Que faire quand une plainte au syndic est fermée sans examen? Quand le Protecteur du citoyen se déclare sans compétence? Quand l’aide juridique refuse le dossier? En 78 jours, sur deux de nos quatre adresses seulement, 183 personnes nous ont écrit 699 courriels. Cent quatre y joignaient des jugements ou des documents officiels. Quarante-sept écrivaient après avoir vu une porte se refermer.
Il existe une situation dont presque personne ne parle, et qui est pourtant devenue banale au Québec.
Une personne dépose une plainte. Au syndic d’un ordre professionnel, au Commissaire à la déontologie policière, au Conseil de la magistrature, à un commissaire aux plaintes, à la Commission des droits de la personne. Elle attend des mois. Puis elle reçoit une lettre lui annonçant que son dossier est fermé, que l’organisme n’a pas compétence, ou que sa plainte n’a pas été retenue. Parfois, elle ne reçoit rien du tout.
Et là, elle fait quoi?
Les institutions expliquent abondamment comment porter plainte. Aucune n’explique quoi faire quand la plainte échoue.
Nous le savons, parce que c’est à nous que ces gens écrivent ensuite. Nous publions aujourd’hui le portrait de ce courrier, parce qu’il dit quelque chose que les rapports annuels ne disent pas.
En 78 jours, du 1er juin au 17 août 2026, sur deux des quatre adresses de la plateforme, nous avons reçu 699 courriels de 183 personnes différentes. Voici ce qu’ils contiennent.
I — Le volume699 courriels en 78 jours
Six cent quatre-vingt-dix-neuf courriels, cent quatre-vingt-trois expéditeurs, soixante-dix-huit jours. Près de neuf courriels par jour, sur deux adresses seulement.
Chaque personne a écrit en moyenne près de quatre fois. Ce ne sont donc pas des courriels de passage : ce sont des échanges qui se poursuivent, parfois sur des semaines.
Il faut mesurer ce que ce chiffre représente pour une plateforme comme la nôtre. Nous n’avons ni budget public, ni employé, ni pouvoir d’enquête, ni mandat légal. Ramené sur une année, ce seul rythme correspondrait à plus de 3 200 courriels — un ordre de grandeur comparable au volume annuel de demandes d’enquête reçues par le Bureau du syndic du Barreau du Québec, un organisme doté de locaux, de personnel et d’un pouvoir de contrainte.
Et encore : ces 699 courriels ne représentent que la moitié de nos adresses, et un seul de nos canaux.
II — Les sujetsCe dont on nous parle
Voici les sujets qui reviennent. Un même courriel peut évidemment en toucher plusieurs : une histoire de garde d’enfants implique souvent la DPJ, un avocat et un juge à la fois.
| Sujet | Courriels | Expéditeurs |
|---|---|---|
| Barreau, syndic, avocats | 335 | 102 |
| Juges, magistrature, déontologie judiciaire | 139 | 46 |
| DPJ, protection de la jeunesse | 110 | 44 |
| Police, SQ, SPVM, déontologie policière | 87 | 32 |
| Protecteur du citoyen, CDPDJ | 60 | 26 |
| Santé, Collège des médecins | 58 | 26 |
| CNESST, TAT, SAAQ, IVAC | 50 | 17 |
| Garde d’enfants, droit familial | 42 | 19 |
| Aide juridique | 32 | 19 |
| Logement, Tribunal administratif du logement | 26 | 15 |
Un même courriel peut porter sur plusieurs sujets; les totaux ne s’additionnent donc pas.
Le premier constat est net, et il n’est pas celui qu’on attendrait.
Ce qui domine, ce n’est pas le droit lui-même. Ce ne sont pas des questions sur le contenu de la loi, sur la procédure ou sur les délais. Ce sont les mécanismes de surveillance qui reviennent le plus : le syndic, la déontologie judiciaire, la déontologie policière, le Protecteur du citoyen, la Commission des droits de la personne.
