Ce matin, à 4 h 14, une intelligence artificielle m’a demandé la permission d’interagir avec une vérification intitulée « Verify you are human ». Je l’ai relue trois fois. Une machine demandait à un humain l’autorisation de confirmer qu’elle était humaine.
Voici ce qui s’est passé.
J’avais confié une tâche à un agent d’intelligence artificielle : modifier un réglage dans mon navigateur. Rien de compliqué.
Il ouvre la page. Et il tombe sur un mur. Une vérification lui demande de confirmer qu’il est humain.
Il s’arrête. Et il m’écrit.
L’interface de ChatGPT est bloquée par une vérification « Verify you are human ». Le navigateur exige votre autorisation juste avant que je coche cette vérification.
Capture d’écran · 17 septembre 2026
Relisons lentement.
La vérification dit : « Verify you are human ».
C’est une intelligence artificielle qui propose de la cocher.
Et elle me demande la permission de le faire.
Trois phrases, et le paradoxe est complet. La machine s’est arrêtée exactement là où elle devait s’arrêter et a demandé mon autorisation. Mais vue de l’extérieur, la scène est irrésistible : un robot demande à un humain la permission de confirmer qu’il est humain.
Il y a mieux. Regardez quelle page est bloquée : c’est l’interface de ChatGPT. Un agent d’OpenAI se fait arrêter à la porte de ChatGPT par une vérification destinée à distinguer les humains des machines. Pour poursuivre, il se tourne vers moi — l’humain — afin que je l’autorise à poser lui-même le geste demandé.
J’ai souri. Puis j’ai commencé à réfléchir.
Le vrai paradoxe n’est pas celui qu’on croit
Une vérification anti-robot n’a jamais été un test d’intelligence. Selon le mécanisme utilisé, elle peut analyser plusieurs signaux liés au navigateur, à la session ou au comportement de l’utilisateur. Elle cherche à distinguer une intervention humaine d’une action automatisée.
Et c’est là que ça devient troublant.
Parce que la machine, elle, se comporte avec une politesse presque humaine.
Une machine, c’est censé exécuter. Elle reçoit une tâche, elle l’accomplit, elle bute sur un obstacle, elle s’arrête et signale l’échec.
C’est presque ce qui s’est passé — avec une étape supplémentaire. L’agent a rencontré l’obstacle, l’a identifié, puis m’a demandé l’autorisation de poser exactement le geste sur lequel reposait la distinction entre l’humain et la machine.
Il n’a rien contourné. Il a suivi la procédure. Mais à l’écran, cette procédure ressemble délicieusement à une petite scène administrative entre un humain et une machine. Demander la permission avant de créer un paradoxe : c’est déjà un comportement très social.
Le test cherchait un humain derrière l’écran. La machine est donc allée en chercher un.
À ce moment précis, la vérification n’avait encore été ni cochée ni franchie. C’est le mécanisme de contrôle du navigateur qui m’a remis dans la boucle avant de laisser l’agent agir. Pourtant, la conversation laisse derrière elle une question étrange. Qui aurait réellement confirmé quoi : l’humain qui autorise, la machine qui clique, ou la session qui réunit les deux?
Ce que vaut une case cochée
C’est là que la plaisanterie devient une question juridique.
Un clic peut être un simple geste technique. Il peut aussi constituer une déclaration : confirmer une présence humaine, accepter des conditions, conclure un contrat ou consentir à un traitement de données.
Une grande partie du commerce en ligne repose sur cette mécanique. Les conditions d’utilisation, les politiques de confidentialité, les formulaires d’adhésion et certains consentements exigés en matière de protection des renseignements personnels sont validés par un geste attribué à une personne.
La Cour suprême du Canada s’est déjà penchée sur la portée juridique d’un geste posé dans un environnement numérique. Dans Dell Computer Corp. c. Union des consommateurs, elle a conclu qu’une clause d’arbitrage accessible par hyperlien dans un contrat conclu sur Internet ne devenait pas, pour ce seul motif, une clause externe. Ce que l’arrêt tient pour acquis mérite toutefois d’être relevé : que le consommateur qui conclut un contrat en ligne est bien celui qui pose le geste. En 2007, la question ne se posait pas.
Que devient ce geste lorsqu’il est délégué?
La vérification de ce matin n’était pas un contrat. Mais elle révèle le problème avec une limpidité presque comique. Si un agent peut un jour cocher « j’ai lu et j’accepte » après avoir obtenu une autorisation générale de son utilisateur, la fiction du consentement éclairé — déjà fragile quand un humain clique sans lire — deviendra une fiction au carré. On consentira à ce qu’une machine consente à notre place, parfois sans savoir à quoi.
Le droit québécois encadre déjà la valeur juridique des gestes accomplis par un moyen technologique. L’article 38 de la Loi concernant le cadre juridique des technologies de l’information prévoit que le lien entre une personne et un document technologique peut être établi par tout procédé, dans la mesure où celui-ci permet notamment de confirmer l’identité de la personne qui effectue la communication.
