« Dans la vie, il y a des grands et il y a des glands. » La réplique est de Gerald Broflovski, le père de Kyle dans South Park, qui explique à son fils que la société a besoin de gens instruits pour diriger et d’autres pour faire le reste. Détail savoureux : Gerald est avocat. Depuis la Confédération de 1867, les avocats ont occupé le poste de premier ministre du Québec pendant près de 119 ans. Ils représentent 22 des 33 personnes ayant dirigé le gouvernement. Pourtant, les indicateurs contemporains de confiance et de satisfaction envers la justice révèlent un malaise préoccupant. À l’heure où Paul St-Pierre Plamondon s’apprête à devenir le prochain premier ministre, une question s’impose : les professionnels du droit, si présents au sommet de l’État, sont-ils toujours les mieux placés pour évaluer et surveiller leurs propres institutions?
159 ans d’histoire, près de 119 ans sous des premiers ministres avocats
Le Québec s’apprête à accueillir un nouveau premier ministre issu du monde juridique.
Paul St-Pierre Plamondon, avocat et membre du Barreau du Québec depuis 2003, rejoindra ainsi une longue lignée de dirigeants ayant pratiqué le droit avant d’accéder aux plus hautes fonctions politiques.
Une tradition beaucoup plus importante qu’on pourrait l’imaginer.
Depuis le 15 juillet 1867, date d’entrée en fonction du premier premier ministre du Québec, Pierre-Joseph-Olivier Chauveau, lui-même avocat, 33 personnes distinctes ont dirigé le gouvernement québécois avant Paul St-Pierre Plamondon.
Parmi elles, 22 ont été avocats, soit 66,7 % de nos premiers ministres.
Les 11 autres provenaient notamment de la médecine, de l’économie, du journalisme, de la comptabilité, du notariat, des affaires et d’autres secteurs professionnels.
Mais la donnée la plus impressionnante apparaît lorsqu’on examine non seulement le nombre de dirigeants, mais la durée réelle de leur présence au pouvoir.
Sur les quelque 159 années écoulées depuis la Confédération, les gouvernements dirigés par des avocats ont cumulé environ 118,7 années au pouvoir, soit 74,5 % de l’histoire politique du Québec.
Maurice Duplessis, Jean Lesage, Robert Bourassa, Lucien Bouchard, Bernard Landry et Jean Charest figurent notamment parmi ces dirigeants.
À cette liste s’ajoutera prochainement Paul St-Pierre Plamondon.
Voilà qui donne une tout autre perspective au débat sur notre système de justice.
Ils ont participé à construire, administrer et faire évoluer les institutions québécoises.
Et pourtant, en 2026, la confiance du public envers la justice demeure fragile.
Le cordonnier serait-il le plus mal chaussé?
L’expression populaire veut que le cordonnier soit souvent le plus mal chaussé.
Celui qui maîtrise parfaitement son métier, qui connaît les outils et possède l’expertise nécessaire pour résoudre les problèmes des autres, peut parfois négliger les siens.
Appliquée à la justice québécoise, cette image prend une dimension particulière.
Comment expliquer qu’une société aussi longtemps gouvernée par des professionnels du droit éprouve encore autant de difficultés à offrir une expérience judiciaire satisfaisante à ses citoyens?
Il serait bien commode de répondre uniquement par le manque de ressources, la pénurie de personnel, les délais administratifs ou les contraintes budgétaires.
Ces difficultés existent, et les professionnels de la justice les dénoncent régulièrement.
Mais cette réponse me paraît incomplète.
Un système judiciaire peut disposer de davantage de juges, de greffiers, de procureurs et de ressources financières tout en laissant subsister des problèmes de transparence, d’impartialité et de responsabilité institutionnelle.
Or, ce sont précisément ces questions qui préoccupent de nombreux justiciables.
Dans les témoignages et les dossiers portés à l’attention d’EnDroit.ca, le sentiment d’injustice ne repose pas toujours sur la longueur d’une procédure ou le coût d’un avocat.
