Le Barreau du Québec convie 750 personnes à réfléchir à l’effritement de la confiance du public. La conférence de clôture de la première journée sera livrée par un astronaute.
Il y a des nouvelles qui se commentent d’elles-mêmes.
Les 8 et 9 septembre prochains, le Barreau du Québec tiendra au Palais des congrès de Montréal le premier Sommet québécois sur l’état de droit. Le thème : « S’unir pour protéger notre état de droit ». Le prétexte, assumé sans détour par l’Ordre lui-même : selon un sondage Léger réalisé pour le Barreau, 43 % des Québécois estiment que leur confiance envers les institutions publiques a diminué ces dernières années. Seulement 4 % jugent qu’elle s’est améliorée.
Le moment est choisi. Le Sommet se déroule en pleine campagne électorale provinciale, et c’est voulu : le bâtonnier Marcel-Olivier Nadeau a dit vouloir « faire parler de justice » pendant que les partis parlent de santé et d’éducation. On ne peut pas lui reprocher le calcul. Il est bon.
Reste à savoir de quoi, exactement, on parlera.
Le programmeCe qui est prévu, et qui est sérieux
Soyons juste. Le programme n’est pas vide, loin de là.
Le très honorable Richard Wagner, juge en chef de la Cour suprême du Canada, ouvre le Sommet aux côtés du bâtonnier. Ian Bassin, cofondateur de l’organisation américaine Protect Democracy, viendra décortiquer les sept étapes par lesquelles une démocratie bascule dans l’autoritarisme — lentement, légalement, presque imperceptiblement. David Frum, du magazine The Atlantic, participe à un dîner-causerie sur les pays où l’état de droit s’est effondré. Jean-Marc Léger présentera les indices du World Justice Project, qui mesure l’état de droit dans 140 pays. Les porte-parole en matière de justice des partis provinciaux débattront à 26 jours du scrutin.
Ce sont là des blocs substantiels, avec des gens qui ont quelque chose à dire sur le sujet annoncé. Il faut le reconnaître, parce que la critique qui suit n’a de sens que si on la reconnaît.
16 hEt puis, l’espace
Le premier jour se termine par une conférence intitulée « De l’intention à l’action ». Le descriptif officiel : « Une conférence autour de la préparation aux conditions extrêmes comme outil de résilience face aux changements. » Le conférencier : Chris Hadfield, présenté par le Barreau comme « Commandant, Explorateur, Conférencier de renom, Chef d’entreprise, Auteur de six bestsellers ».
Précisons tout de suite ce qui n’est pas en cause. Chris Hadfield est un homme remarquable. Premier Canadien à avoir commandé la Station spatiale internationale, ancien directeur des opérations de la NASA en Russie, trois missions spatiales, une carrière de plusieurs décennies au sommet de l’exploration spatiale. Il a dirigé des équipes multinationales dans des environnements où l’erreur ne se répare pas. Sur le leadership, la gestion du risque et la préparation à l’imprévu, il a une expertise réelle et durement acquise. Ce n’est pas rien, et ce n’est pas contestable.
La question n’est pas s’il est qualifié. La question est : qualifié pour répondre à quoi?
Il fait face à un déficit de crédibilité. Ce n’est pas le même problème, et ça ne se règle pas avec les mêmes outils.
L’étauLes deux crises, celle du dehors et celle du dedans
Le Barreau est pris en étau, et les deux mâchoires se sont refermées à peu près en même temps.
D’un côté, le public. Une partie des citoyens ne croit plus qu’un ordre professionnel puisse discipliner ses propres membres sans se protéger lui-même. C’est le procès classique fait à l’autorégulation : le syndic, le conseil de discipline, l’inspection professionnelle sont tous logés à la même enseigne que ceux qu’ils surveillent. Que ce soupçon soit fondé ou non dans les faits, il existe, il est répandu, et un sommet ne le dissipera pas en le contournant.
De l’autre côté, les membres. Le 20 mai 2026, le Projet pilote sur les services juridiques novateurs était publié à la Gazette officielle du Québec pour une consultation de 45 jours. Ce que le projet propose, en clair : un « bac à sable réglementaire » permettant à des entités qui ne sont pas détenues par des avocats d’offrir temporairement des services normalement réservés à la profession — générer un contrat, un bail, un testament, aiguiller un justiciable aux petites créances — à l’aide d’outils d’intelligence artificielle générative. La représentation devant les tribunaux demeure exclue. Le projet est établi à la suggestion du Barreau lui-même, qui en assurera l’administration.
L’objectif est défendable, et même noble : réduire les coûts, élargir l’accès. Mais pour l’avocate ou l’avocat qui vient de suivre la formation obligatoire du Barreau sur l’encadrement déontologique de l’IA générative, entrée en vigueur le 1er avril 2026, l’équation est difficile à avaler. Lui, il est soumis au Code de déontologie, à l’assurance responsabilité, à l’inspection professionnelle. L’entité du bac à sable, elle, n’est pas membre de l’Ordre. Le monopole devient une porte tournante, et c’est l’Ordre qui la fait tourner.
