Il devait faire entrer les palais de justice québécois dans l’ère numérique. Huit ans après son lancement en grande pompe, le virage traîne toujours, ses coûts réels demeurent impossibles à retracer, et son échéance a été repoussée à 2029 — un report décidé au printemps 2025, à l’ouverture de l’enquête sur le fiasco SAAQclic, et un chantier que Québec envisage désormais d’auditer.
Pour le citoyen qui attend un système judiciaire plus rapide, l’horizon a reculé de quatre ans, jusqu’en 2029. Et pour qui met les pieds dans un palais de justice, l’écart entre l’ambition affichée en 2018 et la réalité de 2026 saute aux yeux : les procureurs y poussent encore des chariots débordant de filières beiges, certaines requêtes s’écrivent toujours sur du papier carbone, et le système de plumitif servant à consulter l’index des dossiers remonte à 1975.
Ce n’est pas un détail technique. C’est un chantier d’un demi-milliard de dollars qui, année après année, n’aboutit pas — et dont plus personne ne peut dire combien il aura coûté au total.
I — La promesse
Un demi-milliard annoncé, une réforme qui n’arrive pas
L’histoire commence en 2017, lorsque Québec entreprend de repenser le fonctionnement de ses tribunaux. Dans le budget 2018-2019, le gouvernement libéral d’alors attache un montant de 500 millions de dollars à ce virage, présenté comme une transformation d’une ampleur sans précédent.
L’objectif est ambitieux : passer à des dossiers judiciaires entièrement numériques, créer de nouveaux portails d’accès en ligne, généraliser les comparutions par visioconférence et uniformiser le traitement des dossiers d’un district à l’autre. Huit ans plus tard, une partie de la promesse est livrée — dépôt en ligne des procédures, consultation des dossiers non contentieux, audiences virtuelles héritées de la pandémie — mais le gros du travail, notamment les volets criminel, pénal et civil, reste à venir.
L’enveloppe attachée au Plan pour moderniser le système de justice (PMSJ) dans le budget 2018-2019. Le Barreau du Québec évoque aujourd’hui un investissement total de 675 M$ pour l’ensemble du plan. Huit ans plus tard, le ministère n’est toujours pas en mesure de chiffrer le coût total du projet une fois inclus le déploiement, l’exploitation et les retards.
II — Le cœur du chantier
Lexius : le programme phare, et l’opacité des coûts
Au centre du plan se trouve le programme Lexius, doté à lui seul d’un budget de 195 millions de dollars. Sa mission : dématérialiser tout le parcours judiciaire, du dépôt des procédures jusqu’à l’exécution des jugements, pour la Cour du Québec, la Cour supérieure et la Cour d’appel.
C’est ici que les questions s’accumulent. Le ministère de la Justice soutient qu’il n’y a pas de dépassement de coûts et que l’enveloppe initiale tient toujours. Sauf que ce budget de 195 millions ne couvre que le développement de Lexius — pas son déploiement, ni son exploitation à long terme, dont les dépenses sont absorbées ailleurs dans le budget général du ministère. Plus troublant encore : le ministère reconnaît ne détenir aucun document permettant d’isoler les coûts de développement de ceux du déploiement. Autrement dit, personne ne peut dire aujourd’hui combien ce chantier aura réellement coûté.
Pour le seul volet Lexius, on trouve la trace de dix-sept contrats conclus avec huit entreprises différentes. Depuis 2024, c’est la firme montréalaise CGI qui pilote le projet — au terme d’un contrat à forfait de 43,6 millions de dollars — sur la base d’une solution infonuagique de la multinationale américaine Microsoft (Azure).
III — Le vert du tableau de bord
Des « vases communicants » pour rester dans le budget
Sur le tableau de bord public des projets informatiques du gouvernement, les dossiers du ministère de la Justice affichent tous une lumière verte du côté des coûts. Un affichage rassurant — mais que des sources ayant travaillé sur le plan décrivent comme le fruit d’une véritable gymnastique budgétaire.
Selon ces témoignages, lorsqu’un dossier n’a plus d’argent, les sommes sont transférées vers un autre, sans que le Conseil du trésor soit nécessairement consulté. Une source affirme par ailleurs qu’il est impossible que l’étirement des projets jusqu’en 2029 se fasse sans générer de nouveaux frais, ne serait-ce que les salaires des équipes maintenues en poste plus longtemps que prévu. Selon le tableau de bord tel que rapporté à l’été 2025, environ 39 millions de dollars avaient alors été dépensés sur le seul volet Lexius. Un chiffre déjà largement dépassé : en mai 2026, Radio-Canada rapportait que, en compilant le développement et l’entretien du programme, près de 164,5 millions avaient été engloutis — signe de l’ampleur réelle des dépenses que le tableau de bord public ne laissait pas voir.