Autrement dit, les gens ne nous écrivent pas d’abord parce qu’ils ne comprennent pas la loi.
Ils nous écrivent parce qu’ils ne comprennent pas ce qui est arrivé à leur plainte.
III — La natureCe qu’on nous envoie
| Nature | Courriels | Expéditeurs |
|---|---|---|
| Joignent des documents ou des jugements | 330 | 104 |
| Demandent de l’aide ou une orientation | 127 | 61 |
| Emploient le mot « témoignage » | 111 | 41 |
| Se disent seuls, sans avocat | 31 | 14 |
| Demandent explicitement une enquête | 22 | 10 |
C’est la première ligne qui mérite l’attention.
Trois cent trente courriels contiennent des pièces : jugements, procès-verbaux, décisions disciplinaires, correspondance institutionnelle, rapports d’évaluation, numéros de dossier. Ils proviennent de 104 expéditeurs différents.
Ce n’est pas du courrier de lecteurs. Ce ne sont pas des opinions sur l’actualité. Ce sont des gens qui déposent leur dossier quelque part.
Ils viennent déposer leurs pièces.
IV — Le chiffre centralIls écrivent après la porte fermée
C’est la donnée qui donne son sens à toutes les autres.
| Courriels | Expéditeurs | |
|---|---|---|
| Mentionnent un dossier fermé, un refus, un rejet ou une absence de réponse | 122 | 47 |
| Rattachent explicitement cet échec à une institution nommée | 82 | 35 |
Cent vingt-deux courriels. Quarante-sept personnes. Plus d’une sur quatre parmi tous ceux qui nous ont écrit.
Ces personnes ne nous écrivent pas en premier recours. Elles nous écrivent après. Après le syndic. Après le Protecteur du citoyen. Après la CDPDJ. Après le commissaire aux plaintes. Après l’aide juridique. Après avoir reçu la lettre leur annonçant que le dossier était clos — ou n’avoir rien reçu du tout.
Elles arrivent ici parce qu’elles n’ont plus où aller.
Cette donnée rejoint ce que le Barreau du Québec mesurait lui-même en juin dernier, par sondage Léger : 43 % des Québécois estiment que leur confiance envers les institutions publiques a diminué au cours des dernières années, et seulement 4 % qu’elle s’est améliorée. Un sondage mesure une opinion. Nos boîtes de réception, elles, reçoivent les conséquences.
V — L’autre versantLe milieu juridique nous écrit aussi
Il y a un second constat dans ces données, et il est peut-être plus révélateur que le premier.
Les 699 courriels ne viennent pas tous de citoyens. Sur les 183 expéditeurs, soixante et onze écrivent depuis une adresse professionnelle ou institutionnelle : cabinets d’avocats, études d’huissiers, universités, ministères, ordres professionnels, organismes de surveillance.
Sur ces seuls 78 jours, quatorze institutions publiques et organismes de surveillance ont correspondu avec la plateforme.
- L’Assemblée nationale du Québec
- Le ministère de la Justice du Québec
- Judex — magistrature
- Le Directeur des poursuites criminelles et pénales
- Le Barreau du Québec
- La Commission des droits de la personne et des droits de la jeunesse
- Le Protecteur du citoyen
- La Commission d’accès à l’information
- L’Office des professions du Québec
- Le ministère de la Santé et des Services sociaux
- Le ministère de la Sécurité publique
- La CNESST
- L’Institut national de santé publique du Québec
- Le Conseil de presse du Québec
Le portrait devient alors difficile à ignorer. D’un côté, quarante-sept personnes nous écrivent parce qu’une institution ne leur a pas répondu. De l’autre, ces mêmes institutions nous écrivent, à nous.
Les statistiques d’audience de notre page LinkedIn disent la même chose autrement. Les organisations où travaillent les personnes qui nous consultent incluent le ministère de la Justice du Québec, le Barreau du Québec et son École du Barreau, la Chambre des notaires, de grands cabinets d’avocats, Radio-Canada, Desjardins, et quatre universités québécoises.
