Les organismes publics disposent de directions des communications, de porte-parole, d’agences et de budgets de placement média. Les personnes accidentées, elles, ont leur dossier, leurs rapports médicaux et leur voix. Notre collaboratrice Mélanie Patenaude, directrice générale de l’Association pour les droits des accidentés, s’appuie sur les divulgations publiques de la SAAQ et de la CNESST pour poser une question qu’elle formule sans accuser personne : lorsqu’un organisme public est annonceur d’un groupe médiatique qui pourrait avoir à enquêter sur ses pratiques, comment l’indépendance de la salle de nouvelles est-elle protégée, et comment l’explique-t-on au public?
Lorsqu’une personne accidentée estime avoir été lésée par la SAAQ, la CNESST ou l’IVAC, plusieurs recours existent : révision, contestation devant un tribunal administratif, plaintes auprès d’organismes de surveillance. Mais un autre acteur joue un rôle essentiel en démocratie : les médias, qui peuvent mettre en lumière des enjeux dépassant largement un cas individuel.
Sur le terrain, pourtant, une question se pose : pourquoi est-il si difficile pour les personnes accidentées de faire entendre leur réalité dans les grands médias?
Des accidentés détiennent des décisions administratives, des rapports médicaux, des expertises et des jugements. Certains consacrent des années à leurs démarches.
Et cette difficulté touche également les OSBL qui les accompagnent.
Depuis sa création à la fin de 2018, L’ADA a accompagné plus de 4 000 personnes accidentées. Au fil de ces accompagnements, l’organisme a reçu de nombreux témoignages et a pu observer certaines problématiques qui reviennent régulièrement.
Malgré cela, réussir à attirer l’attention des grands médias sur certaines de ces réalités demeure extrêmement difficile. Parfois, obtenir simplement un retour représente déjà un défi.
Alors, à partir de quand une situation cesse-t-elle d’être considérée comme un cas individuel?
Dix personnes? Cinquante? Cent?
Et lorsqu’un OSBL ayant accompagné des milliers de personnes constate que certaines problématiques reviennent au fil des années, à partir de quand cela mérite-t-il qu’on s’y intéresse?
Des moyens de communication profondément différents
Les grands organismes publics disposent de ressources considérables pour communiquer avec la population : directions des communications, porte-parole, agences, campagnes publicitaires et placements médias.
C’est légitime. La SAAQ doit notamment faire de la prévention routière et la CNESST doit sensibiliser la population à la santé et à la sécurité du travail.
Mais leurs propres divulgations publiques permettent également de constater l’existence de certaines relations commerciales ou de partenariats avec des acteurs médiatiques.
Du côté de la SAAQ, ses divulgations publiques de 2025 font notamment état d’un contrat de 121 118 $ identifié « Partenariat média – Radio-Canada ».
C’est ce que les documents que nous avons consultés permettent d’établir. Nous n’avons pas documenté, pour la SAAQ, un contrat équivalent avec TVA ou Québecor et nous ne prétendons donc pas qu’il en existe un.
Du côté de la CNESST, la situation documentée est différente. Certaines campagnes publicitaires comprennent des placements auprès de plusieurs groupes et plateformes médiatiques.
Les divulgations font notamment état d’une campagne « Sociétale SST 2025 Relance » de 331 999 $, dont le plan média comprend notamment Québecor ventes média, Bell Média, Cogeco et Radio-Canada.ca.
Une campagne « Jour de deuil 2025 » de 123 844 $ comporte également différents placements médias, et un placement distinct de 3 563 $ sur Radio-Canada.ca apparaît aux divulgations.
Les montants globaux de ces campagnes ne correspondent pas nécessairement aux sommes versées individuellement à chacun des médias mentionnés. Certaines dépenses transitent notamment par une agence média.
Et surtout, l’existence de ces relations commerciales, placements ou partenariats ne démontre absolument pas qu’un média adapte sa couverture journalistique aux intérêts d’un annonceur public. Nous ne disposons d’aucune preuve permettant de faire cette affirmation.
Mais est-ce une raison pour ne pas poser de questions?
Lorsqu’un organisme public est annonceur ou partenaire d’un groupe médiatique qui pourrait également être appelé à enquêter sur ses pratiques, quels mécanismes garantissent la séparation entre la relation commerciale et les décisions de la salle de nouvelles?
