Arrêté en décembre 2025 pour avoir tenté d’acheter des services sexuels, le juge Claude Villeneuve a reçu l’appui de son milieu : des éloges écrits de la juge en chef de la Cour supérieure du Québec, Marie-Anne Paquette, et de nombreuses lettres de soutien de collègues magistrats. Ce n’est pas la première fois que des juges se portent garants d’un des leurs dans une affaire à caractère sexuel. Notre nouveau dossier d’enquête en rassemble 121, au Québec et au Canada.
Le 4 novembre, le Conseil canadien de la magistrature a annoncé qu’un comité d’examen jugeait que la révocation de Claude Villeneuve « pourrait être justifiée ». Le juge de la Cour supérieure du Québec avait été arrêté le 12 décembre 2025 pour avoir communiqué en vue d’obtenir des services sexuels moyennant rétribution. L’accusation a été abandonnée après un programme de déjudiciarisation, et le dossier déontologique se poursuit devant un comité d’audience plénier.
La décision de 21 pages contient un autre élément, moins remarqué : la liste de ceux qui se sont portés à la défense du juge.
Les éloges de la juge en chef
La juge en chef de la Cour supérieure du Québec, Marie-Anne Paquette, a écrit trois fois au comité, les 12 janvier, 6 juillet et 14 août 2026. La Loi sur les juges permet au juge en chef de présenter des arguments écrits. C’est le contenu de son premier courriel, cité par le comité, qui retient l’attention :
« Sur le plan professionnel, le juge Villeneuve s’est jusqu’à maintenant distingué par un engagement remarquable. Il s’agit d’un juge compétent, apprécié de tous, efficace, mobilisé et collaborateur. Sa contribution au fonctionnement de la Cour supérieure a été significative. »
Dans sa lettre de juillet, la juge en chef précise aussi qu’aucune situation préoccupante de stress, de pression ou d’épuisement professionnel n’avait, à sa connaissance, été rapportée ou décelée avant l’arrestation, malgré « la proximité et l’entraide » entre les juges de l’Estrie, qu’elle décrit comme « une équipe tissée serrée ».
Elle n’est pas seule. Le comité dit avoir reçu de « nombreuses lettres de soutien émanant de collègues magistrats du juge Villeneuve », de professionnels du milieu juridique, de son épouse et de ses enfants. Ces témoignages, écrit-il, soulignent le caractère isolé des événements. Le nombre de lettres et le nom de leurs auteurs ne sont pas publiés.
Ces appuis n’ont pas empêché le renvoi. Le comité a tout de même conclu qu’une personne raisonnable et bien informée pourrait estimer que le maintien du juge en fonction minerait la confiance du public. Mais ils figurent parmi les éléments favorables qu’il a pris en compte.
Une solidarité qui revient
Le réflexe n’est pas nouveau. Les décisions que nous avons rassemblées montrent que, dans plusieurs affaires à caractère sexuel, des collègues ont pris la plume pour le magistrat visé.
- En 2011, en Ontario, le juge de paix Paul Kowarsky est réprimandé pour un commentaire sexuellement inapproprié fait à une greffière pendant une audience. Deux lettres de soutien non sollicitées de collègues sont déposées. Le comité note qu’en solliciter d’autres au travail aurait pu causer un malaise supplémentaire à la plaignante.
- En 2015, le juge de paix ontarien Errol Massiah, visé par des remarques sexualisées et des attouchements envers du personnel, dépose dix onglets de lettres de soutien. Le comité en relativise la portée et recommande sa destitution.
- En 2016, dans l’affaire Robin Camp, ce juge qui avait demandé à une plaignante d’agression sexuelle pourquoi elle n’avait pas gardé les genoux serrés, des lettres sur sa personnalité sont sollicitées par ses avocats, selon les observations de l’avocate présentatrice. Le Conseil canadien de la magistrature recommande sa révocation en 2017. Il démissionne.
Pour juger de la valeur de ces appuis, les comités disciplinaires s’appuient souvent sur un principe tiré du rapport du Conseil canadien de la magistrature sur le juge Paul Cosgrove, en 2009 : l’opinion de personnes qui n’ont pas eu accès à la preuve, qu’il s’agisse de collègues juges ou d’autres, est généralement de peu d’utilité pour décider si la confiance du public a été minée. Le principe existe depuis près de vingt ans. Les lettres de collègues continuent pourtant d’être déposées, et de figurer dans les décisions.
Ce que révèle notre dossier d’enquête
Pour mettre l’affaire Villeneuve en perspective, notre équipe a constitué un registre documentaire de 121 fiches et 183 sources distinctes sur les juges et les affaires à caractère sexuel au Québec et au Canada. Une fiche peut porter sur un comportement personnel d’un juge, sur la façon dont un juge a traité une victime ou sur un dossier connexe. 121 fiches ne signifient pas 121 juges distincts ni 121 fautes établies.
