La découverte d’un très jeune enfant dans un campement de la rue Notre-Dame à Montréal provoque l’indignation. Protéger le bambin était impératif. Mais l’histoire soulève une question plus difficile : comment une mère et son enfant peuvent-ils se retrouver jusque-là avant que le filet social ne réussisse à les rejoindre?
L’image est difficile à oublier : un bambin dans un campement de personnes en situation d’itinérance de la rue Notre-Dame, dans l’est de Montréal.
Depuis que l’histoire a été révélée, l’indignation est immédiate et compréhensible. Des citoyens ont raconté avoir vu un très jeune enfant dans des conditions qui les ont profondément bouleversés. La Direction de la protection de la jeunesse est maintenant impliquée et une enquête policière est en cours.
Mais au-delà du choc, une question mérite d’être posée.
Si notre réflexion s’arrête uniquement à condamner la mère, avons-nous vraiment compris ce qui s’est passé?
Deux versions qui doivent être distinguées
Les premiers reportages publiés par TVA Nouvelles ont présenté le bambin comme ayant été retrouvé seul dans le campement. Une résidente du secteur affirme que des citoyens auraient vu la mère entrer dans le campement, consommer de la drogue, puis quitter les lieux sans l’enfant. Une femme vivant elle-même dans le campement a également affirmé que la mère serait allée consommer.
Une résidente a raconté que des voisins avaient apporté de l’eau, des couvertures et des toutous au jeune enfant. Elle affirme également que ses pieds étaient très froids.
Ces éléments proviennent de témoins. Ils doivent être distingués de la version officielle communiquée par le Service de police de la Ville de Montréal.
Selon les informations transmises le 17 septembre à La Presse Canadienne par le porte-parole du SPVM Jean-Pierre Brabant, les policiers ont reçu un appel le 11 septembre concernant une femme et un enfant dans le secteur de Mercier–Hochelaga-Maisonneuve. Après avoir effectué des recherches, les policiers ont localisé la femme et l’enfant et ont constaté des éléments qu’ils jugeaient préoccupants.
Le SPVM indique collaborer avec la protection de la jeunesse. Son porte-parole a également précisé que la santé et la sécurité du bambin n’étaient pas en danger au moment où les policiers l’ont localisé. Il n’a pas été en mesure de préciser si la femme faisait elle-même l’objet d’une enquête.
TVA Nouvelles avait pour sa part rapporté que le SPVM lui avait confirmé que l’enfant avait été confié à la DPJ.
L’enfant devait être protégé. Ce point ne se discute pas.
Lorsqu’un très jeune enfant se trouve dans une situation où sa sécurité ou son développement peuvent être compromis, sa protection doit être immédiate.
Il ne s’agit donc pas ici de banaliser ce qui aurait pu se produire, ni de prétendre que l’itinérance ou la dépendance retirent à un parent ses responsabilités.
Mais reconnaître cette responsabilité n’oblige pas à fermer les yeux sur le reste.
Protéger cet enfant était nécessaire. Mais comment une mère et son très jeune enfant peuvent-ils se retrouver dans un campement avant que le filet social ne réussisse à les rejoindre?
Deux vulnérabilités, pas une seule
Dans cette histoire, la vulnérabilité de l’enfant est évidente. Elle justifie l’intervention des autorités et de la protection de la jeunesse.
Mais une seconde vulnérabilité existe également.
Une personne qui se retrouve dans un campement, possiblement aux prises avec une dépendance et avec un très jeune enfant, ne s’y retrouve généralement pas du jour au lendemain. L’itinérance s’inscrit souvent dans une accumulation de ruptures : logement, revenus, santé, relations, violence, services sociaux ou soutien familial.
Diane Pilote, directrice générale de Chez Doris, un organisme montréalais qui vient en aide aux femmes en situation de précarité, parle d’une « succession de ruptures » pour décrire les parcours de nombreuses femmes qui se retrouvent dans la rue.
Elle explique également que certaines femmes enceintes ou particulièrement vulnérables peuvent chercher à devenir presque invisibles. Après des traumatismes répétés, certaines perdent confiance envers les institutions et peuvent hésiter à demander de l’aide, y compris auprès des organismes communautaires.
