Un financement de 8,5 M$ pour des juristes communautaires, annoncé ce matin. Sur le papier, une bonne nouvelle. Mais c’est la dernière d’une longue série d’annonces — et il en pleuvra d’autres d’ici le Sommet sur l’État de droit de septembre. Petite anatomie d’une stratégie : la promesse perpétuelle.
Une institution qui a perdu la confiance du public a deux chemins devant elle : réparer ce qui la lui a fait perdre, ou multiplier les signes qu’elle s’en occupe. Le premier est lent, coûteux, et exige de se regarder soi-même. Le second ne coûte qu’un communiqué.
I — Le déclencheurEncore un financement, encore une bonne nouvelle
Ce matin, le ministre de la Justice, la Chambre des notaires et le Barreau du Québec ont annoncé conjointement un financement de 8,5 M$ pour l’embauche d’une trentaine de juristes en milieu communautaire. Vingt-six organismes et cliniques juridiques universitaires en bénéficieront, pour offrir des services de première ligne en droit du logement, de la consommation, de la famille et de la jeunesse, sur trois ans.
Disons-le honnêtement : sur le papier, c’est une bonne nouvelle. Personne de sérieux ne va cracher sur de l’aide juridique de proximité pour les gens qui en ont le plus besoin. Si vous croisez l’un de ces juristes dans un organisme de quartier l’an prochain, tant mieux — c’est utile, c’est concret, et ça aidera de vraies personnes.
Mais reculons d’un pas. Cette annonce n’arrive pas seule. Elle s’inscrit dans l’entente « Justice citoyens » — 80 M$ annoncés en avril 2025 entre le ministère, la Chambre des notaires et le Barreau — et elle précède un automne très chargé : le premier Sommet québécois sur l’État de droit, en septembre. Entre aujourd’hui et là, attendez-vous à une cadence soutenue d’annonces. Amenez-en, des promesses. Il va y en avoir.
II — Le mécanismeAnnoncer, c’est déjà agir — en apparence
Quand la confiance s’effrite, une institution peut faire deux choses. Elle peut s’attaquer aux causes de cette érosion, ce qui est long et inconfortable. Ou elle peut prouver qu’elle « travaille sur le problème » : annoncer un investissement, un nouveau service, un sommet, une déclaration solennelle. C’est une réponse de nature politique — un geste qui affiche du mouvement, qui remplit l’espace médiatique, et qui, surtout, ne coûte rien aujourd’hui.
Nous sommes justement en campagne électorale. On connaît la mécanique des promesses pré-électorales : nombreuses, généreuses, datées d’après le scrutin, et auxquelles on ne croit qu’à moitié. Les annonces sur la justice, en ce moment, suivent le même tempo. Plus le Sommet approche, plus le flot va s’intensifier. Ce n’est pas une coïncidence de calendrier — c’est une occupation de l’espace, pensée pour saturer la conversation publique.
Une institution sous pression peut chercher à restaurer sa crédibilité de deux façons : en réglant le problème de fond, ou en démontrant qu’elle s’en occupe. La seconde — la légitimation par le procédé — consiste à multiplier les signaux d’action (financements, sommets, comités, déclarations) sans nécessairement toucher aux causes. Le geste rassure à court terme et affiche de la bonne volonté ; il ne devient une réforme que lorsqu’il modifie réellement ce qui a fait perdre la confiance.
III — Le fondSoigner le symptôme, éviter la cause
Le problème n’est pas que ces mesures soient mauvaises. C’est qu’elles soignent le symptôme en évitant la cause.
La confiance des citoyens envers le système de justice ne s’est pas effritée faute de juristes communautaires. Elle s’est effritée sous l’effet d’un sentiment d’injustice : des procédures interminables, des coûts hors de portée du citoyen ordinaire, et un appareil qui répugne à examiner ses propres failles. On finance l’accès par l’extérieur — la première ligne, la périphérie — sans jamais toucher à ce qui est grippé à l’intérieur.
Or il y a une question qu’aucun sommet et aucun chèque de 8,5 M$ ne règlent : celle de l’autorégulation. C’est le même ordre professionnel qui défend les intérêts de ses membres et qui juge leurs manquements envers le public. Tant que les réformes annoncées ne touchent pas ce nœud — le coût réel, la simplification des procédures, la reddition de comptes envers le citoyen —, elles restent des ajouts en bordure du système. Nécessaires, oui. Périphériques, aussi.
On finance l’accès par l’extérieur, sans jamais toucher à ce qui est grippé à l’intérieur.
IV — Le retournementLe contraste que plus personne ne rate
C’est là que la stratégie finit par se retourner contre elle-même. On annonce, en langage administratif, des mesures pour « les personnes vulnérables ». Pendant ce temps, une vraie personne vulnérable, elle, continue de se faire broyer par le même système, le même jour. Le fossé entre le communiqué et la réalité vécue est devenu visible pour tout le monde.
Car quelque chose a changé dans le décor. Les citoyens ne se paient plus en promesses. Ils comparent l’annonce d’aujourd’hui à leur expérience d’hier, et ils gardent la note. Chaque promesse devient un repère qu’on ressortira dans un an : qu’est-il advenu du financement annoncé ce matin ? Du Sommet de septembre ? Qu’est-ce qui a changé, concrètement, sur le terrain ? Sans mandat officiel et sans qu’on le leur ait demandé, les citoyens sont devenus les vérificateurs des promesses du système de justice.
ConclusionSe protéger, ou se regarder
Alors oui, il y en aura d’autres, des annonces, d’ici septembre. Beaucoup d’autres. Et plusieurs seront, en soi, de bonnes mesures. Mais donner accès à un système en qui l’on ne fait plus confiance ne réglera pas, à lui seul, la crise de confiance.
Financer l’accès : oui. À condition que l’accès et l’examen des causes avancent ensemble. Tant qu’on colmate l’extérieur en refusant de regarder l’intérieur, la promesse — même sincère, même financée — reste une opération de communication, pas une réforme.
Il se protège en ayant le courage de se regarder soi-même.
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Note éditoriale. Cet article est une chronique d’opinion fondée sur des faits publics : le communiqué gouvernemental du 9 juillet 2026 sur le projet Juristes communautaires, l’entente « Justice citoyens » et l’annonce du Sommet québécois sur l’État de droit. Les appréciations qui y sont formulées relèvent de l’analyse de l’auteur. EnDroit.ca est un média indépendant de journalisme juridique citoyen. Cet article ne constitue pas un avis juridique. L’auteur n’est pas avocat.
Sources et références
Annonce commentée. « Des juristes communautaires pour renforcer l’accès à la justice », Cabinet du ministre de la Justice et procureur général du Québec, 9 juillet 2026 (financement de 8,5 M$, 26 organismes, une trentaine de juristes, sur trois ans).
Contexte. Entente « Justice citoyens » conclue en avril 2025 entre le ministère de la Justice, la Chambre des notaires du Québec et le Barreau du Québec (investissement total annoncé de 80 M$ pour l’accès à la justice).
Calendrier. Premier Sommet québécois sur l’État de droit, les 8 et 9 septembre 2026, au Palais des congrès de Montréal, sous le thème « S’unir pour protéger notre État de droit ».
Cet article est une chronique d’opinion fondée sur des faits publics. EnDroit.ca est un média indépendant de journalisme juridique citoyen. Cet article ne constitue pas un avis juridique. L’auteur n’est pas avocat.
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