Deux avocats québécois — Me Vivan Nguyen et Me Yanick Péloquin — décrivent, dans un échange de courriels qu’ils nous ont autorisés à publier sous leur nom, la même difficulté à faire témoigner, contre-interroger et déposer des pièces devant les tribunaux de la jeunesse et de la famille. Un témoignage de praticiens qui soulève des questions sur ce qui se joue, au quotidien, en salle d’audience. L’échange intégral est téléchargeable ci-dessous.
I — Le contexteDeux avocats, une même observation
EnDroit.ca a reçu, avec l’accord explicite de leurs auteurs, un échange de courriels tenu en juillet 2026 entre deux avocats du Québec : Me Vivan Nguyen, de Montréal, qui pratique notamment en protection de la jeunesse et en droit familial, et Me Yanick Péloquin, de Sorel-Tracy. Les deux se connaissent peu : c’est Me Péloquin qui, le premier, a écrit à sa consœur après avoir vu passer son nom. De ce premier contact est née une conversation sur un même constat de terrain.
Nous publions cet échange tel qu’il nous a été transmis, sous le nom des deux avocats. Ce choix leur appartient : Me Péloquin a expressément demandé à ne pas être anonymisé (nous y revenons plus bas). Il s’agit ici d’un témoignage de praticiens — de leur lecture, subjective, de leur expérience en salle d’audience — et non d’un constat établi par un tribunal. Nous le présentons comme tel.
II — Le premier courriel« Plusieurs juges rouspètent lorsque je le fais »
Le 8 juillet 2026, Me Péloquin écrit à Me Nguyen. Il se présente comme un avocat qui fait du droit de la jeunesse sans que ce soit la dominante de sa pratique, et qui n’hésite pas à confronter les intervenants en contre-interrogatoire lorsqu’il relève des incohérences. C’est là, dit-il, que la difficulté commence.
« Je suis du genre à confronter les intervenants en contre-interrogatoire (quand je constate des incongruités), mais plusieurs juges rouspètent lorsque je le fais. J’avoue que c’en est frustrant puisque l’avocat.e de la DPJ a les coudées franches pour cuisiner les parents sur leurs failles. »
Il formule ensuite une observation plus large, qui touche non pas un juge en particulier, mais un rapport de force qu’il dit percevoir de façon récurrente devant les instances de l’État.
« Je constate que les instances étatiques semblent jouir d’une présomption tacite d’avoir déjà 50 % de la preuve par prépondérance avant même l’audition au fond : DPJ, Santé Québec, Curateur public, notamment. »
Conscient du caractère inhabituel de sa démarche, il ajoute qu’il n’en voudrait pas à sa consœur de ne pas lui répondre, et qu’il voulait simplement lui dire qu’« un confrère est inspiré par [sa] passion de la justice ». Il pose enfin une question directe : devant ces réactions, faut-il « battre en retraite » ou « persister » ?
III — La réponse« Je me heurte systématiquement à toute l’opposition imaginable »
Le 14 juillet, Me Nguyen répond. Sa description recoupe celle de son confrère, tout en restant, elle aussi, prudemment cadrée.
« Je me heurte systématiquement à toute l’opposition imaginable lorsqu’il est question de faire témoigner un témoin, de procéder à un contre-interrogatoire ou de déposer des pièces. »
C’est ici qu’intervient la nuance essentielle du dossier, et elle vient de l’avocate elle-même. Me Nguyen rappelle que la décision sur ce qui est admissible ne lui appartient pas : elle revient au tribunal, et une fois la décision rendue, elle s’y conforme.
« Il appartient toutefois au Tribunal de déterminer les éléments de preuve admissibles ainsi que les questions qui peuvent être posées. Rien ne me freine jusqu’à ce que le Tribunal rende une décision à laquelle je dois me conformer dès qu’elle est prononcée. »
Pour illustrer ce qu’elle appelle « la dynamique en salle de cour », elle rapporte une scène qu’elle dit avoir vécue. Nous la reproduisons comme ce qu’elle est : un propos rapporté, non vérifiable, où aucun magistrat n’est identifié.