Chez Doris explique que la première étape consiste parfois simplement à reconstruire ce lien de confiance. Ce n’est qu’ensuite qu’un accompagnement vers un CLSC, des soins médicaux ou un milieu plus sécuritaire devient possible.
La dépendance ne rend pas acceptable la mise en danger d’un enfant. L’itinérance non plus.
Mais chercher à comprendre comment une personne s’est retrouvée dans une telle situation n’efface pas sa responsabilité. Cela permet de poser une autre question : que faut-il changer pour éviter que la même scène se reproduise avec une autre mère et un autre enfant?
Le campement est le dernier maillon d’une longue chaîne
La Ville de Montréal reconnaît elle-même que les campements urbains ne constituent pas une solution viable, sécuritaire ou durable. Son approche officielle mise plutôt sur l’accompagnement et sur des solutions plus stables, notamment le logement transitoire.
Le campement de la rue Notre-Dame n’était d’ailleurs pas inconnu des autorités avant cette affaire.
En mars 2026, Montréal a annoncé le financement d’une équipe de l’organisme L’Anonyme spécifiquement chargée d’accompagner les personnes vivant dans les campements de la rue Notre-Dame. L’objectif annoncé était de créer un lien de confiance, de faciliter les interventions et de diriger les personnes vers des ressources et éventuellement vers le logement.
L’existence même de cette intervention démontre que les besoins sur ce site étaient déjà identifiés depuis plusieurs mois.
Des ressources sous pression
L’autre partie du problème se trouve dans les moyens disponibles pour intervenir avant qu’une situation atteigne le point de rupture.
En mars dernier, le Réseau d’aide aux personnes seules et itinérantes de Montréal, le RAPSIM, évaluait à plus de 16 millions de dollars l’écart entre le financement fédéral destiné à certains services montréalais en 2025-2026 et celui prévu en 2026-2027, notamment en raison de la fin du Plan de réponse communautaire aux campements.
Selon l’organisme, plus de 30 projets n’ont pas été reconduits à compter du 1er avril, tandis que plusieurs autres ont vu leur financement réduit ou stagner.
Mais parler uniquement de « coupes » donnerait également un portrait incomplet.
Dans son budget 2026-2027, Québec a prévu 24,8 millions de dollars afin d’assurer la continuité de services en itinérance. En mai, le gouvernement a aussi annoncé un investissement de 28 millions de dollars visant l’itinérance dans les régions de Montréal, de l’Outaouais et de la Capitale-Nationale.
De son côté, la Ville de Montréal indique avoir porté son enveloppe annuelle consacrée à l’itinérance à 29,8 millions de dollars en 2026, soit environ 20 millions de plus qu’en 2025.
Le débat ne porte donc pas simplement sur l’existence ou l’absence de dépenses publiques. La question est aussi celle de la stabilité des services, de leur accessibilité et de leur capacité à rejoindre les personnes les plus marginalisées avant qu’elles ne se retrouvent en situation de crise.
L’itinérance féminine reste souvent cachée
La présence possible d’une mère et d’un enfant dans un campement attire l’attention sur une réalité moins visible de l’itinérance.
Les femmes ne vivent pas nécessairement l’itinérance de la même manière que les hommes. Certaines se déplacent d’un logement temporaire à un autre, restent chez des connaissances, demeurent dans des relations violentes ou évitent les ressources institutionnelles. Leur situation peut ainsi demeurer invisible beaucoup plus longtemps.
C’est précisément ce que soulève Chez Doris : lorsqu’une femme enceinte ou une mère vulnérable ne fait plus confiance aux institutions, la rejoindre devient beaucoup plus difficile.
Or, lorsqu’un enfant est impliqué, chaque rupture de ce lien comporte des conséquences potentiellement beaucoup plus graves.
L’affaire entre en campagne électorale
La découverte du bambin a rapidement débordé du fait divers pour devenir un enjeu de la campagne électorale québécoise.
