Il y a un an, je croyais que les avocats formaient un bloc, tous du même côté que leur ordre. Je me trompais. Aujourd’hui, des avocats m’écrivent en privé, partagent nos textes, se confient. Ils sont nombreux, beaucoup plus que je ne l’imaginais, à vivre la même chose en silence : une profession qu’ils aiment, encadrée par un ordre qui leur met des menottes.
Ce texte ne plaira pas à tout le monde. Une partie des avocats qui le liront seront furieux. L’autre partie s’y reconnaîtra dès les premières lignes. C’est à elle que je m’adresse.
À l’avocate qui a choisi le droit pour aider les gens et qui se surprend à calculer chaque mot avant de parler en public. Au jeune avocat brillant qui avait des idées pour rendre la justice plus accessible et qui a compris qu’il valait mieux les garder pour lui. À ceux qui pratiquent depuis vingt ou trente ans, avec intégrité, et qui savent qu’un seul faux pas, ou une seule prise de position de trop, peut suffire à tout perdre.
Une entreprise qui ne dit pas son nom
Pour exercer le droit au Québec, il faut appartenir au Barreau. Il n’y a pas d’autre porte. Chaque année, l’avocat paie sa cotisation et la prime de l’assurance responsabilité obligatoire lorsqu’il y est assujetti, un montant qui dépasse largement mille dollars. Il ne s’agit pas d’un abonnement qu’on peut annuler : c’est le prix du droit de travailler sur son propre territoire.
En échange, l’ordre détient un monopole. Et comme toute organisation qui détient un monopole, il a deux besoins vitaux. D’abord, le protéger contre tout ce qui pourrait le fragiliser. Ensuite, garder ses membres, puisque ce sont eux qui le financent.
Ces deux besoins ne vont pas toujours dans le même sens. Et c’est dans l’espace entre les deux que se trouve le problème.
Les menottes
Pour protéger son monopole, l’ordre dispose d’un outil redoutable : le Code de déontologie. Bien utilisé, il protège le public. Mais il peut aussi servir à autre chose. Il peut rappeler à l’ordre l’avocat qui innove trop vite, qui critique trop fort, qui s’approche trop près de gens influents ou qui emprunte un chemin qui pourrait, à terme, déranger l’équilibre établi.
Il suffit de regarder les décisions de l’ordre lui-même pour voir comment il hiérarchise les fautes.
Un avocat utilise à d’autres fins près de 40 000 $ de taxes perçues auprès de ses clients : 30 jours de radiation. Un autre ne répond pas au syndic : neuf mois.
Une avocate atteste faussement avoir fait des vérifications dans des dossiers immobiliers : 45 jours. Une autre donne une réponse incomplète au syndic, malgré un rappel : trois mois et un jour.
Un avocat transmet au syndic des documents qu’il sait faux : 45 jours. Un avocat engagé par le fonds d’assurance pour défendre un cabinet se parjure pour protéger ce fonds : aucune sanction.
Un avocat omet à deux reprises de répondre au syndic : six mois. Un autre démissionne en pleine enquête du syndic : aucune sanction. Le Code des professions permet pourtant de poursuivre un ancien membre pour les gestes commis pendant qu’il était inscrit.
Ces deux derniers cas ont un point commun. Sanctionner l’avocat aurait fourni des munitions à une poursuite visant le fonds d’assurance ou le syndic. Ne rien faire, c’était se protéger soi-même.
Je pose donc la question. Comment l’argent des clients et de l’État peut-il peser moins lourd qu’un silence devant le syndic? Ce que ces décisions punissent le plus sévèrement, ce n’est pas toujours le tort causé au public. C’est le fait de ne pas se plier à l’ordre. Et ce qu’elles épargnent, c’est ce qui pourrait se retourner contre lui.
Le message, pour tous ceux qui regardent, est limpide. Ce n’est pas ce que vous dites qui vous fera tomber. C’est la façon dont on choisira de traiter ce que vous faites ensuite.
La zone grise
Pendant que certains sont sanctionnés avec toute la rigueur du code, d’autres situations passent sans que personne ne bouge. Samedi, au Café des refusés, plusieurs citoyens m’ont parlé de conflits d’intérêts dans leur dossier, documents à l’appui. Pourtant, le conflit d’intérêts est au cœur de la déontologie des avocats. Dans leurs dossiers, la règle n’a jamais été appliquée.
Le même code, devant deux situations comparables, s’applique avec toute sa rigueur ou ne s’applique pas du tout. Tout dépend de qui est en cause, et de ce que ça menace.
C’est ça, la zone grise. Elle n’est pas un accident. Elle est la marge de manœuvre dont un ordre a besoin pour jouer deux rôles à la fois : discipliner ceux qui le dérangent, et ménager ceux qui le font vivre.
Ce que la profession perd
Les jeunes avocats l’apprennent vite. Une étude du Jeune Barreau de Montréal, publiée en octobre 2025 et réalisée en partenariat avec le Barreau lui-même, révèle qu’un jeune avocat sur quatre pense régulièrement à quitter la profession. Près de la moitié disent avoir eu besoin d’aide psychologique sans aller la chercher, faute de temps, d’énergie ou par crainte d’être stigmatisés.
On parle beaucoup des heures facturables et de la pression du travail. On parle beaucoup moins du climat. Celui qui enseigne aux plus brillants que l’audace est un risque, que la critique est une faute en devenir et que le silence est la meilleure assurance de carrière.
Un ordre qui fonctionne ainsi ne perd pas seulement des avocats. Il perd ses meilleurs : ceux qui avaient le talent de changer les choses et l’intégrité de le faire.
À vous qui vous êtes reconnus
Vous payez chaque année pour avoir le droit de travailler sur votre propre territoire. Vous le payez à une organisation qui ne défend pas d’abord vos intérêts, ni ceux du public, mais les siens.
Vous n’êtes pas seuls. Je l’ai compris cette année, message après message. Vous êtes peut-être même la moitié de la profession. Vous restez dans l’ombre, et je comprends pourquoi. Mais chaque fois que l’un d’entre vous partage, commente ou ose dire tout haut ce que les autres pensent tout bas, l’ombre recule un peu.
Les menottes ne tiennent que tant que chacun croit être seul à les porter.
Votre témoignage peut rester entièrement confidentiel. Notre équipe ne publie jamais l’identité d’une source sans son accord. Écrivez-nous à endroit.ca@outlook.com.
- Barreau du Québec, avis de radiation et décisions du Conseil de discipline, 2022 à 2026.
- Jeune Barreau de Montréal, Les jeunes avocat·e·s du Québec : santé psychologique et emploi en début de carrière, octobre 2025.
- Barreau du Québec, cotisations annuelles et prime d’assurance responsabilité 2026-2027.
Cette chronique exprime l’opinion de son auteur, Maxime Gagné, fondateur et éditeur d’EnDroit.ca. Toute personne ou organisation concernée peut exercer son droit de réplique en écrivant à endroit.ca@outlook.com. Nous publierons intégralement toute réponse reçue.
EnDroit.ca est une plateforme d’information citoyenne indépendante et ne donne pas de conseils juridiques.
En savoir plus sur EnDroit.ca
Subscribe to get the latest posts sent to your email.