Comment cette indépendance est-elle protégée?
Et comment cette séparation est-elle expliquée au public afin de maintenir sa confiance?
Poser ces questions ne revient pas à accuser les médias d’un manque d’indépendance. C’est précisément parce que l’indépendance journalistique est essentielle qu’il est légitime de vouloir comprendre comment elle est protégée.
Deux voix, mais pas les mêmes moyens
D’un côté, une institution disposant des ressources nécessaires pour transmettre ses messages à des centaines de milliers de citoyens.
De l’autre, une personne accidentée qui peut être privée d’une partie de son revenu, aux prises avec des limitations importantes et qui tente déjà de comprendre une décision administrative complexe.
Pour faire entendre sa réalité, elle possède essentiellement : son dossier, ses rapports médicaux, ses décisions et sa voix.
Et même lorsqu’un OSBL rassemble ces voix, accompagne des milliers de personnes au fil des années et constate que certaines problématiques reviennent régulièrement, franchir la porte des grands médias peut demeurer extrêmement difficile.
Voilà le déséquilibre dont nous souhaitons parler.
Le problème n’est pas que la SAAQ, la CNESST ou l’IVAC communiquent avec la population. Elles doivent le faire.
L’enjeu apparaît lorsque la voix institutionnelle dispose d’une capacité de diffusion sans commune mesure avec celle des citoyens directement concernés par ses décisions.
Deux voix peuvent avoir le même droit de parler, sans avoir les mêmes moyens d’être entendues.
Nous ne demandons pas d’être crus. Nous demandons que les faits soient vérifiés.
Nous ne demandons pas aux journalistes de devenir les porte-parole des accidentés.
Nous ne leur demandons pas non plus de présumer que la SAAQ, la CNESST ou l’IVAC ont tort.
Nous leur demandons de vérifier.
- Regardez les documents.
- Examinez les décisions et les jugements.
- Analysez les données publiques et celles obtenues par accès à l’information.
- Écoutez les personnes concernées.
- Demandez ensuite aux organismes de répondre.
- Puis comparez.
Si les faits démontrent que les organismes ont raison, il faut le dire.
Mais si l’examen de différentes situations permet de constater que certaines problématiques reviennent régulièrement, il faut avoir le courage de le dire aussi.
Une démocratie saine ne demande pas aux médias de croire les citoyens sur parole.
Elle leur demande de vérifier.
Et lorsqu’il devient extrêmement difficile, même pour un OSBL ayant accompagné plus de 4 000 personnes accidentées depuis sa création à la fin de 2018, de faire examiner publiquement certaines problématiques qui lui sont rapportées, nous croyons avoir parfaitement le droit de poser une dernière question :
Pourquoi?
Parce que le problème n’est pas que les organismes publics aient une voix.
Le véritable enjeu commence lorsque leur voix porte tellement plus loin que celle des citoyens qu’ils administrent.
Contrats de publicité et de promotion, deuxième trimestre 2025
Société de l’assurance automobile du Québec · Divulgation en vertu de l’accès à l’information · PDF, 180 ko
Mélanie Patenaude
Directrice générale
Association pour les droits des accidentés – L’ADA
Note de la rédaction. Ce texte est signé par Mélanie Patenaude et reproduit intégralement. Les opinions qui y sont exprimées sont les siennes. Les montants cités proviennent des divulgations publiques de la SAAQ et de la CNESST. Comme l’autrice le précise elle-même, l’existence de relations commerciales entre un organisme public et un groupe médiatique ne démontre aucune influence sur le contenu journalistique, et aucune preuve d’une telle influence n’est avancée dans ce texte.
Droit de réplique. La Société de l’assurance automobile du Québec, la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail, l’Indemnisation des victimes d’actes criminels ainsi que les groupes médiatiques nommés peuvent nous écrire à endroit.ca@outlook.com. Nous publierons intégralement toute réponse reçue.
Sources
Société de l’assurance automobile du Québec, contrats de publicité et de promotion, deuxième trimestre 2025 · Divulgations publiques de la Commission des normes, de l’équité, de la santé et de la sécurité du travail · Données d’accompagnement de l’Association pour les droits des accidentés – L’ADA.
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