La mairesse de Montréal, Soraya Martinez Ferrada, a qualifié la situation d’inacceptable et évoqué une « crise nationale humaine ». Elle affirme vouloir obtenir davantage de moyens d’agir et dit examiner différentes options, y compris des moyens légaux.
Les chefs provinciaux ont également réagi. Paul St-Pierre Plamondon a critiqué le bilan du gouvernement sortant et soutient que le logement et l’accompagnement doivent faire partie de la réponse. La première ministre sortante Christine Fréchette a appelé à une intervention concertée des municipalités, de Québec, d’Ottawa, du secteur privé et du milieu communautaire. Le chef libéral Charles Milliard a également affirmé que la situation commandait une action accrue.
Ces réactions surviennent alors que les partis présentent différentes propositions pour lutter contre l’itinérance. L’événement ne permet toutefois pas, à lui seul, d’établir un lien causal entre une décision gouvernementale précise et la situation de cette mère ou de cet enfant.
Condamner une mère ne reconstruira pas un filet social
Il serait facile de réduire cette histoire à une image : celle d’une mauvaise mère qui aurait laissé son enfant dans un campement.
Peut-être certaines responsabilités individuelles devront-elles effectivement être établies. C’est aux autorités compétentes de le déterminer à partir des faits.
Mais si l’analyse s’arrête là, elle laisse intacte une question beaucoup plus inconfortable.
Combien de ruptures faut-il avant qu’une personne se retrouve à vivre sous une tente? Combien de fois peut-elle échapper aux services? Combien de portes doit-elle ne plus être capable de franchir avant que la rue devienne son dernier refuge?
Et lorsqu’un enfant se trouve au milieu de cette détresse, attendre le moment où les policiers et la DPJ doivent intervenir signifie nécessairement que quelque chose, quelque part en amont, n’a pas fonctionné comme il aurait dû.
La responsabilité d’un parent et celle d’une société ne s’annulent pas. Les deux peuvent exister en même temps.
EnDroit.ca
Protéger les enfants exige d’intervenir lorsque leur sécurité est compromise. Mais une société qui veut réellement éviter le prochain drame doit aussi tenter de rejoindre leurs parents avant qu’ils ne soient rendus au bout du filet.
C’est peut-être là que se trouve la question la plus importante soulevée par ce bambin retrouvé dans un campement de Montréal.
Non pas seulement : « Comment une mère a-t-elle pu en arriver là? »
Mais aussi : « Comment avons-nous pu la laisser se rendre jusque-là? »
Note éditoriale. Plusieurs éléments concernant les circonstances précédant l’intervention policière proviennent de témoignages rapportés par TVA Nouvelles. EnDroit.ca distingue ces témoignages des informations confirmées par le SPVM. La police indique avoir localisé la femme et l’enfant après des recherches, avoir constaté des éléments préoccupants et collaborer avec la protection de la jeunesse. L’identité de la mère et celle de l’enfant ne sont pas publiées.
Précision. Cet article ne vise ni à minimiser les obligations d’un parent envers son enfant ni à conclure qu’une défaillance précise d’un organisme ou d’un gouvernement a causé cette situation. Il examine les enjeux plus larges d’itinérance, de dépendance, de protection de la jeunesse et d’accès aux services qu’elle soulève.
Droit de réplique. Le SPVM, la Ville de Montréal, le gouvernement du Québec, Chez Doris, les organismes communautaires concernés et toute personne directement visée peuvent nous écrire à endroit.ca@outlook.com. Nous publierons intégralement toute réponse reçue.
Sources
TVA Nouvelles — Un bambin retrouvé dans un campement de la rue Notre-Dame · La Presse Canadienne / Global News — Version du SPVM et enquête en cours · TVA Nouvelles — Entrevue avec Diane Pilote, directrice générale de Chez Doris · Ville de Montréal — Gestion des campements.
RAPSIM — Financement fédéral des services en itinérance à Montréal · Gouvernement du Québec — Budget 2026-2027 · Gouvernement du Québec — Investissements annoncés en itinérance · Ville de Montréal — Investissements 2026 en itinérance.
Journal de Québec — Réactions des chefs politiques · TVA Nouvelles — Réaction de la mairesse de Montréal.
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