Des allégations d’inconduites sexuelles ont déclenché une enquête qui a surtout mis au jour un problème plus vaste : pratiques tolérées, signalements tardifs ou absents, crainte de représailles, traitement disciplinaire déficient et mobilité d’employés problématiques entre établissements.
L’enquête administrative ne constitue pas un procès criminel. Elle documente des lacunes organisationnelles et formule des recommandations, mais elle ne déclare personne coupable d’une infraction. Les allégations visant des employés, les décisions disciplinaires, les signalements en protection de la jeunesse et l’enquête du SPVM doivent donc être lus comme quatre volets distincts.
Le rapport public du 17 décembre 2024 est le document central de cette fiche. Il est fondé sur des entrevues, des témoignages écrits, des visites sans préavis et plus de 80 pièces. Certaines sections touchant la sécurité ont été caviardées.
158 jeunes répartis dans 14 unités
Le Centre de réadaptation pour jeunes en difficulté Cité-des-Prairies, dans l’est de Montréal, héberge des garçons placés en vertu de la Loi sur la protection de la jeunesse ou de la Loi sur le système de justice pénale pour les adolescents. La majorité y séjournent à la suite d’une ordonnance de la Chambre de la jeunesse.
Le sommaire administratif indique que 158 jeunes âgés de 12 à 21 ans étaient répartis dans 14 unités de vie. Leur parcours peut être marqué par la toxicomanie, les fugues répétées, une agressivité importante ou des délits allant du vol à l’homicide. Cette complexité rend la formation, la supervision et les frontières professionnelles particulièrement importantes.
Un signalement retenu en août 2024
En août 2024, la directrice de la protection de la jeunesse retient un signalement relatif à des allégations d’inconduite sexuelle entre du personnel et des jeunes. Le CIUSSS du Centre-Sud-de-l’Île-de-Montréal et la DPJ déclenchent ensuite une enquête administrative externe. Deux consultantes sont mandatées en septembre pour mener l’examen, formuler des recommandations et déposer un rapport.
L’affaire devient publique en octobre. Les premiers comptes rendus médiatiques indiquent qu’au moins neuf éducatrices ont été suspendues ou congédiées relativement à des gestes allégués à caractère sexuel visant au moins cinq jeunes. Une relation sexuelle complète ayant mené à une grossesse a aussi été confirmée publiquement par le CIUSSS. Ces renseignements provenaient alors d’allégations et de mesures administratives, non d’un jugement criminel.
Le fait qu’une personne ait été suspendue, congédiée ou visée par une enquête administrative ne prouve pas sa culpabilité criminelle. Aucun nom d’employé ni détail permettant d’identifier un jeune n’est publié dans cette fiche.
Entrevues, documents et visites sans préavis
Les consultantes ont rencontré plus de 52 témoins dans le cadre d’entrevues structurées d’une à trois heures. Elles ont reçu six témoignages écrits, visité sans préavis toutes les unités de garde ouverte et fermée — incluant La Relance — et traité plus de 80 pièces documentaires.
Elles disent avoir elles-mêmes procédé à 10 signalements concernant des jeunes et avoir identifié aux mandants 27 employés pour lesquels un suivi devait être effectué. Ces nombres ne signifient ni dix agressions sexuelles prouvées ni 27 employés reconnus coupables.
Des bilans communiqués au moment de la publication ont par ailleurs fait état d’un ensemble plus large de 24 signalements concernant des jeunes alors hébergés et de 29 situations rapportées par d’anciens résidents devenus majeurs. Les dix signalements des consultantes font partie de leur démarche propre; les chiffres 24 et 29 décrivent un suivi institutionnel plus étendu et ne doivent pas être additionnés automatiquement aux dix.
Aucun indice d’une infiltration par des gangs
Au moment des révélations, une hypothèse voulait que des gangs de rue aient infiltré le centre par l’intermédiaire du personnel ou que les éducatrices concernées aient agi sous la menace. Les consultantes écrivent ne pas avoir trouvé d’indice permettant de conclure à une infiltration, même si plusieurs jeunes hébergés appartenaient à des gangs.
Elles disent également ne disposer d’aucun fait permettant de conclure que les éducatrices associées aux dossiers examinés avaient agi sous l’effet d’une menace. Cette conclusion circonscrite à l’enquête administrative ne règle toutefois pas les autres questions portant sur les actes allégués, la surveillance ou la réponse de l’organisation.