« Un demi-milliard, huit ans de travaux, et les palais de justice tournent encore au papier carbone. Le retard n’est pas une question d’échéancier : c’est un déni de service au citoyen. »
IV — Le report
Un glissement à 2029, annoncé en pleine tempête SAAQclic
Le système Lexius devait être fonctionnel en mai 2025. En avril 2025 — à peine un mois avant l’échéance —, Québec a plutôt repoussé la livraison au 30 juin 2029, un report de quatre ans. Le calendrier de cette annonce n’est pas anodin : elle est survenue alors que s’ouvraient les audiences de la commission Gallant, chargée d’examiner le fiasco des systèmes informatiques de la Société de l’assurance automobile du Québec. Un an plus tard, au printemps 2026, le chantier est passé sous la loupe.
Une révision de la planification globale du projet.
Lexius n’est pas le seul touché. Un second projet, évalué à 16,1 millions de dollars et destiné à améliorer la gestion des audiences virtuelles lors des procès, a lui aussi été reporté de quatre ans. Après les dérapages informatiques observés à la SAAQ et dans le réseau de la santé, le virage numérique de la justice — chiffré à au moins un demi-milliard — pourrait à son tour faire l’objet d’un audit : le ministère de la Cybersécurité et du Numérique se prépare à en mener un, a rapporté Radio-Canada au printemps 2026.
V — Le terrain
Pendant ce temps, l’attente et l’inquiétude
Ce sont les artisans du système qui écopent. Entre 2018 et 2024, environ 700 greffières et greffiers ont démissionné, et plusieurs dizaines de départs à la retraite n’ont pas été remplacés. Les syndicats affirment recevoir peu d’information sur ce grand chantier, au point de multiplier les demandes d’accès à l’information pour obtenir l’heure juste.
Les avocats, eux, doivent parfois préparer leurs pièces en double — papier et numérique — parce que le système hybride actuel ne tranche pas. Et tant que les données ne seront pas uniformisées, il demeure difficile de mesurer précisément où se logent les délais qui étranglent la justice québécoise. Sollicité, le ministre de la Justice, Simon Jolin-Barrette, a refusé d’accorder une entrevue sur la question.
2017 — Début de la planification de la modernisation.
Budget 2018-2019 — Lancement du Plan pour moderniser le système de justice (PMSJ) ; 500 M$ inscrits au budget (le Barreau évoque un total de 675 M$).
195 M$ — Budget de développement du programme Lexius (cœur du plan).
Février 2024 — CGI décroche le pilotage (contrat à forfait de 43,6 M$) ; solution infonuagique Microsoft Azure.
17 contrats / 8 entreprises — pour le seul volet Lexius.
~39 M$ — Sommes dépensées selon le tableau de bord (été 2025).
~164,5 M$ — Développement et entretien du programme compilés, selon Radio-Canada (mai 2026).
Mai 2025 — Échéance initialement prévue.
Avril 2025 — Report annoncé au 30 juin 2029 (quatre ans de retard), à l’ouverture des audiences de la commission Gallant.
16,1 M$ — Second projet (audiences virtuelles) également repoussé de quatre ans.
~700 — Démissions de greffiers entre 2018 et 2024.
La transparence sur les fonds publics n’est pas un luxe. C’est la première ligne de reddition de comptes.
Note éditoriale. Cet article s’appuie sur des sources publiques et journalistiques (ministère de la Justice du Québec, Barreau du Québec, Radio-Canada, La Presse, Droit-inc, Vérificateur général du Québec). Les montants, échéanciers et données peuvent évoluer ; le chiffre de ~39 M$ correspond au tableau de bord gouvernemental tel que rapporté à l’été 2025, et celui de ~164,5 M$ au bilan développement-entretien rapporté par Radio-Canada en mai 2026. Vérifiez toujours l’information à jour auprès des sources officielles. EnDroit.ca est une plateforme indépendante de journalisme juridique. Ce texte ne constitue pas un avis juridique. L’auteur n’est pas avocat.
Sources et références
Le report et les coûts. Radio-Canada, « Le mégaprojet informatique de la justice sous surveillance » et « Le virage numérique du système de justice retardé à 2029 » (mai 2026) · La Presse, « Numérisation de la justice : délais de quatre ans et projet suspendu » (août 2025) · Droit-inc, reprise du dossier (mai 2026).
Le programme Lexius. Ministère de la Justice du Québec, section « Lexius – Services judiciaires numériques », justice.gouv.qc.ca · Barreau du Québec, « Transformation de la justice – Programme Lexius », barreau.qc.ca · Tableau de bord des projets en ressources informationnelles du gouvernement du Québec.
Contexte. Gouvernement du Québec, budget 2018-2019 (annonce du Plan pour moderniser le système de justice) · Commission d’enquête sur la gestion de la modernisation des systèmes informatiques de la SAAQ (commission Gallant, audiences ouvertes le 24 avril 2025) · Vérificateur général du Québec, vgq.qc.ca.
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