Six familles d’accueil. Deux centres d’accueil. Un frère retiré avant sa naissance et adopté sans que leur mère ne s’en souvienne avoir consenti. Des rapports qu’elle découvre à l’adolescence et qu’elle dit remplis d’informations fausses. M.V. raconte quarante ans de sa vie et de celle de sa famille. EnDroit.ca publie son témoignage intégralement, sans un mot changé.
Aujourd’hui, je ressens le besoin de raconter mon histoire. Ce n’est pas pour susciter la pitié, mais pour témoigner de ce que j’ai vécu. Mon histoire est longue, complexe et douloureuse, mais elle mérite d’être entendue.
Tout commence dans les années 1980. Ma mère est une jeune mère monoparentale qui élève seule mon frère. Elle travaille et fait tout ce qu’elle peut pour répondre à ses besoins. Un jour, à la suite d’un signalement, probablement fait par la gardienne de l’époque, la DPJ retire mon frère, qui n’a que deux ans.
À la suite de ce retrait, ma mère fait une grave dépression et est hospitalisée en psychiatrie. Lorsqu’elle sort de l’hôpital, elle tente de reprendre contact avec son fils. C’est alors qu’on lui annonce qu’il a été adopté.
Elle tombe en état de choc.
Selon ses souvenirs, elle n’a jamais accepté cette adoption ni signé de document en ce sens. Cette annonce la plonge dans une immense souffrance. À partir de ce moment, sa santé mentale se détériore profondément.
Je tiens à préciser que ma mère était, et est toujours, une femme douce, gentille et profondément aimante. Malgré les problèmes de santé mentale avec lesquels elle s’est battue toute sa vie, elle s’occupait bien de moi. Je crois que cette maladie est apparue à la suite du traumatisme qu’elle a vécu lorsque mon frère lui a été retiré.
À la fin des années 1980 [année de naissance retirée — pour protéger l’identité], je viens au monde. Je nais dans une famille déjà profondément marquée par ce qui s’était passé avec la DPJ. Ma mère portait encore les blessures laissées par le retrait de mon frère et tout ce qu’elle avait vécu.
Mon père biologique n’a jamais fait partie de notre vie. Il ne voulait pas d’enfant, mais ma mère a choisi de me garder.
Par la suite, ma mère a rencontré un homme qui est devenu mon père adoptif. Il l’a épousée et m’a adoptée afin de me sortir du système des familles d’accueil. Pour moi, il a toujours été un véritable héros. Lui aussi prenait bien soin de moi.
Avant même l’âge de deux ans, je suis retirée à mon tour. La raison invoquée est l’instabilité psychologique et émotionnelle de ma mère.
Après ce premier placement, je retourne vivre avec ma mère et mon père adoptif. Malheureusement, cela ne dure pas. La DPJ revient et me retire encore une fois. Encore et encore, la santé mentale de ma mère est utilisée comme motif.
J’ai toujours eu le sentiment que la DPJ cherchait constamment des défauts ou des raisons d’intervenir plutôt que d’aider notre famille.
Une enfance où je fais constamment le yo-yo entre ma mère et mon père adoptif, les familles d’accueil et les centres d’accueil.
Au total, j’ai connu six familles d’accueil ainsi que deux centres d’accueil.
Je tiens à préciser une chose importante : je n’étais pas une enfant délinquante. Je n’avais pas de problèmes de comportement. J’étais une enfant calme, timide, qui avait appris à se faire toute petite pour ne déranger personne. J’avais très peu d’estime de moi et un immense manque de confiance. J’étais simplement une enfant brisée par le système.
À l’adolescence, j’ai enfin eu accès à mon dossier. C’est à ce moment-là que j’ai découvert plusieurs rapports contenant, selon moi, de nombreuses informations fausses.
Par exemple, un rapport affirmait que j’avais volé des médicaments à ma mère. C’est totalement faux.
Un autre disait que, pendant les récréations à l’école, je retournais à la maison pour vérifier si ma mère allait bien parce que je prenais trop de responsabilités envers elle. Là encore, c’était faux.
Et ce ne sont que quelques exemples parmi plusieurs affirmations qui, selon mes souvenirs et mon vécu, ne correspondaient pas à la réalité.
Lire ces rapports a été extrêmement difficile. J’avais l’impression que des informations inexactes avaient contribué aux décisions prises concernant ma famille.
Un autre événement m’a profondément marquée.
Vers l’âge de dix ans, la DPJ m’a demandé de rencontrer un psychologue pour une évaluation en lien avec de possibles attouchements sexuels.
Pourtant, à ma connaissance, je n’avais jamais été victime d’agression sexuelle.
Je ne comprenais même pas pourquoi j’étais là. On me posait des questions comme si j’avais vécu ce genre de situation. Je répétais que ce n’était pas le cas, mais j’avais l’impression que le psychologue devait réaliser l’évaluation qui lui avait été demandée par la DPJ.