Parmi elles, 39 portent sur le comportement personnel d’un juge : harcèlement allégué, gestes, propos ou relations à caractère sexuel. Voici leurs suites documentées. Une même fiche peut compter plusieurs suites.
| Suite documentée | Fiches |
|---|---|
| Rejet ou clôture sans autre suite | 15 |
| Constat ou mesure déontologique | 13 |
| Procédure interrompue par un départ (retraite ou démission) | 12 |
| Procédure en cours | 6 |
| Issue non confirmée ou non publique | 3 |
| Décision modifiée en appel | 1 |
| Condamnation criminelle du juge | 1 |
Le chiffre le plus frappant est celui des départs. Dans près d’un dossier sur trois, la procédure s’est arrêtée parce que le juge a pris sa retraite ou démissionné. En 2023, le juge Russell Brown, de la Cour suprême du Canada, prend sa retraite pendant l’examen de sa conduite; le Conseil constate alors la fin de sa compétence. Robin Camp, en 2017, et Jean Bienvenue, de la Cour supérieure du Québec, en 1996, démissionnent après une recommandation de révocation. Un départ ne prouve pas les allégations, mais il peut interrompre leur examen ou empêcher la détermination d’une sanction.
Une seule de ces 39 fiches comporte une condamnation criminelle du juge : celle de David William Ramsay, en Colombie-Britannique, en 2004.
Le Québec, lui, est en pleine actualité. Six des huit fiches québécoises sur la conduite personnelle d’un juge visent des procédures toujours en cours. Deux juges de la Cour supérieure, Claude Villeneuve et Bernard Tremblay, sont renvoyés devant un comité d’audience plénier en 2026.
Les 121 fiches, leurs sources, les réponses des juges visés et les suites connues sont consultables dans notre registre : Juges et affaires à caractère sexuel au Québec et au Canada.
Et le citoyen, lui?
Sur papier, le juge Villeneuve n’a pas eu droit à un traitement à part. Le programme C3ESSES, qu’il a suivi, s’adresse aux clients arrêtés pour achat de services sexuels, à Longueuil et à Sherbrooke, et permet le retrait de l’accusation. Un citoyen accusé peut aussi, au moment de la peine, déposer des lettres d’appui de son employeur, de ses proches ou de sa communauté.
La différence n’est pas dans les règles. Elle est dans le réseau. Un citoyen ordinaire n’obtient pas une lettre de la juge en chef de la Cour supérieure pour vanter son engagement remarquable. Il ne reçoit pas l’appui écrit de juges en fonction, collègues de ceux qui siègent dans le processus qui décidera de son sort. Les deux juges du comité d’examen, la juge en chef Tracey DeWare et la juge Anne Turner, venaient d’autres provinces, et le comité comptait un membre du public. Il n’en reste pas moins que, dans ce système, des juges sont jugés par des juges, avec des lettres de juges au dossier.
Le juge peut mobiliser un réseau professionnel auquel bien des justiciables n’ont pas accès.
La confiance du public en jeu
Le comité d’examen l’a rappelé : l’analyse doit porter sur la façon dont un observateur raisonnable perçoit la conduite du juge. La même grille s’applique aux appuis qu’il a reçus.
Trois questions demeurent, et nous les avons posées dans notre dossier :
- Combien de magistrats ont écrit en faveur du juge Villeneuve, et ont-ils seulement décrit son travail ou demandé son maintien en fonction?
- Ces lettres ont-elles été sollicitées, par qui, et avec quelle connaissance des faits?
- Comment éviter que l’éloge d’une juge en chef soit perçu comme la position de toute la Cour?
La solidarité entre collègues n’est pas une faute. Elle est humaine. Mais quand elle s’exprime dans un dossier disciplinaire à caractère sexuel, en provenance de ceux qui rendent la justice, elle laisse au public une impression difficile à effacer : celle d’une magistrature qui se protège d’abord elle-même. C’est précisément pour que le public puisse en juger, documents à l’appui, que nous publions ce dossier.
- Conseil canadien de la magistrature, Décision du comité d’examen dans l’affaire de l’honorable Claude Villeneuve, dossier 25-1263, 30 octobre 2026, par. 4, 8, 9, 28, 29 et 41.
- Loi sur les juges, L.R.C. (1985), ch. J-1, art. 98 à 102.
- Conseil d’évaluation des juges de paix de l’Ontario, motifs de décision concernant Paul Kowarsky, 30 mai 2011, par. 26 et 27.
- Conseil d’évaluation des juges de paix de l’Ontario, rapport annuel 2015, annexe F (Errol Massiah), par. 58 et 59.
- Robin Camp, observations préalables de l’avocate présentatrice, 6 septembre 2016.
- EnDroit.ca, registre documentaire « Juges et affaires à caractère sexuel », 121 fiches, dernier contrôle le 5 novembre 2026.
Cet article s’appuie sur des décisions et documents publics. La décision Villeneuve est publiée en version caviardée : le nombre de lettres de soutien et l’identité de leurs auteurs n’y figurent pas. Aucune décision n’a été rendue sur la révocation du juge Villeneuve, et l’accusation criminelle a été abandonnée sans casier judiciaire. Les fiches du registre ne constituent pas des fautes établies, et un départ à la retraite ou une démission ne prouve pas les allégations. Toute personne mentionnée peut exercer son droit de réplique en écrivant à endroit.ca@outlook.com.
EnDroit.ca est une plateforme d’information citoyenne indépendante et ne donne pas de conseils juridiques.
En savoir plus sur EnDroit.ca
Subscribe to get the latest posts sent to your email.

