Neil deGrasse Tyson possède un doctorat en astrophysique. Pourtant, lorsqu’on lui demande s’il faut l’appeler « docteur », il répond simplement : « Appelez-moi Neil. » Son raisonnement mérite d’être transposé au monde juridique : un titre établit un statut professionnel, mais il ne transforme pas automatiquement une affirmation en vérité. Cela vaut pour « Docteur ». Cela vaut aussi pour « Maître ».
« Appelez-moi Neil »
Neil deGrasse Tyson ne refuse pas ses compétences ni sa formation. Il refuse que son titre serve de raccourci intellectuel. Il ne veut pas être cru parce qu’il est « docteur »; il veut donner à son interlocuteur les moyens de comprendre, de vérifier et de juger.
Voici la traduction française intégrale de son propos :
Appelez-moi Neil. J’évite les titres comme « docteur » ou « professeur », parce qu’ils laissent entendre que vous devez écouter ce que je dis parce que je porte un titre. Ce que je constate, c’est que lorsqu’on s’adresse à quelqu’un avec un titre, cela laisse entendre que tout ce qu’il dira ensuite doit donc être vrai.
Et je veux mériter cela en vous disant des choses qui vous feront dire : « Wow! » Vous ne direz pas « wow » simplement parce que vous me croyez, mais parce que vous aurez réussi à le comprendre vous-même et que vous vous serez approprié ce savoir.
Comme éducateur, c’est mon objectif. Je vous ai donné suffisamment d’outils rationnels; votre boîte à outils vous a permis de prendre votre propre décision, de juger par vous-même ce qui est vrai et ce qui ne l’est pas.
Traduction française d’EnDroit.ca
Cette idée ne diminue pas la valeur de l’expertise. Elle lui impose une exigence plus élevée : celle de démontrer plutôt que de réclamer l’adhésion.
Ce que le titre « Maître » établit — et ce qu’il n’établit pas
Au Québec, l’usage des titres professionnels et des abréviations qui signalent le statut d’avocat est encadré par la loi. Le titre « Maître » indique donc une appartenance professionnelle réelle. Il témoigne d’une formation, d’une admission au Barreau et d’obligations déontologiques.
Mais il n’établit pas que tout ce qui sera dit ensuite est vrai.
Deux avocats peuvent porter exactement le même titre et défendre, dans un même dossier, des thèses incompatibles. Les deux peuvent citer la loi. Les deux peuvent présenter leur interprétation avec assurance. Un tribunal pourra néanmoins rejeter l’argument de l’un, de l’autre, ou des deux.
Le droit ne devient pas vrai parce qu’un avocat l’affirme. Une proposition juridique doit résister aux faits, à la preuve, aux textes applicables, à la jurisprudence et à la contradiction. Le titre identifie la personne qui parle; il ne dispense jamais d’examiner ce qu’elle dit.
« Maître » est une qualification professionnelle. Ce n’est ni un certificat d’infaillibilité ni un monopole de la vérité.
Le respect n’est pas la soumission
Appeler une avocate ou un avocat « Maître » peut être une marque de courtoisie et une convention du milieu juridique. Le problème commence lorsque cette formule de civilité est présentée comme une raison de ne plus questionner, de ne plus contredire ou de ne plus exiger de preuve.
Le respect dû à une profession ne doit jamais devenir une soumission intellectuelle. Il doit surtout être réciproque. On ne peut pas exiger du citoyen qu’il honore scrupuleusement un titre tout en considérant que la dignité, l’intelligence ou la parole de ce même citoyen sont négociables.
C’est précisément la tension examinée dans notre article « Appelez-moi Maître pendant que je vous insulte ». Le problème n’y était pas l’existence du titre. Il résidait dans le contraste entre l’importance accordée à ce titre et le respect accordé à la personne qui se trouvait de l’autre côté.
Une formule de politesse peut être demandée. La crédibilité, elle, ne peut qu’être méritée.
« Protection du public » n’est pas un titre honorifique
Le parallèle s’étend aux institutions. Le Barreau du Québec présente clairement sa mission : assurer la protection du public, contribuer à une justice accessible et de qualité et défendre la primauté du droit. Le Code des professions prévoit lui aussi que chaque ordre professionnel a pour principale fonction d’assurer la protection du public.
Cette mission est fondamentale. Mais elle n’est pas une preuve que chacune des décisions prises au nom de l’institution protège effectivement le public.
De la même manière que le titre « Maître » ne rend pas chaque affirmation incontestable, l’expression « protecteur du public » ne rend pas chaque processus irréprochable. Une institution ne peut pas demander d’être crue uniquement en invoquant sa mission, son ancienneté ou sa notoriété. Elle doit permettre au public de constater, concrètement, comment cette mission se réalise.
La protection du public se mesure notamment à la qualité des enquêtes, à la clarté des motifs, à l’impartialité des processus, au traitement réservé aux plaignants, à la capacité de reconnaître une erreur et à la volonté de la corriger. Elle doit être visible, vérifiable et démontrable.
Lorsque la confiance s’érode, répéter plus fort « nous protégeons le public » ne suffit plus. La réponse ne peut pas être un slogan supplémentaire. Elle doit prendre la forme d’actes, de décisions expliquées, de transparence et de résultats.
La confiance ne se décrète pas
La leçon de Neil deGrasse Tyson est d’autant plus forte qu’elle vient d’un homme qui pourrait facilement s’appuyer sur ses diplômes et sa renommée. Il choisit plutôt de remettre des outils rationnels entre les mains de son interlocuteur. Son objectif n’est pas d’obtenir une croyance automatique, mais une compréhension autonome.
Le monde juridique gagnerait à adopter la même posture.
Un avocat crédible ne devrait pas craindre un citoyen qui vérifie, questionne et demande des explications. Une institution solide ne devrait pas craindre la transparence, la contradiction ni l’examen de ses décisions. Dans les deux cas, la confiance véritable naît lorsque l’autorité accepte de se soumettre elle aussi aux faits et à la raison.
On peut appeler un avocat « Maître » par usage ou par courtoisie. On peut reconnaître au Barreau du Québec l’importance de sa mission. Mais ni l’un ni l’autre ne doivent être dispensés de démontrer ce qu’ils avancent et de répondre de ce qu’ils font.
Un titre peut commander une formule de politesse. Il ne commandera jamais la vérité.
Le titre ouvre la porte. Ce sont les actions qui décident si la confiance entre.
Note éditoriale. Cette chronique porte sur l’autorité attachée aux titres professionnels et sur les conditions nécessaires à la confiance du public. Elle ne remet pas en cause la compétence de l’ensemble des avocates et des avocats. Les propos de Neil deGrasse Tyson sont traduits de l’anglais par EnDroit.ca à partir d’un extrait vidéo public.
Droit de réplique. Le Barreau du Québec et toute personne ou organisation concernée peuvent nous écrire à endroit.ca@outlook.com. Nous publierons intégralement toute réponse reçue.
Sources
Neil deGrasse Tyson sur son refus des titres professionnels, extrait vidéo · Barreau du Québec, mission de protection du public · Code des professions, article 23 · Loi sur le Barreau.
Crédit de l’image : Thor Nielsen / NTNU, via Wikimedia Commons — CC BY-SA 2.0. Montage graphique par EnDroit.ca.
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