Il concerne parfois la manière dont une personne estime avoir été traitée, les obstacles rencontrés pour dénoncer un comportement professionnel ou judiciaire, et les difficultés éprouvées lorsqu’elle cherche à obtenir un examen indépendant de sa plainte.
Une justice rapide est souhaitable. Une justice accessible est indispensable. Mais une justice qui n’inspire plus confiance perd une partie essentielle de sa légitimité.
Et sur ce terrain, les chiffres parlent.
La confiance envers la justice : des chiffres préoccupants
L’Indice québécois d’accès à la justice, réalisé avec le soutien du ministère de la Justice, offre un portrait révélateur.
En 2024, l’indice global d’accès à la justice atteignait 5,93 sur 10, comparativement à 6,30 en 2022.
Quant à la confiance envers le système de justice lui-même, elle se situait à 6,07 sur 10. Mais une distinction mérite particulièrement l’attention : les personnes n’ayant pas vécu d’expérience de justice lui accordaient une note moyenne de 6,17 sur 10, tandis que celles ayant vécu une expérience judiciaire lui attribuaient plutôt une note de 5,41 sur 10.
Le constat est frappant : les citoyens directement confrontés au système judiciaire lui accordent, en moyenne, une confiance inférieure à celle des personnes qui n’y ont pas été confrontées.
D’autres résultats de l’édition 2024 sont tout aussi révélateurs :
- Satisfaction envers le processus judiciaire : 5,57 sur 10.
- Évaluation du caractère raisonnable du temps investi : 5,48 sur 10.
- Évaluation du caractère raisonnable des frais engagés : 5,95 sur 10.
- Satisfaction envers la conclusion de la cause : 6,09 sur 10.
- Sentiment d’avoir reçu un traitement sans discrimination : 7,02 sur 10.
- Accès à l’information juridique pendant l’expérience judiciaire : 6,44 sur 10.
Plus préoccupant encore, l’Association des procureurs aux poursuites criminelles et pénales rapportait, dans son mémoire prébudgétaire 2026-2027, les résultats d’un sondage auprès de la population québécoise.
Selon ces données, 45 % des répondants déclaraient avoir une confiance faible ou nulle dans la capacité du système judiciaire à tenir responsables les personnes qui enfreignent la loi.
Parmi les personnes ayant vécu une expérience judiciaire au cours des cinq dernières années, 49 % affirmaient que leur confiance s’était détériorée après cette expérience.
Ce chiffre devrait à lui seul provoquer une réflexion sérieuse sur notre manière de concevoir les réformes judiciaires.
Car à quoi sert une institution chargée de faire respecter les droits si une partie importante de ceux qui y ont recours en ressortent avec une confiance diminuée?
Le véritable enjeu : qui surveille ceux qui administrent la justice?
Au-delà des budgets et des délais judiciaires, une question beaucoup moins présente dans le débat public mérite pourtant une attention particulière : celle de la surveillance des professionnels du droit et de la responsabilité des institutions envers les citoyens.
Au Québec, le Barreau est chargé de protéger le public et de surveiller la conduite professionnelle de ses membres. Il s’agit d’un système d’autorégulation encadré par l’État, dans lequel les avocats occupent une place prépondérante dans les mécanismes d’enquête, de discipline et de révision des plaintes.
Selon son rapport annuel 2025-2026, le Barreau du Québec a ouvert 3 480 enquêtes disciplinaires, dont 3 049 à la suite de demandes provenant du public. Pendant cette même période, 3 344 enquêtes ont été fermées avec décision. Parmi celles-ci, 118 ont donné lieu à une décision de porter plainte devant le Conseil de discipline, contre 3 226 décisions de ne pas poursuivre. Ainsi, environ 3,5 % des enquêtes fermées avec décision se sont soldées par une décision du syndic de déposer une plainte disciplinaire.
Les statistiques du comité de révision sont tout aussi intéressantes. Sur 567 demandes d’avis reçues, le comité a rendu 468 avis, dont 446 concluant qu’il n’y avait pas lieu de porter plainte. Huit avis suggéraient de compléter l’enquête et quatre recommandaient la nomination d’un syndic ad hoc en vue d’une éventuelle plainte.
