Sous chaque fait divers, les mêmes commentaires reviennent : la colère, l’appel au châtiment, l’hostilité envers l’avocat de la défense. Ces réactions sont humaines et documentées — la psychologie leur donne des noms. Mais les données criminologiques, elles, disent autre chose : on ne guérit pas la violence par la vengeance.
Lorsqu’un drame frappe, il est tout à fait naturel de ressentir une profonde empathie pour les victimes. C’est une réaction humaine et légitime. Évidemment, chaque individu réagit différemment face à la tragédie. Mais il suffit de lire les commentaires sous un fait divers pour constater qu’une vaste partie de la société est solidaire de cette douleur. Toutefois, ce besoin viscéral de justice se transforme souvent très vite en colère.
La psychologie appelle cela le motif rétributif (Carlsmith, Darley & Robinson, 2002). Face à un choc, le cerveau exige une punition équivalente, réveillant le vieil instinct du « œil pour œil, dent pour dent ». C’est sa façon de reprendre le contrôle devant l’acte répréhensible. Sur les réseaux sociaux, la contagion émotionnelle amplifie le tout (Crockett, 2017). La colère des uns nourrit celle des autres. L’instinct de protection, pourtant si noble au départ, devient un désir de châtiment.
01Le rempart contre les condamnations hâtives
Dans cette tempête d’émotions, le public s’insurge souvent contre les avocats de la défense. Pourquoi une telle hostilité ? La psychologie cognitive parle de l’erreur fondamentale d’attribution (Gilbert & Malone, 1995). Sous le coup de l’émotion, le cerveau confond l’avocat avec le crime de son client.
Pourtant, l’avocat de la défense n’est pas l’ennemi des victimes. Il est d’abord le gardien de l’article 11(d) de la Charte canadienne, qui garantit la présomption d’innocence. Mais son rôle va plus loin. Il permet de garder le cap sur une justice objective et rigoureuse. Il cherche des avenues légales justes et mesurées pour son client. Son travail consiste à considérer l’humain et à mettre en lumière la réalité derrière le crime. Il ne cherche pas à minimiser la souffrance causée. Il exige plutôt des preuves hors de tout doute raisonnable. Défendre un accusé protège un principe vital. L’État ne doit jamais broyer une vie sur la simple base d’une accusation, même lorsque la colère atteint son paroxysme.
02La maladie mentale : un équilibre délicat
Entendre un verdict de « non-responsabilité criminelle » est extrêmement douloureux. Surtout pour les victimes. Crier à l’injustice est une réaction normale. L’esprit subit alors une dissonance cognitive (Festinger, 1957). Il est insupportable d’accepter qu’un acte horrible n’ait pas de coupable rationnel. Le cerveau en cherche donc un instinctivement, plutôt que de composer avec la réalité d’un trouble mental.
Pourtant, ces personnes ne sont pas simplement relâchées. L’objectif de la justice n’est pas d’invalider la douleur des victimes. Le but est de protéger la société en s’appuyant sur l’évaluation clinique et scientifique du risque (Institut national de psychiatrie légale Philippe-Pinel, HCR-20). Elle soigne la maladie dans des hôpitaux ultrasécurisés, tel que prévu par la Partie XX.1 du Code criminel et encadré par des institutions comme l’Institut national de psychiatrie légale Philippe-Pinel. D’ailleurs, cette prise en charge médicale dure souvent plus longtemps qu’une peine de prison traditionnelle. Elle ne prend fin que lorsque l’individu ne représente plus un danger pour le public.
En droit, la culpabilité exige deux éléments : l’acte (actus reus) et l’intention (mens rea). Selon l’article 16 du Code criminel, une maladie mentale sévère peut déconnecter un individu de la réalité. Les principes de la psychiatrie médico-légale reposent sur ce postulat clinique : le blâme moral suppose la liberté et la conscience de choix, si bien qu’on ne peut juger coupable un esprit qui n’a plus conscience de ses gestes.
