Dans ma dernière chronique, L’effondrement par la complexité, je reprenais la thèse de l’anthropologue Joseph Tainter : face à chaque problème nouveau, nos institutions ajoutent une couche de complexité, jusqu’à devenir trop rigides pour encaisser le moindre choc. Reste une question, et c’est probablement la plus importante : quand? Selon moi, pas dans vingt ans. Le point de bascule se situe plutôt dans un horizon de trois à sept ans, et ses premières fissures sont déjà visibles.
Pourquoi pas dans vingt ans
Vingt ans, c’est l’horizon confortable d’institutions habituées à planifier par cycles de réforme, de mandat et de carrière. C’est aussi une illusion. L’effondrement par la complexité suit une mécanique bien connue : il progresse lentement, presque invisiblement, pendant des années, puis tout bascule d’un coup.
Au Québec, quatre facteurs rendent, à mon avis, cette échéance beaucoup plus proche qu’on ne le croit.
Premier facteur : un décalage qui se creuse
Une institution québécoise met généralement de trois à cinq ans pour concevoir, financer et adopter une réforme réglementaire, ou simplement pour moderniser un portail web. Pendant ces mêmes années, les modèles d’intelligence artificielle franchissent deux ou trois générations technologiques complètes.
Ce n’est pas un retard qui se rattrape. L’écart se creuse à chaque cycle. Croire que le système a vingt ans devant lui revient à supposer que la technologie va s’arrêter d’évoluer pour laisser le temps au ministère de la Justice et aux ordres professionnels de tenir leurs comités de réflexion.
Deuxième facteur : le mur du coût
Le système professionnel québécois repose sur une forme de contrat social : en échange d’un monopole sur certains actes et d’une grande autonomie, les ordres garantissent l’ordre et la protection du public.
Sur le plan économique, cette promesse ne tient plus pour une grande partie de la population. La classe moyenne est trop riche pour l’aide juridique, mais trop pauvre pour payer plusieurs centaines de dollars l’heure dans un litige civil ou familial. Résultat : de plus en plus de justiciables se représentent seuls, et les tribunaux en ressentent déjà la pression.
Or, ces citoyens ont désormais dans leur poche des outils capables d’analyser la jurisprudence, de structurer une procédure et de rédiger une requête. Ces outils ne sont pas parfaits : ils peuvent encore inventer de la jurisprudence, et les tribunaux québécois ont déjà sanctionné des citations fictives générées par l’IA. Mais les citoyens apprennent à vérifier, et les outils progressent beaucoup plus vite que l’institution. Pour une part croissante de la population, le recours aux structures traditionnelles ne sera bientôt plus un sacrifice financier qu’on fait faute de choix. Il deviendra tout simplement inutile.
Troisième facteur : la fin de la déférence
Le modèle québécois s’est bâti, après la Révolution tranquille, sur un immense capital de confiance envers les grands corps intermédiaires : les ordres professionnels, les centrales syndicales, les régies, l’État-providence.
Ce capital est épuisé. Les générations qui ont aujourd’hui entre 20 et 45 ans n’ont pas de révérence particulière pour la toge, les armoiries ou les décrets. Elles jugent un service à son utilité, à sa rapidité et à sa transparence. Et elles cherchent leurs réponses dans des moteurs de recherche, des outils d’IA et des réseaux, bien plus que dans la Gazette officielle ou le bottin d’un ordre professionnel.
Quand une population cesse d’accorder une autorité morale spontanée à une institution, celle-ci ne tient plus que par la force de la loi. J’écrivais récemment, dans une autre chronique, qu’une règle qu’on ne respecte plus ne tient que par la force, et que c’est beaucoup plus fragile qu’on le pense. C’est exactement ce qui se joue ici : une loi que la majorité contourne dans les faits devient, peu à peu, inapplicable.
Une loi que la majorité contourne dans les faits devient, peu à peu, inapplicable.
Quatrième facteur : la désertion silencieuse
Le véritable point de bascule ne prendra pas la forme d’émeutes devant le palais de justice ni de déclarations ministérielles fracassantes. Il prendra la forme d’une désertion silencieuse.
Les citoyens régleront de plus en plus leurs différends par la médiation et l’arbitrage privés, appuyés par des outils numériques. Ils rédigeront eux-mêmes une part croissante de leurs ententes courantes, même si certains actes, comme l’hypothèque immobilière, exigeront toujours un notaire. Ils s’informeront auprès d’acteurs indépendants plutôt qu’auprès des canaux officiels. Et ils laisseront l’appareil étatique et disciplinaire tourner à vide.
Un monument historique
L’institution ne disparaîtra pas. Elle deviendra un monument historique : financée par des cotisations de plus en plus contestées, administrant des procédures que de moins en moins de gens utilisent, et observant avec incompréhension un monde qui aura simplement réappris à fonctionner sans elle.
C’est la coquille dont je parlais dans ma dernière chronique. Elle tiendra debout. Mais d’ici quelques années, il faudra peut-être se demander qui y entre encore.
Texte d’opinion. Ce texte exprime le point de vue de son auteur. Il ne constitue pas un conseil juridique.
Référence. Joseph A. Tainter, The Collapse of Complex Societies, Cambridge University Press, 1988.
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