Le comité de révision est composé de trois personnes, dont deux avocats et un représentant du public. De plus, selon les informations publiées par le Barreau, les avis rendus par ce comité ne sont pas motivés.
Pour un citoyen qui conteste une décision du syndic, cette situation soulève une question fondamentale : comment comprendre et accepter le résultat d’un mécanisme de révision lorsque les raisons de la conclusion ne lui sont pas exposées?
Cette prédominance des professionnels se retrouve également dans la gouvernance. Douze des seize administrateurs du Barreau sont des avocats élus par leurs pairs, tandis que quatre représentants du public sont nommés par l’Office des professions.
Quant à cet Office, chargé de surveiller les ordres professionnels, cinq de ses sept membres doivent eux-mêmes appartenir à un ordre professionnel. Les deux autres sont choisis pour leur intérêt envers la protection du public. Sa mission consiste à surveiller le fonctionnement des ordres et leurs mécanismes de protection du public, sans pouvoir réviser les décisions rendues dans les dossiers disciplinaires individuels.
Voilà où se situe, à mon avis, le véritable enjeu de l’autorégulation. La connaissance d’une profession est indispensable pour apprécier les obligations de ses membres, mais cette expertise devrait s’accompagner d’un regard extérieur suffisamment indépendant et d’une transparence capable d’inspirer confiance aux citoyens.
La question se pose également du côté de la magistrature, dont le régime déontologique repose sur des mécanismes distincts. Le projet de loi 25, présenté en mars 2026 par l’ancien ministre de la Justice Simon Jolin-Barrette, proposait justement de moderniser la déontologie judiciaire et de renforcer la confiance du public. Le Barreau en appuyait certains aspects, mais contestait des dispositions susceptibles d’accroître l’influence gouvernementale sur le Conseil de la magistrature. Devenu caduc avec la dissolution de l’Assemblée nationale, il laisse au nouveau gouvernement le soin d’y donner suite. Préserver l’indépendance judiciaire demeure indispensable, mais cette indépendance doit également s’accompagner de mécanismes de responsabilité transparents et crédibles.
Et le citoyen dans tout ça?
Lorsqu’on observe l’ensemble du système de justice québécois, de l’élaboration des lois jusqu’aux mécanismes de surveillance, une réalité institutionnelle apparaît : les professionnels du droit occupent une place importante à presque tous les niveaux de décision.
| Fonction | Qui occupe ces responsabilités? |
|---|---|
| Ceux qui gouvernent | 22 des 33 premiers ministres ayant précédé PSPP ont été avocats. |
| Ceux qui élaborent les politiques de justice | Les ministres de la Justice sont fréquemment issus du Barreau et s’appuient sur des juristes de l’État. |
| Ceux qui accusent | Les procureurs aux poursuites criminelles et pénales sont des avocats. |
| Ceux qui défendent | Les avocats représentent les accusés et les parties dans les litiges judiciaires. |
| Ceux qui jugent | Les juges proviennent principalement de la profession d’avocat. |
| Ceux qui enquêtent sur les avocats | Les syndics du Barreau sont eux-mêmes des avocats. |
| Ceux qui révisent leurs décisions | Le comité de révision comprend deux avocats et un représentant du public. |
| Ceux qui exercent la discipline | Le conseil de discipline siège avec un président avocat et deux avocats désignés parmi les membres de l’Ordre. |
| Ceux qui entendent les appels disciplinaires | Le Tribunal des professions est composé de juges de la Cour du Québec. |
| Ceux qui surveillent la magistrature québécoise | Le Conseil de la magistrature comprend 10 juges, 2 avocats, 1 notaire et 3 représentants du public. |
| Ceux qui surveillent les ordres professionnels | L’Office des professions compte cinq membres issus des ordres professionnels et deux membres représentant les intérêts du public. |
Cette présence s’étend même à plusieurs organismes chargés de défendre les droits des citoyens ou de surveiller l’administration publique. En 2026, le Protecteur du citoyen, Marc-André Dowd, le Commissaire à la déontologie policière, Michel Desgroseilliers, la présidente de la Commission d’accès à l’information, Lise Girard, ainsi que Nadine Koussa, présidente de la Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse de février à octobre 2026, sont tous issus de la profession d’avocat.