03Le chemin vers la guérison collective
Après une blessure, exiger une punition semble logique. Cependant, les données criminologiques démontrent une autre réalité : même si certains individus à haut risque nécessitent un encadrement strict et des interventions intensives pour assurer la protection du public (Bonta & Andrews, 2017), la prison brute sans traitement ne dissuade pas le crime pour la grande majorité des contrevenants. Elle augmente même la récidive (Sécurité publique Canada, 1999). Isoler et endurcir un individu ne favorise aucune prise de conscience.
À l’inverse, l’article 718 (alinéas e et f) du Code criminel vise la responsabilisation. Cette méthode force l’accusé à confronter les dommages humains qu’il a causés. Elle contribue à réduire la récidive (Ministère de la Justice, 2001). Surtout, elle répond à un besoin fondamental des victimes : la récupération de leur pouvoir d’agir. Elles reprennent le contrôle de leur histoire. Elles sont enfin entendues, au lieu de n’être que de simples témoins passifs.
04Briser le cycle de la violence
Une question s’impose. Comment une société peut-elle espérer atténuer la criminalité ? Les données cliniques et légales convergent : on ne guérit pas la violence par la vengeance.
Reconnaître la gravité d’un comportement inacceptable est nécessaire. Mais cela ne doit pas empêcher de cultiver une empathie fondamentale envers l’humain. Celle-ci doit plutôt être portée par le besoin d’analyser les causes profondes de ses actes. Cette empathie envers la personne n’efface jamais la compassion due aux victimes. Au contraire, c’est l’élan le plus puissant pour chercher à comprendre l’individu, prévenir la récidive et bâtir une société plus sûre. Une société qui, plutôt que de chercher à détruire, choisit la voie de la justice réparatrice.
Kareen Fortin
Portée par la philosophie du mouvement, elle est bachelière en droit, agente administrative et conférencière au sens critique aiguisé. Artiste et autrice, elle place l’empathie, l’ouverture d’esprit et la justice réparatrice au cœur de ses actions.
Références
Références juridiques
Article 11(d), Charte canadienne des droits et libertés : présomption d’innocence.
Article 16, Code criminel du Canada : défense de troubles mentaux empêchant l’individu de juger de la nature de son acte et lien avec l’exclusion du blâme moral (mens rea).
Partie XX.1 (art. 672.1 et suivants), Code criminel : prise en charge médicale et gestion des accusés atteints de troubles mentaux.
Article 718 (alinéas e et f), Code criminel : objectifs de réparation des torts et de responsabilisation.
Références psychologiques et criminologiques
Bonta, J., & Andrews, D. A. (2017). The Psychology of Criminal Conduct (6e éd.). Routledge. (Ouvrage de référence sur l’évaluation du risque, la réceptivité au traitement et les limites de la réhabilitation chez les délinquants à très haut risque.)
Carlsmith, K. M., Darley, J. M., & Robinson, P. H. (2002). Why do we punish? Deterrence and just deserts as motives for punishment. Journal of Personality and Social Psychology. (Pour le motif rétributif et le besoin viscéral de punition.)
Crockett, M. J. (2017). Moral outrage in the digital age. Nature Human Behaviour. (Pour la contagion émotionnelle de la colère.)
Festinger, L. (1957). A Theory of Cognitive Dissonance. Stanford University Press. (Pour le phénomène de dissonance cognitive.)
Gilbert, D. T., & Malone, P. S. (1995). The correspondence bias. Psychological Bulletin. (Pour l’erreur fondamentale d’attribution.)
Sécurité publique Canada (1999). Les effets de la peine d’emprisonnement sur la récidive (Gendreau et coll.).
Ministère de la Justice du Canada (2001). L’efficacité des pratiques de justice réparatrice : une méta-analyse (Latimer et coll.).
Institut national de psychiatrie légale Philippe-Pinel. L’évaluation et la gestion du risque de violence (application des outils validés scientifiquement comme le HCR-20 dans le cadre de la Partie XX.1 du Code criminel).
Ce texte a été rédigé par Kareen Fortin et est publié intégralement, sans modification. Il exprime son point de vue et n’engage pas la rédaction d’EnDroit.ca. Seul le chapeau est de la rédaction. Les références sont celles fournies par l’autrice.
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