Mais elles nous lisent.
VI — L’échelle réelleCe que ces chiffres n’incluent pas
Ces 699 courriels ne représentent qu’une partie de ce que reçoit la plateforme. Ils proviennent de deux adresses sur quatre, et d’un seul canal. Ne sont pas comptés :
- les courriels reçus sur nos deux autres adresses;
- ceux reçus sur notre ancienne plateforme, Justice-Quebec.ca, active pendant des mois avant le changement de nom;
- les 99 conversations privées ouvertes sur Messenger, qui demeure notre principal canal d’échange, et par lequel nous recevons également des documents, des demandes et des témoignages;
- les demandes reçues par les autres réseaux sociaux;
- les milliers de commentaires publiés sous nos publications, liés à plus de 630 000 interactions enregistrées en 90 jours;
- les témoignages déposés directement par le formulaire du site.
Les chiffres présentés dans cet article constituent donc un plancher, non un total. Le volume réel de sollicitations reçues par la plateforme est nettement supérieur.
Pour situer l’ensemble : sur les 90 derniers jours, le contenu de la plateforme a généré 8 953 889 vues et 630 795 interactions sur Facebook, avec 3 789 nouveaux abonnés nets. Sur LinkedIn, en 30 jours, 500 561 impressions ont touché 198 156 membres. Le site reçoit plus de 55 000 visites mensuelles de plus de 30 000 visiteurs uniques, répartis dans 92 pays.
Le 6 août 2026, LCN nommait EnDroit.ca en ondes comme la plateforme citoyenne indépendante ayant documenté le mouvement du ruban DPJ. Radio-Canada a pour sa part obtenu les droits d’utilisation d’un de nos articles pour une émission diffusée à l’automne.
Ce que ces données disentLe problème n’est pas que les gens nous écrivent. C’est pourquoi.
Trois mille courriels par année sur la moitié de nos adresses. Une majorité accompagnés de pièces. Quarante-sept personnes en 78 jours qui arrivent après une porte fermée. Quatorze institutions publiques qui correspondent avec nous. Un lectorat dans 92 pays.
Ces chiffres démontrent une chose que nous affirmons depuis le début : une plateforme citoyenne, montée sans budget public et sans mandat légal, peut devenir en quelques mois un point de référence en information juridique au Québec. Les citoyens la trouvent. Le milieu juridique la lit. Les médias nationaux la citent.
Mais ils démontrent autre chose, et c’est là que ça devient sérieux.
Quand des centaines de personnes rassemblent leurs jugements, leurs procès-verbaux et leur correspondance institutionnelle pour les envoyer à une plateforme d’information, ce n’est pas parce qu’elles se sont trompées d’adresse. C’est parce qu’elles ont déjà essayé les bonnes.
Le syndic. Le Protecteur du citoyen. La Commission des droits de la personne. Le commissaire aux plaintes. L’aide juridique. Le Conseil de la magistrature. Ces mécanismes existent, ils ont un budget, du personnel et un pouvoir de contrainte. Ce sont eux qui devraient recevoir ces dossiers.
Ils les reçoivent, d’ailleurs. Et puis ils les ferment.
C’est le sens du chiffre le plus important de cet article : plus d’une personne sur quatre nous écrit en mentionnant explicitement un dossier fermé, un refus, un rejet ou un silence. Ces gens ne cherchent pas un raccourci. Ils cherchent quelqu’un qui va lire ce qu’ils ont écrit.
Ce que nous faisons, nous le faisons bien : nous lisons, nous vérifions, nous documentons, nous publions, nous orientons vers les bonnes ressources. Ce n’est pas rien — c’est ce qui manquait, et les chiffres le prouvent.
Mais nous ne remplaçons pas un mécanisme de plainte, et personne ne devrait avoir à s’en contenter. Nous ne pouvons pas rouvrir un dossier au syndic, ni ordonner à un établissement de remettre un rapport, ni forcer une institution à répondre. Ces pouvoirs existent. Ils appartiennent à d’autres.