Je n’ai jamais compris pourquoi j’avais dû subir cette évaluation.
Avec le recul, je crois que cette expérience a laissé des traces. Elle a contribué à créer une méfiance envers les hommes, alors que je n’avais jamais vécu les événements pour lesquels j’étais évaluée.
À quinze ans, alors que j’étais en famille d’accueil, j’ai commencé une relation avec un homme de vingt-trois ans. Je le connaissais déjà [lien familial retiré — atteinte à la réputation].
Rapidement, il est devenu très contrôlant et dominateur. Comme j’étais déjà fragilisée par tout ce que j’avais vécu, je me suis adaptée à cette relation sans réaliser à quel point elle était malsaine.
À dix-sept ans, je suis tombée enceinte.
C’est alors qu’il a demandé au tribunal d’obtenir ma garde. Le juge a accepté et la DPJ m’a remise à lui.
Cet homme me faisait subir de la violence physique et psychologique. Il me contrôlait, m’isolait et m’empêchait de voir mes proches.
À plusieurs reprises, la police est intervenue après des signalements de cris. Chaque fois, il expliquait que j’étais une jeune difficile provenant de la DPJ et qu’il avait ma garde. Les policiers repartaient.
Une fois, ils ont même appelé ma travailleuse sociale. Lorsqu’elle est arrivée, elle m’a réprimandée parce qu’il lui avait fait croire que tout était de ma faute. Pourtant, ce n’était pas vrai.
Quelques mois auparavant, j’avais donné naissance à ma fille. Pour la première fois de ma vie, j’ai découvert ce qu’était l’amour inconditionnel.
J’étais une maman présente, aimante et dévouée.
Mais je vivais toujours sous l’emprise de cet homme.
À vingt ans, j’ai eu un deuxième enfant. Puis un troisième.
Pendant seize ans, j’ai subi la violence physique, psychologique, le contrôle, les humiliations et l’isolement.
À trente-deux ans, malgré toutes mes peurs, j’ai trouvé le courage de partir avec mes enfants.
C’était l’une des décisions les plus difficiles de ma vie.
J’avais peur de tout. J’avais grandi dans un système qui m’avait appris à survivre plutôt qu’à vivre.
Aujourd’hui, avec le recul, je ressens le besoin de raconter mon histoire.
Je ne prétends pas que toutes les interventions de la DPJ sont mauvaises. Je sais que des enfants ont besoin d’être protégés.
Mais dans mon cas, je garde le sentiment qu’au lieu d’aider notre famille, le système l’a profondément brisée.
La DPJ a d’abord retiré mon frère. Puis elle m’a retirée à mon tour.
Ma mère n’a jamais retrouvé la femme qu’elle était avant ces événements. Moi, j’ai grandi sans stabilité, ballotée entre plusieurs familles d’accueil et centres d’accueil. J’ai aussi découvert, en lisant mon dossier, des rapports qui contenaient selon moi des informations fausses et qui ont pu influencer les décisions prises à notre égard.
Je ne pourrai jamais récupérer l’enfance qu’on m’a enlevée.
On dit souvent que le temps guérit les blessures. Certaines blessures ne guérissent jamais complètement. On apprend seulement à vivre avec.
Aujourd’hui, je choisis de raconter mon histoire.
Témoignage
Toute personne qui estime que ses droits ou ceux de son enfant n’ont pas été respectés par la Direction de la protection de la jeunesse dispose de recours gratuits. Notre guide explique lesquels, dans quel ordre, et à qui écrire dans chaque région : Porter plainte contre la DPJ.
Si vous vivez de la violence conjugale, la ligne SOS violence conjugale répond 24 heures sur 24, gratuitement et confidentiellement, au 1 800 363-9010.
Un témoignage, publié intégralement. Ce texte a été rédigé par son autrice et est publié sans modification. Il exprime son point de vue, son vécu et ses souvenirs, et n’engage pas la rédaction d’EnDroit.ca. Seuls le chapeau et la présente note sont de la rédaction.
Anonymat et caviardage. L’autrice a demandé à ne pas être identifiée. Son année de naissance et le lien qui l’unissait à l’homme dont elle parle ont été retirés du texte, à la demande de la rédaction, afin de protéger son identité et celle de tiers. Aucun autre élément n’a été modifié.
Nature du récit. Il s’agit d’un témoignage personnel et non d’une enquête journalistique. Les faits rapportés, notamment ceux concernant le contenu de rapports ou les motifs des décisions prises, sont ceux dont l’autrice se souvient et qu’elle interprète selon son vécu. Ils n’ont pas été contre-vérifiés auprès des personnes ou des organismes mentionnés, et aucune faute n’est imputée à une personne identifiable.
Droit de réponse. Toute personne ou institution qui se reconnaîtrait dans ce récit peut nous écrire à endroit.ca@outlook.com. Nous publierons intégralement toute réponse reçue.
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