
Sans tourner quinze fois autour de la question.
Sans prétendre que toutes les positions se valent lorsque les faits démontrent le contraire.
Mongrain savait aussi rire de lui-même. C’est probablement ce qui empêchait son personnage de devenir insupportable. Derrière les colères, il y avait de l’humour, de la curiosité et, selon ceux qui l’ont côtoyé, beaucoup d’humanité.
Aujourd’hui, le Québec perd un journaliste qui a contribué à changer la télévision d’information.
Mais il perd surtout une voix immédiatement reconnaissable.
On pouvait l’aimer. On pouvait le trouver excessif. On pouvait parfois vouloir lui répondre à travers l’écran.
Mais lorsqu’il parlait, on savait au moins qu’il avait quelque chose à dire.
Et ça, aujourd’hui comme hier, demeure une qualité précieuse.
Merci, M. Mongrain.
Nos pensées accompagnent sa famille, ses proches, ses anciens collègues et tous ceux pour qui cette voix aura fait partie du quotidien pendant tant d’années.
Cette chronique d’opinion n’engage que son auteur. EnDroit.ca est une plateforme d’information citoyenne et ne donne pas de conseils juridiques.
En savoir plus sur EnDroit.ca
Subscribe to get the latest posts sent to your email.