Ces institutions exercent des missions différentes et disposent chacune de leurs propres règles d’indépendance. Mais leur concentration de compétences juridiques illustre à quel point la profession occupe une place centrale dans la gouvernance, l’administration et la surveillance de notre système institutionnel.
Le citoyen, pour sa part, participe à certaines de ces instances, mais demeure minoritaire dans plusieurs mécanismes de gouvernance et de contrôle. Au Conseil de la magistrature, il dispose de trois sièges sur seize. Au conseil d’administration du Barreau, de quatre sur seize. Au comité de révision des plaintes, d’un siège sur trois.
C’est précisément cette répartition des pouvoirs qui devrait faire l’objet d’une véritable réflexion publique.
Dans un système créé pour protéger les droits des citoyens, pourquoi ceux-ci occupent-ils une place aussi limitée dans plusieurs des mécanismes chargés d’en assurer la surveillance?
Un autre avocat à la tête du Québec : l’occasion de changer d’approche?
Avec l’arrivée prochaine de Paul St-Pierre Plamondon, membre du Barreau du Québec depuis 2003, la province poursuivra une tradition politique qui remonte à son tout premier premier ministre, Pierre-Joseph-Olivier Chauveau.
Près de 119 années sous des premiers ministres issus de la profession d’avocat, et pourtant, les chiffres actuels révèlent une confiance fragile envers la justice, une satisfaction parfois faible des justiciables et des mécanismes de surveillance dont la transparence mérite d’être examinée.
C’est ici que l’expression « cordonnier mal chaussé » prend tout son sens.
À force de confier la direction et l’évolution des institutions à des personnes qui connaissent intimement leur fonctionnement, risque-t-on de négliger la nécessité d’un regard extérieur? Et lorsque vient le moment de surveiller une profession, pourquoi les membres de cette même profession devraient-ils conserver une place aussi dominante dans les mécanismes de contrôle?
À mon avis, la prochaine grande réforme de la justice québécoise devrait accorder autant d’importance à l’impartialité, à la transparence et à la responsabilité institutionnelle qu’aux délais et aux ressources financières.
Paul St-Pierre Plamondon connaît le milieu juridique. Son expérience pourrait lui permettre d’en comprendre les résistances, les pratiques et les limites. Reste à savoir s’il choisira de préserver les structures existantes ou de revoir certains mécanismes de surveillance pour mieux répondre aux attentes des citoyens.
Après près de 159 ans d’histoire politique, dont les trois quarts sous des gouvernements dirigés par des avocats, une réflexion s’impose.
Et si, pour restaurer la confiance envers la justice, il fallait commencer par accorder davantage de place au regard des citoyens sur les institutions qui sont censées les protéger?
Cette chronique exprime l’opinion de son auteur. Droit de réplique : le cabinet du premier ministre désigné, le Barreau du Québec et toute personne ou institution mentionnée peuvent transmettre leurs précisions ou commentaires à endroit.ca@outlook.com. Nous publierons intégralement toute réponse reçue.
EnDroit.ca est une plateforme d’information citoyenne indépendante, non affiliée à un parti politique, et ne donne pas de conseils juridiques.
Sources documentaires
Assemblée nationale du Québec — Premiers ministres depuis 1867.
Ministère de la Justice — Indice québécois d’accès à la justice, édition 2024.
Association des procureurs aux poursuites criminelles et pénales — Mémoire prébudgétaire 2026-2027.
Barreau du Québec — Rapport annuel 2025-2026.
Barreau du Québec — Révision d’une décision du syndic.
Barreau du Québec — Conseil d’administration.
Conseil de la magistrature du Québec — Membres et composition.
LégisQuébec — Code des professions.
Protecteur du citoyen — Marc-André Dowd.
Commissaire à la déontologie policière — Notre organisation.
Commission d’accès à l’information — Rapport annuel 2024-2025.
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