Des pratiques inappropriées tolérées
Le rapport constate qu’aucune formation n’avait été offerte au personnel de façon soutenue depuis 2020. L’accompagnement et le nombre de coachs en hébergement étaient insuffisants, la période de coaching trop courte et les services de consultants sous-utilisés. Il souligne aussi le départ de personnes expérimentées et la présence de jeunes recrues peu expérimentées auprès d’une clientèle complexe.
Méfiance, crainte et représailles
Les consultantes décrivent une perte de confiance des employés envers leur direction, un désir de quitter exprimé par plusieurs personnes et un sentiment d’iniquité. Le climat de méfiance et de crainte se traduisait, selon leur formulation, par une « loi du silence ».
Certains employés auraient subi des représailles après avoir divulgué des problèmes. D’autres situations avaient été dénoncées à plusieurs reprises sans résolution. Le rapport relève également l’absence de règles de fonctionnement claires dans certaines unités et une sécurité déficiente à plusieurs égards.
Le rapport ne décrit pas seulement des actes individuels. Il met en cause un environnement où les personnes pouvaient craindre de parler, où les problèmes remontaient mal dans la hiérarchie et où les décisions disciplinaires étaient lentes ou difficiles à attribuer à un responsable précis.
La DPJ parfois informée tardivement — ou pas du tout
Le rapport conclut que des signalements n’étaient pas effectués conformément à la LPJ. La directrice de la protection de la jeunesse n’était pas toujours avisée des situations relevant de son imputabilité ou l’était tardivement. Les situations problématiques concernant des employés n’étaient pas systématiquement acheminées au directeur du programme jeunesse et à la DPJ.
Dans le volet des ressources humaines, les consultantes constatent que plusieurs dossiers concernant de jeunes contrevenants auraient mérité un signalement qui n’a pas été fait. Les ressources humaines traitaient le volet disciplinaire de l’employé, tout en présumant que le suivi relatif au jeune appartenait à la direction jeunesse. Cette séparation créait un espace où l’un et l’autre volets pouvaient ne pas être coordonnés.
Le rapport critique aussi l’absence d’attentes écrites et partagées entre les directions ainsi que l’encadrement insuffisant de certaines fonctions stratégiques.
Des décisions lentes et une imputabilité difficile à localiser
Le processus disciplinaire ne permettait pas, selon le rapport, d’agir rapidement ni de prendre des décisions suffisamment éclairées. Les gestionnaires et conseillers de proximité n’étaient pas toujours consultés lorsque les relations de travail validaient une suspension de plus de cinq jours ou un congédiement. Certaines versions de faits étaient incomplètes et devaient être reprises.
Les consultantes écrivent que, dans plusieurs dossiers où les éléments auraient permis un congédiement, l’organisation attendait plutôt la démission de l’éducatrice. La crainte d’une contestation et des coûts associés contribuait à l’hésitation. Des employés pouvaient ensuite travailler dans un autre établissement auprès d’une clientèle semblable.
Le rapport jugeait par ailleurs insuffisant un effectif de sept agents spécialisés en relations de travail pour une organisation de plus de 21 000 employés. Il recommandait l’ajout de ressources et une table de concertation pour les dossiers complexes.
Des vérifications de références non systématiques
La prise de références lors de l’embauche des éducateurs n’était pas une pratique habituelle et se faisait surtout lorsqu’un doute existait déjà. Selon les consultantes, la pénurie de personnel et l’intégration de main-d’œuvre indépendante avaient contribué à assouplir des critères d’embauche, alors que la formation et le coaching demeuraient insuffisants.
Le rapport note que les éducateurs ne sont pas nécessairement membres d’un ordre professionnel et ne sont donc pas tous soumis au Code des professions. Il recommande une vérification d’antécédents adaptée au travail auprès de personnes vulnérables, plutôt que la seule consultation du plumitif.
Des éducateurs ayant fait l’objet de signalements jugés fondés pour des relations de proximité auraient démissionné avant d’aller travailler dans d’autres organisations auprès d’une clientèle similaire. Le document mentionne qu’avec Santé Québec, les dossiers d’employés devaient être centralisés afin que le volet disciplinaire puisse suivre l’employé d’un établissement à l’autre. Cette mesure était alors annoncée; son efficacité concrète n’est pas démontrée par le rapport.
Une partie du portrait demeure caviardée
Le rapport public indique que de nombreux objets interdits entraient à Cité-des-Prairies et mentionne la présence de drogue. Des comptes rendus médiatiques ont aussi rapporté le congédiement, au printemps 2024, d’un agent qui aurait fait entrer des téléphones, des produits de vapotage et des substances interdites.
