En 1929, George W. Hill, président de l’American Tobacco Company, fait face à un immense problème commercial : les femmes représentent la moitié de la population, mais fumer en public demeure largement considéré comme indécent pour elles. Tant que ce tabou persiste, une partie considérable du marché potentiel lui échappe.
Il confie alors à Edward Bernays un mandat précis : faire tomber cette barrière sociale.
Bernays comprend qu’une publicité traditionnelle ne suffira pas. Dire aux femmes d’acheter des cigarettes au profit d’une compagnie de tabac ne provoquera aucun mouvement. Il doit transformer la signification même du produit.
Il consulte le psychanalyste A. A. Brill afin de comprendre ce que la cigarette peut symboliser. Brill lui explique qu’elle est associée au pouvoir masculin et qu’elle pourrait devenir, entre les mains des femmes, une « torche de la liberté ».
Bernays tient son idée.
Le 31 mars 1929, pendant le célèbre défilé de Pâques sur la Cinquième Avenue à New York, un groupe d’une dizaine de jeunes femmes recrutées pour l’occasion marche parmi la foule. Elles ont reçu des instructions. À un moment déterminé, elles sortent des cigarettes Lucky Strike et les allument publiquement.
Bernays a déjà prévenu les journalistes et les photographes qu’un groupe de femmes allait poser un geste contre l’inégalité entre les sexes. Sa propre secrétaire, Bertha Hunt, se présente comme l’une des instigatrices du mouvement. Devant un journaliste, elle raconte même que l’idée serait née après qu’un homme lui eut demandé d’éteindre sa cigarette dans la rue.
Le nom de l’American Tobacco Company demeure caché. Le public ne voit pas une campagne commerciale organisée par l’industrie du tabac. Il voit des femmes qui se dressent contre un interdit social.
Le lendemain, les journaux racontent que des jeunes femmes ont fumé publiquement comme un geste de « liberté ». Une opération publicitaire vient d’entrer dans l’actualité sous les apparences d’une manifestation spontanée.
La cigarette devient un symbole de liberté, d’émancipation et de pouvoir pour les femmes. Le produit disparaît derrière une cause légitime. Acheter et allumer une cigarette peut désormais être perçu comme une façon de revendiquer sa place dans la société.
Bernays n’a pas seulement fait la promotion d’un produit. Il a capté une aspiration réelle — l’égalité des femmes — pour la rattacher aux intérêts commerciaux de son client.
Ces femmes ont-elles été forcées? On leur a fourni une signification suffisamment puissante pour qu’elles adoptent le geste comme s’il venait entièrement d’elles.
C’est là que cette histoire rejoint le Barreau, les avocats et l’image de la justice.
Une association construite au fil du temps
Dans le monde juridique, cette construction ne s’est pas produite au cours d’un seul défilé. Elle s’est installée progressivement, par la loi, le prestige institutionnel, les discours publics et la répétition.
Le Barreau du Bas-Canada est incorporé en 1849. Selon l’historique publié par le Barreau du Québec, sa mission de départ consiste à surveiller que la profession ne soit exercée que par des personnes capables d’en remplir les devoirs « avec honneur et intégrité ».
Il s’agit alors d’organiser, de réglementer et de contrôler la profession.
Un moment charnière survient au début des années 1970, lorsque le Québec entreprend une réforme complète de son système professionnel.
En novembre 1972, devant une commission parlementaire étudiant le futur Code des professions, le Barreau explique avoir combattu une première version du projet parce qu’il estimait que des droits fondamentaux étaient menacés. Son bâtonnier reconnaît alors que « notre objectivité pouvait n’être pas totale ».
Le Barreau affirme néanmoins avoir organisé une consultation systématique auprès de citoyens de toutes les régions. Il présente ensuite le résultat comme une « preuve objective » que les préoccupations de la population rejoignent celles de la profession.
La défense de l’autonomie des avocats est ainsi présentée comme une défense des droits des citoyens, du secret professionnel et d’une justice libre de toute contrainte. Ces déclarations se trouvent toujours dans le Journal des débats de l’Assemblée nationale.
La protection du public : un slogan publicitaire
En 1973, l’adoption du Code des professions consacre une nouvelle formule. Son article 23 prévoit que chaque ordre professionnel a pour principale fonction « d’assurer la protection du public ».
L’association est désormais inscrite dans la loi :
- L’autonomie professionnelle protège les citoyens.
- Le Barreau protège le public.
- L’avocat protège les droits.
- La profession juridique devient indissociable de la justice elle-même.
De la loi à la mise en scène
Cette image ne demeure pas enfermée dans les textes législatifs.
En 2024, pour son 175e anniversaire, le Barreau présente son histoire sous le titre « Une histoire d’engagement envers le public ». Il affirme que l’Ordre « n’a jamais failli à sa mission première » de protéger le public et de rendre la justice plus accessible.