Ce n’est pas une critique des personnes qui travaillent dans ces institutions. Plusieurs nous écrivent, nous lisent et partagent les mêmes constats — c’est l’un des enseignements de ces données. C’est une observation sur les mécanismes eux-mêmes.
Le problème n’est donc pas que les citoyens nous écrivent. Nous sommes là pour ça, et nous continuerons.
Le problème, c’est qu’ils nous écrivent en dernier.
EnDroit.ca ne fournit aucun conseil juridique, ne représente personne devant aucun tribunal et ne gère aucun dossier judiciaire. Nous ne sommes ni un ordre professionnel, ni un organisme de surveillance, ni un service d’aide juridique.
Les tableaux de cet article décrivent les sujets abordés dans les courriels que nous recevons. Ils ne décrivent pas des dossiers traités, des mandats acceptés ni des services rendus.
Toute personne aux prises avec une situation juridique devrait consulter un avocat, l’aide juridique, une clinique juridique ou l’organisme compétent. Notre section Un problème? Vos recours au Québec répertorie ces ressources, et notre page de confiance recense des professionnels.
Méthodologie. Les données proviennent de l’export complet de deux des quatre boîtes de réception de la plateforme, pour la période du 1er juin au 17 août 2026, soit 78 jours. Sur 1 309 courriels exportés, 565 notifications automatisées et 45 courriels expédiés par la plateforme ont été écartés, laissant 699 courriels reçus de 183 expéditeurs distincts. Aucun expéditeur humain n’a été exclu : les courriels provenant de professionnels, de cabinets, d’universités et d’institutions sont compris dans les totaux. Le classement par sujet et par nature a été effectué par analyse du contenu des courriels; un même courriel peut relever de plusieurs catégories, de sorte que les totaux ne s’additionnent pas. Cinq expéditeurs ayant écrit aux deux adresses n’ont été comptés qu’une fois.
Protection des personnes. Aucun nom, aucune adresse courriel, aucun extrait de courriel et aucun détail permettant d’identifier une personne ne sont publiés dans cet article. Seules des données agrégées le sont. Les personnes qui nous écrivent le font souvent dans des situations de grande vulnérabilité, parfois sous le coup d’interdictions de publication; la confidentialité de leurs communications n’est pas négociable.
Statistiques d’audience. Les données Facebook portent sur les 90 derniers jours et proviennent des statistiques du profil professionnel de la plateforme, où est publié l’essentiel de notre contenu. Les « vues » sont des impressions et ne correspondent pas à un nombre de personnes. Les données LinkedIn portent sur 30 jours. Les données du site proviennent de notre tableau de bord.
Correspondance institutionnelle. La mention d’une institution à la section V signifie uniquement qu’une communication a été reçue de l’un de ses domaines de courriel durant la période. Elle n’implique aucune position, aucun endossement ni aucune collaboration de la part de cette institution.
Droit de réplique. Toute institution nommée dans cet article peut nous écrire à endroit.ca@outlook.com. Nous publierons intégralement toute réponse reçue.
EnDroit.ca est une plateforme citoyenne indépendante d’information et de vulgarisation juridique, non affiliée à un parti politique, à un ordre professionnel ni à un organisme gouvernemental. L’auteur n’est pas avocat. Cet article ne constitue pas un avis juridique.
Sources
Export des boîtes de réception d’EnDroit.ca, 1er juin au 17 août 2026 · Statistiques du profil professionnel Facebook d’EnDroit.ca, 90 derniers jours · Statistiques LinkedIn, 28 derniers jours · Tableau de bord du site EnDroit.ca · Sondage Léger réalisé pour le Barreau du Québec, omnibus en ligne du 29 au 31 mai 2026 (n=1052, marge d’erreur ±3,0 % 19 fois sur 20), communiqué du 17 juin 2026 · LCN, 6 août 2026 · Page À propos — tableau de bord.
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