L’horaireL’ordre du jour comme aveu
Un programme, ça se lit comme un budget : ce qu’on y met en évidence dit ce qu’on juge important.
La première journée s’ouvre sur un « numéro d’ouverture » — une fresque immersive mariant danse contemporaine, projections visuelles et trame sonore cinématographique. Elle comprend un « moment créatif » destiné à « activer notre muscle créatif ». Elle se termine par l’espace. Le tout compte pour 11 heures de formation continue reconnues, à 650 $ le billet en tarif de lancement.
L’accès à la justice, lui, est traité le lendemain dans l’une de quatre mini-conférences simultanées. Le titre du bloc pose pourtant la bonne question : « L’accès à la justice : un droit à géométrie variable? » Les coûts, les délais, la complexité — c’est-à-dire précisément ce que le citoyen rencontre quand il rencontre la justice.
L’autorégulation de la profession, elle, n’apparaît nulle part à l’horaire.
L’exerciceCe qu’on aurait pu faire du créneau de 16 h
L’exercice n’est pas gratuit. Demandons-nous ce qui aurait pu occuper le meilleur moment du jour 1, celui qu’on retient en sortant de la salle.
- Un débat franc sur le bac à sable réglementaire, avec des membres qui s’y opposent, sur scène, au micro.
- Un panel de justiciables qui ont porté plainte contre un avocat et qui raconteraient le processus tel qu’ils l’ont vécu.
- Une comparaison chiffrée avec les juridictions où l’autorégulation a été démantelée — l’Angleterre et le pays de Galles, notamment.
- Un examen des délais réels du bureau du syndic.
Rien de tout ça n’est spectaculaire. Rien de tout ça ne se vend en tarif de lancement. Tout ça, en revanche, répondrait à la question que le Sommet prétend poser.
Garder les pieds sur terreLe vrai risque pour le Barreau
On dira que c’est injuste, qu’un événement de deux jours a besoin d’un moment fort, d’un souffle, d’inspiration. C’est vrai. Les congrès professionnels ont toujours eu leur conférencier vedette, et il n’y a aucune honte à vouloir remplir une salle.
Mais il faut alors choisir son vocabulaire. Un événement inspirant sur le leadership et la résilience, c’est légitime. Un sommet convoqué pour répondre à l’effondrement de la confiance du public envers les institutions, c’est autre chose. On ne peut pas invoquer le second et livrer le premier.
Le risque, pour le Barreau, n’est pas que le Sommet soit mauvais. Il sera probablement réussi : la salle sera pleine, les panels seront intéressants, la « Déclaration québécoise sur l’état de droit » sera adoptée, les captations circuleront bien sur LinkedIn. Le risque est qu’il soit réussi comme opération de communication et sans effet comme réponse. Que les 43 % de Québécois qui doutent regardent la scène, y voient un astronaute, et concluent qu’on leur a encore parlé d’autre chose.
La confiance ne se restaure pas par la vue d’ensemble. Elle se restaure par les détails désagréables : qui surveille qui, avec quels moyens, dans quels délais, avec quelles conséquences.
Vue du palais de justice, elle en a beaucoup — et c’est là que les citoyens attendent le Barreau.
Cette chronique exprime le point de vue de la rédaction d’EnDroit.ca. Les éléments de programmation, les titres de conférences et les descriptifs cités proviennent du site officiel du Sommet québécois pour l’état de droit. Rien dans ce texte ne met en cause les compétences ou l’intégrité des personnes nommées. Photo : portrait officiel de l’Agence spatiale canadienne et de la NASA.
EnDroit.ca est une plateforme citoyenne indépendante d’information juridique. Ce texte ne constitue pas un avis juridique.
Sources
Barreau du Québec, Sommet québécois pour l’état de droit, programmation complète · Barreau du Québec, communiqué du 17 juin 2026, « Perte de confiance dans nos institutions » · La Presse, « Le Barreau tiendra un grand sommet durant la campagne électorale », 17 juin 2026 · Radio-Canada, « Un sommet du Barreau sur la protection des institutions durant la campagne électorale », 17 juin 2026 · Barreau du Québec, avis aux membres, Projet pilote sur les services juridiques novateurs, publication à la Gazette officielle du Québec, 20 mai 2026 · Le Devoir, « Le Barreau du Québec souhaite lancer une IA pour fournir des conseils juridiques à des particuliers », juin 2026 · Droit-inc, « Services juridiques : vers une dérogation aux actes réservés? », 28 mai 2026 · Barreau du Québec, avis aux membres, formation obligatoire « Encadrer l’IA générative dans la pratique du droit », en vigueur le 1er avril 2026 · CAIJ, Actualités juridiques récentes, mai 2026.
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