Pour transmettre ce récit, il produit des capsules sur son engagement envers les citoyens ainsi qu’une série réunissant des acteurs de l’émission judiciaire Indéfendable et de véritables avocats.
Le Barreau déploie également la campagne « Mon avocat, mon allié ». L’avocat y est présenté comme celui qui connaît la loi, a notre cause à cœur, contrôle nos émotions, nous rassure et nous accompagne à chaque étape. Des personnalités populaires sont invitées à parler de droit avec des avocats « sans langue de bois ».
Ce n’est plus seulement de l’information sur une profession. C’est la création d’une relation émotionnelle entre le citoyen et l’avocat.
Bernays associait la cigarette à la liberté, à l’émancipation et au pouvoir. Le Barreau associe l’avocat à la protection, à la confiance, à l’accompagnement et à la justice.
Dans les deux cas, une valeur profondément désirée est transférée vers ce que l’on souhaite faire adopter au public.
Quand l’association devient une évidence
À force d’être répétées, certaines équations cessent d’apparaître comme des messages institutionnels :
- L’avocat devient synonyme d’accès à la justice.
- Le Barreau devient synonyme de protection du public.
- La défense de la profession devient synonyme de défense de la primauté du droit.
- La critique du système devient une menace envers la confiance du public.
Une mission inscrite dans la loi ne prouve pourtant pas que chacune des décisions de l’institution sert effectivement le public. La protection du public doit se mesurer dans les gestes, les résultats, la transparence et la manière dont les citoyens sont réellement traités.
Le Barreau possède le prestige, les ressources et l’autorité nécessaires pour définir les mots du débat. Ses représentants sont consultés par les gouvernements, cités dans les médias et invités à expliquer au public le fonctionnement de la justice.
La même institution réglemente la profession, parle au nom de la protection du public et participe à la définition des solutions.
À force d’entendre principalement les mêmes voix, le citoyen finit par adopter leur vision comme s’il l’avait lui-même élaborée.
L’accès à la justice se transforme alors en accès à un avocat. Pourtant, le problème ne réside pas seulement dans l’incapacité de payer un professionnel. Il réside aussi dans un système devenu si complexe et si coûteux qu’il rend ce professionnel presque indispensable.
La personne non représentée est présentée comme un problème pour les tribunaux, alors qu’elle est souvent le résultat de ce système.
Le citoyen finit par défendre une justice à laquelle il n’a pas accès, parce qu’il a appris à confondre la remise en question du système avec une attaque contre la justice elle-même.
Les nouvelles torches de la liberté
En 1929, la cigarette n’était ni la liberté ni l’émancipation. Elle en avait emprunté l’image.
L’avocat n’est pas la justice. Il en a pourtant acquis une grande partie de la puissance symbolique.
La robe, le titre de « Maître », le langage inaccessible, la solennité des tribunaux et les références constantes à la protection du public produisent leur propre halo de légitimité.
Le Barreau réglemente une profession, mais il participe également à la définition publique de la justice, de ses problèmes et des solutions qu’il faudrait lui apporter.
Celui qui définit les mots du débat possède déjà une partie de la réponse.
Bernays avait compris qu’une idée devient particulièrement puissante lorsque le public oublie qui la lui a présentée.
Près d’un siècle plus tard, une question demeure essentielle : lorsque nous associons spontanément le Barreau à la protection du public et l’avocat à l’accès à la justice, défendons-nous une conclusion fondée sur les résultats — ou une image institutionnelle construite et répétée depuis des décennies?
Note éditoriale. Cette chronique porte sur la construction publique d’une image institutionnelle. Elle ne reproche aucune faute au Barreau du Québec ni à ses membres, et ne remet en cause ni la légitimité de sa mission légale ni la compétence des avocates et des avocats. Le rapprochement avec les méthodes d’Edward Bernays est une analogie destinée à éclairer un mécanisme de communication, non une affirmation selon laquelle le Barreau aurait employé des procédés comparables à ceux de l’American Tobacco Company.
Droit de réplique. Le Barreau du Québec et toute personne ou organisation concernée peuvent nous écrire à endroit.ca@outlook.com. Nous publierons intégralement toute réponse reçue.
Sources
Barreau du Québec, historique de l’Ordre et incorporation du Barreau du Bas-Canada en 1849 · Barreau du Québec, « Une histoire d’engagement envers le public », 175e anniversaire, 2024 · Barreau du Québec, campagne « Mon avocat, mon allié » · Code des professions (RLRQ, c. C-26), article 23 · Assemblée nationale du Québec, Journal des débats, commission parlementaire sur le Code des professions, novembre 1972 · Documentation publique sur la campagne « Torches of Freedom » d’Edward Bernays et le défilé de Pâques du 31 mars 1929.
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