Évidemment, ces mots ne sont pas les miens. Ils sont ceux de l’anthropologue américain Joseph Tainter, qui a consacré une partie de sa carrière à comprendre pourquoi des sociétés complexes, puissantes et organisées finissent par s’effondrer. Mais le principe qu’il a décrit il y a près de quarante ans s’applique, selon moi, plus que jamais à la réalité d’aujourd’hui, et tout particulièrement à nos institutions.
La réponse par défaut : ajouter une couche
Dans The Collapse of Complex Societies, publié en 1988, Tainter démontre que face à un problème inédit, la réponse par défaut de toute institution bureaucratique consiste à ajouter une couche de complexité supplémentaire. On crée un nouveau comité, on commande un rapport d’experts, on adopte un nouveau règlement, on lance une consultation interne.
Au début, cela fonctionne. Mais arrive inévitablement un seuil de rendements décroissants : chaque nouvelle couche administrative coûte plus d’énergie, de temps et de ressources qu’elle ne résout de problèmes. Jusqu’au moment où la structure devient trop rigide pour encaisser le moindre choc extérieur.
Une institution linéaire face à un terrain exponentiel
C’est exactement, selon moi, l’impasse dans laquelle se trouvent aujourd’hui les ordres professionnels et les ministères.
Aujourd’hui, les citoyens armés d’un ordinateur et d’outils d’intelligence artificielle peuvent publier, s’informer, se faire référencer et rejoindre des milliers de personnes en une soirée. Pour réagir à un seul de ces gestes, l’appareil institutionnel doit mobiliser une direction des affaires juridiques, un syndic, un comité exécutif, un service des communications et parfois un ministère. Le temps que tout ce monde s’entende sur la couleur d’une virgule dans une lettre officielle, ce qui prend six mois, l’écosystème numérique a muté trois fois.
Le temps de décision de l’institution est linéaire et procédural. Le terrain technologique, lui, évolue de manière exponentielle.
On ne répare pas une calèche
Devant ce décalage, la question qui vient naturellement est celle-ci : est-ce que ça peut se réparer? Est-ce qu’une réforme, un plan de modernisation ou un virage numérique pourrait permettre à nos institutions de rattraper le rythme imposé par l’intelligence artificielle?
Je ne le crois pas. Pas au sens classique, du moins. On ne peut pas réparer une calèche pour la faire rouler à la vitesse d’une locomotive. Les institutions espèrent secrètement qu’une loi spéciale, une mise à jour d’algorithme ou un procès modèle viendra restaurer le monde d’avant. Cela n’arrivera pas.
Ce qui se produit quand la complexité ne tient plus
L’histoire que décrit Tainter n’est pas celle de destructions spectaculaires. Lorsque l’effondrement par la complexité se produit, il prend habituellement la forme d’une simplification. Les structures trop coûteuses cessent d’être entretenues, le pouvoir central perd sa prise, et l’organisation se fragmente en unités plus petites, plus proches du terrain et plus rapides. C’est ce qu’ont connu l’Empire romain d’Occident ou les cités mayas classiques. Pour une bonne partie de la population, cette simplification a d’ailleurs moins été vécue comme une catastrophe que comme un allègement.
Ce qui se produit dans ces moments n’est donc pas nécessairement une destruction violente, mais une perte d’adhérence au réel. Un ordre professionnel conserve ses titres, ses pouvoirs de sanction disciplinaire, ses cocktails annuels et son autorité juridique théorique sur ses membres. Mais il a déjà perdu la souveraineté sur l’aiguillage des citoyens, sur l’accès à l’information et sur la confiance du public. La coquille reste debout, mais le pouvoir réel a migré ailleurs.
La coquille reste debout, mais le pouvoir réel a migré ailleurs.
Pour les personnes lucides à l’intérieur de ces organisations, ce constat doit être particulièrement vertigineux. Continuer à faire semblant que les outils traditionnels fonctionnent devient presque intenable.
L’option chinoise : tout contrôler
Une autre voie se dessine pourtant à l’horizon, et un pays l’a déjà empruntée. La Chine a vu arriver la situation. Plutôt que de laisser ses institutions être dépassées par la vitesse du numérique, elle a choisi de prendre le contrôle du numérique lui-même : pare-feu national, plateformes sous supervision de l’État, identité numérique, surveillance à grande échelle.
D’une façon contestable ou non, selon le point de vue de chacun, elle a réussi à garder la complexité sous contrôle et à éviter que la structure ne cède. Mais elle l’a fait au prix de la liberté individuelle. Le pouvoir n’a pas migré ailleurs, parce qu’il n’avait nulle part où aller.
Et le Québec?
Cette option s’applique-t-elle seulement à notre situation? J’en doute. Pour contrôler l’écosystème numérique, encore faut-il le comprendre, le précéder et disposer des moyens de le façonner. Or, au Québec, nous sommes en retard. Nos institutions fonctionnent encore au papier, au télécopieur, aux délais de six mois et aux comités qui commandent des rapports sur d’autres rapports.
Une institution aussi archaïque n’a pas les moyens de l’option chinoise. Ce qui nous attend n’est donc probablement pas une perte de liberté, mais autre chose : une perte de pertinence. Pire ou mieux, selon le point de vue. Des institutions qui continueront d’exister, de siéger et de sanctionner, pendant que les citoyens, eux, apprendront à s’informer, à se défendre et à s’organiser sans elles.
La question n’est plus de savoir si la coquille tiendra. Elle tiendra. La question est de savoir combien de temps encore nous ferons semblant qu’il y a quelque chose à l’intérieur.
Et pourtant, aussi surprenant que cela puisse paraître, il existe des solutions, et des solutions simples. Mais elles exigent ce que nos institutions n’ont jamais réussi à faire : ravaler leur orgueil institutionnel et accepter le changement.
Texte d’opinion. Ce texte exprime le point de vue de son auteur. Il ne constitue pas un conseil juridique.
Référence. Joseph A. Tainter, The Collapse of Complex Societies, Cambridge University Press, 1988.
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