« Il m’est arrivé de répondre à un magistrat : « Je respecte votre décision. » Il s’est alors exclamé : « NON ! Vous ne respectez pas ma décision ! Vous l’acceptez ! » »
Ces courriels expriment la perception de deux avocats sur leur pratique. Ils ne démontrent pas qu’un juge ou une institution a mal agi, et ne visent personne nommément — Me Péloquin précise lui-même qu’il ne cible « pas de juge en particulier ». C’est au tribunal, et à lui seul, qu’il revient de trancher l’admissibilité de la preuve et l’étendue d’un contre-interrogatoire. Ce que l’échange donne à voir, c’est plutôt une question de fond : deux praticiens, indépendamment l’un de l’autre, décrivent un même sentiment de déséquilibre. Ce sentiment mérite-t-il d’être entendu et documenté ? C’est la seule prétention de cet article.
IV — Le choix d’être nommé« Je serais plus mal à l’aise d’avoir mon nom caviardé »
La suite de l’échange est, à sa manière, la plus révélatrice. Me Nguyen, avant tout partage, propose de caviarder le nom et les coordonnées de son confrère pour le protéger d’éventuelles représailles. Elle lui confie d’ailleurs avoir elle-même reçu, dit-elle, « un nombre significatif de plaintes au Barreau en raison de [ses] dénonciations ». Me Péloquin, lui, refuse l’anonymat.
« Je ne vois pas pourquoi mon nom serait caviardé. Je suis fier de me battre ouvertement à vos côtés et de contribuer à donner une voix aux gens visés par le droit de la jeunesse. Vous pouvez soumettre le tout avec mes coordonnées. »
Il précise l’esprit de sa démarche : il assume ses propos, ce n’est pas la première fois qu’il critique publiquement le fonctionnement du système, et il tient à circonscrire sa cible.
« J’assume ce que j’affirme. Et je ne vise pas de juge en particulier, juste plusieurs d’entre eux. »
V — Ce que cela soulèveUne question qui dépasse deux dossiers
Le droit de la jeunesse et le droit familial se déploient en grande partie à huis clos, à l’abri du regard public, pour protéger les enfants et les familles concernées. Cette confidentialité, légitime et nécessaire, a toutefois un effet secondaire : ce qui se passe en salle d’audience y demeure largement invisible. Les seuls à pouvoir en témoigner sont ceux qui y sont — parents, intervenants, et avocats.
Lorsque deux de ces avocats décrivent, chacun de leur côté, la même impression de déséquilibre entre l’État et le citoyen, cela ne prouve rien à soi seul. Mais cela pose une question que la confidentialité de ces tribunaux rend difficile à examiner : le justiciable ordinaire dispose-t-il, dans les faits, des mêmes moyens que les instances étatiques pour faire valoir sa preuve ? EnDroit.ca ne prétend pas y répondre. Nous choisissons de rendre ces voix audibles, et de continuer à recueillir, avec la même rigueur, celles qui voudront s’ajouter — nommées ou anonymes, selon le choix de chacun.
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EnDroit.ca continue de recevoir les témoignages des citoyens, mais aussi, de plus en plus, ceux d’avocats et de professionnels du droit. Nous respecterons toujours l’anonymat lorsqu’il est demandé. Nous invitons donc les juristes — avocats, notaires — ainsi que les intervenants et les professionnels concernés à nous écrire en toute confidentialité s’ils souhaitent apporter leur point de vue. Chaque voix compte, nommée ou anonyme, selon le choix de chacune et chacun.
→ La disparité de la pratique pré-audition au fond en droit de la jeunesse
→ Comment porter plainte contre la DPJ
→ Un message d’espoir : le soutien de Me Vivan Nguyen à EnDroit.ca
Note éditoriale. Cet article reproduit un échange privé entre deux avocats, publié avec le consentement écrit et explicite des deux parties ; Me Yanick Péloquin a expressément demandé à être nommé. Les propos rapportés reflètent l’opinion et l’expérience subjective de leurs auteurs ; ils ne constituent pas des faits établis, ne visent aucun magistrat ni aucune personne nommément, et n’engagent que ceux qui les expriment. EnDroit.ca est un média indépendant de journalisme juridique citoyen. Cet article ne constitue pas un avis juridique. L’auteur n’est pas avocat.
Sources et références
Document source. Échange complet entre Me Vivan Nguyen et Me Yanick Péloquin, courriels du 8 au 14 juillet 2026, version non caviardée transmise à EnDroit.ca avec le consentement des deux avocats.
Cet article repose sur un document transmis avec consentement. EnDroit.ca est un média indépendant de journalisme juridique citoyen. Cet article ne constitue pas un avis juridique. L’auteur n’est pas avocat.
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