Plusieurs constats et recommandations de sécurité ont toutefois été retirés de la version publique. Il est donc impossible d’en décrire honnêtement le contenu. Le document laisse visibles certains éléments, notamment l’absence de salle de repos distincte pour les agents de La Relance, ce qui exposait des échanges confidentiels à être entendus par les jeunes.
Formation, discipline, signalement et circulation du personnel
Le rapport formule 40 recommandations sous l’axe psychosocial et réadaptation, puis 25 sous l’axe des ressources humaines. Douze recommandations de sécurité — les numéros 23 à 33 et 35 du premier axe — sont caviardées dans la version rendue publique. Les 53 recommandations lisibles sont résumées ci-dessous.
PSY-1 à PSY-11 · Formation et accompagnement
PSY-12 à PSY-22 · Pratiques, climat et gouvernance
PSY-23 à PSY-40 · Sécurité et décisions
RH-1 à RH-18 · Processus disciplinaire
RH-19 à RH-25 · Embauche, probation et départs
Quatre congédiements et deux gestionnaires suspendus
Au dévoilement du rapport, les informations publiques faisaient état de quatre congédiements : deux relativement à des gestes de nature sexuelle et deux pour des comportements inappropriés, notamment des contacts sur les réseaux sociaux ou des transgressions de frontières professionnelles. Deux gestionnaires étaient aussi suspendus avec salaire et d’autres décisions demeuraient possibles.
Le CIUSSS reconnaissait de graves lacunes et disait avoir commencé à appliquer des mesures correctrices pendant l’enquête. Le rapport recommandait notamment de renforcer les vérifications d’antécédents, la formation, le coaching, les mécanismes disciplinaires, la protection contre les représailles et la circulation de l’information jusqu’à la DPJ.
La publication des recommandations et l’annonce de correctifs ne permettent pas, à elles seules, de savoir lesquelles ont été réalisées, à quelle date, avec quelle preuve et quels résultats pour les jeunes. Aucun bilan public détaillé des 65 recommandations n’a été repéré pour cette mise à jour.
Un suivi public devenu difficile à retracer
Le SPVM a été saisi du dossier à l’automne 2024. Le ministre responsable des Services sociaux déclarait le 29 octobre s’être assuré qu’une enquête policière était en cours. Lors du dévoilement administratif du 17 décembre, les informations publiques indiquaient encore que l’enquête se poursuivait et que des accusations pourraient éventuellement être déposées.
Au 11 septembre 2026, aucune accusation criminelle directement identifiée au dossier Cité-des-Prairies n’a été retrouvée dans les sources publiques consultées. Cette absence de publication repérée ne prouve ni que le dossier policier est fermé, ni qu’il a été soumis ou refusé par le DPCP, ni qu’aucune accusation ne pourra être déposée. Seule une confirmation du SPVM ou du DPCP permettrait d’établir précisément son statut.
Cette distinction est fondamentale : une enquête administrative répond à des normes d’emploi, de gestion et de sécurité; une poursuite criminelle exige une preuve permettant au poursuivant d’estimer qu’une infraction peut être démontrée hors de tout doute raisonnable.
Un autre mécanisme, sans décision sur le fond
Certains anciens résidents de centres de réadaptation peuvent être visés par des actions collectives autorisées concernant des abus allégués dans le réseau. L’action E.L. c. Procureur général du Québec, 2022 QCCS 3044, ainsi que celle autorisée en 2025 au nom de personnes mineures placées sous une loi sur les jeunes contrevenants, constituent des démarches civiles distinctes.
L’autorisation d’une action collective permet au dossier d’avancer; elle ne confirme pas les allégations et n’établit pas la responsabilité d’une institution ou d’une personne. Ces recours ne remplacent ni l’enquête administrative ni une éventuelle procédure criminelle.
Du premier signalement au silence public sur le volet policier
Cette fiche repose d’abord sur le sommaire officiel de l’enquête administrative publié par le CIUSSS le 17 décembre 2024. Les 53 recommandations visibles sont paraphrasées; douze recommandations de sécurité sont identifiées comme caviardées. Le PDF officiel demeure la référence pour la structure, les numéros et le texte complet disponible.
Les informations sur les allégations initiales, les congédiements, les 24 signalements concernant des résidents et les 29 situations concernant d’anciens résidents proviennent de comptes rendus médiatiques attribuant ces renseignements aux autorités. Le statut criminel est décrit à partir de l’information publiquement repérable, sans déduire qu’une enquête est close.