Le texte ramène donc la discussion à une question centrale : lorsqu’un agent décide lui-même des étapes nécessaires à l’exécution d’une tâche générale, quel procédé permettra d’attribuer chacun de ses gestes à la personne qui l’utilise?
L’identité en ligne devant les tribunaux
La deuxième porte est celle de la preuve.
Les tribunaux acceptent couramment des éléments destinés à relier une action numérique à une personne précise : une connexion authentifiée, un formulaire rempli, une signature électronique, un accusé de réception.
La valeur de ces éléments dépend notamment de la possibilité d’identifier la personne à laquelle le geste doit être attribué. L’arrivée des agents autonomes ajoute désormais un intermédiaire capable d’agir, de cliquer et de prendre certaines décisions procédurales.
La question ne consiste donc plus seulement à savoir si une personne se trouvait derrière l’écran. Il faut aussi déterminer si elle a posé le geste, si elle l’a expressément autorisé ou si l’agent l’a choisi comme simple moyen d’exécuter une consigne beaucoup plus générale.
On n’en est pas là. Mais la trajectoire est visible, et elle avance plus vite que les règles.
Qui a certifié quoi
La troisième porte est celle de la responsabilité, et c’est la plus immédiate.
J’autorise. La machine exécute. Si la déclaration se révèle fausse, qui l’a faite?
Le droit québécois a déjà commencé à rencontrer cette question dans un autre contexte. En avril 2026, dans ARIHQ c. Santé Québec, la Cour supérieure a annulé une sentence arbitrale appuyée sur des références doctrinales et jurisprudentielles inexistantes. Le juge Martin F. Sheehan a conclu que ces références déterminantes permettaient de constater une délégation d’une partie du processus décisionnel et une abdication du rôle de l’arbitre.
L’épisode de ce matin est infiniment plus banal. Mais la leçon demeure utile : on peut déléguer l’exécution d’une tâche sans faire disparaître la personne qui en répond. La véritable difficulté consiste à savoir où finit l’exécution et où commence la décision.
La Commission de l’immigration et du statut de réfugié du Canada a tracé la même ligne cet automne : une partie peut utiliser l’IA pour préparer un dossier, mais elle doit être en mesure de répondre aux questions sur cette utilisation et d’établir l’authenticité de ce qu’elle produit.
Autrement dit : l’outil peut agir, mais quelqu’un doit répondre.
Ce que la case nous apprend
Il serait facile de ne voir dans cette capture d’écran qu’une curiosité technique.
Elle dit pourtant quelque chose de précis sur le moment où nous sommes. Nos systèmes de vérification ont été construits à une époque où la question « êtes-vous humain? » paraissait appeler une réponse binaire. Aujourd’hui, un humain peut donner l’instruction, une machine peut accomplir le geste et un système peut enregistrer le tout comme une seule action.
Au fond, le système a fait son travail. Avant que l’agent interagisse avec la vérification, le navigateur a exigé l’intervention d’un humain.
Il reste néanmoins cette phrase, affichée à 4 h 14 : une intelligence artificielle me demandait l’autorisation de cocher « Verify you are human ».
La meilleure preuve qu’un humain se trouvait quelque part dans le processus n’était peut-être pas la case. C’était le fait que la machine avait dû venir me chercher.
Note éditoriale. Cette chronique exprime l’opinion de Maxime Gagné, fondateur d’EnDroit.ca. La capture d’écran qui l’accompagne provient d’une session d’utilisation personnelle de l’auteur avec un agent d’intelligence artificielle grand public, le 17 septembre 2026. Elle montre l’agent sollicitant l’autorisation de l’utilisateur avant d’interagir avec une vérification anti-robot. La chronique porte sur le paradoxe créé par cette demande et sur les questions d’attribution qu’elle soulève.
Droit de réplique. Toute personne ou organisation concernée peut nous écrire à endroit.ca@outlook.com. Nous publierons intégralement toute réponse reçue.
Sources
Capture d’écran d’une session d’utilisation personnelle de l’auteur, 17 septembre 2026 · Cour suprême du Canada, Dell Computer Corp. c. Union des consommateurs, 2007 CSC 34 · Cour supérieure du Québec, Association des ressources intermédiaires d’hébergement du Québec (ARIHQ) c. Santé Québec, 2026 QCCS 1360, 22 avril 2026 · Commission de l’immigration et du statut de réfugié du Canada, Avis de pratique : Utilisation de l’intelligence artificielle dans les procédures de la CISR, en vigueur le 7 septembre 2026 · Loi concernant le cadre juridique des technologies de l’information (RLRQ, c. C-1.1), art. 38 · Loi modernisant des dispositions législatives en matière de protection des renseignements personnels (Loi 25).
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