Elle a été enfant de la DPJ. Enfermée seule dans une pièce à quatorze ans, elle est devenue enseignante, puis famille d’accueil — pour offrir à des enfants ce qu’elle n’avait jamais eu. Pendant quatre ans, sa famille était décrite comme l’une des plus belles de sa région. Puis elle a rencontré un homme, et le système lui a fait exactement ce qu’il fait aux parents biologiques.
Depuis l’ouverture de notre section Dossiers citoyens et témoignages, des centaines de témoignages nous sont parvenus de partout au Québec.
Nous les lisons tous. Mais un témoignage publié parmi des dizaines d’autres, sur une page qu’il faut chercher, finit par se perdre. Et ces histoires méritent mieux que d’être empilées.
À compter d’aujourd’hui, nous en présenterons donc un par semaine. Un seul. En vidéo, et ici, dans son intégralité.
Pas de résumé. Pas de reformulation. Le texte tel que la personne l’a écrit, avec ses mots, sa ponctuation, ses silences. Nous n’intervenons que pour retirer ce qui pourrait identifier un enfant, une région, un établissement ou une personne mise en cause — c’est la loi, et c’est aussi la condition pour que ces gens acceptent de parler.
Cette semaine, c’est l’histoire de Madame H.
Pourquoi celui-làElle a vu le système des deux côtés
La plupart des témoignages que nous recevons viennent de parents à qui l’on a retiré un enfant. Celui-ci est différent, et c’est ce qui le rend difficile à écarter.
Madame H. a été enfant de la DPJ : famille d’accueil, foyer de groupe, centre jeunesse, et un mois enfermée en centre d’arrêt d’agir à quatorze ans, faute de place ailleurs. Elle est devenue enseignante au primaire. Puis, volontairement, elle est retournée dans le système — comme famille d’accueil banque mixte.
Elle a donc occupé les trois positions : l’enfant placé, la professionnelle de l’enfance, et la famille d’accueil. Elle n’est pas une parente en colère contre la DPJ. Elle a travaillé avec la DPJ pendant quatre ans, et on lui disait qu’elle était l’une des meilleures.
Deux détails de son récit méritent d’être signalés avant la lecture.
On lui présentait les parents biologiques sous un angle négatif, en l’encourageant à garder ses distances. Elle a fait le contraire : elle a accompagné une mère à ses rendez-vous médicaux, et s’en est fait une amie.
Quand un enfant faisait des crises aux transitions supervisées, elle a cessé de passer par une intervenante et l’a remis elle-même dans les bras de ses parents. Les crises ont arrêté.
Puis elle a renoncé à son projet d’adoption, parce que les parents progressaient et que l’enfant pouvait rester auprès d’eux. Elle avait pourtant rêvé d’adopter.
Une accusation de violence conjugale portée vingt ans plus tôt contre son nouveau conjoint, alors âgé de dix-neuf ans, et pour laquelle il n’avait jamais été déclaré coupable.
Quand le couple est allé chercher les documents officiels au palais de justice pour les remettre à la DPJ, l’employé au comptoir a trouvé la situation si absurde qu’il a proposé lui-même de faire retirer la mention du plumitif. Ça a été fait. Ça n’a rien changé.
Voici son témoignage, dans son intégralité.
J’ai moi-même été sous la protection de la jeunesse lorsque j’étais adolescente. J’ai traversé une famille d’accueil, un foyer de groupe, un centre jeunesse, et j’ai aussi été enfermée un mois dans un centre d’arrêt d’agir parce qu’il n’y avait plus de place en centre jeunesse. [Nom du centre retiré pour protéger l’identité.]
Aujourd’hui, je ne me souviens d’aucun intervenant qui a marqué positivement mon parcours. Je ne me rappelle aucun nom, aucun visage, à part deux copines de centre jeunesse. Trou noir total! Je suppose que le cerveau fait cela pour se protéger. Ce dont je me souviens, ce sont surtout les expériences négatives et certains abus de pouvoir que j’ai vécus. Je me souviens aussi des longues heures passées dans les salles d’arrêt d’agir. Quand on est un enfant de 14 ans enfermé seul dans une pièce, sans pouvoir sortir, les heures paraissent interminables. On finit par s’asseoir par terre et cogner dans la porte avec ses pieds, encore et encore, en espérant que quelqu’un vienne. Ces souvenirs sont restés gravés dans ma mémoire.
Avec le temps, j’ai choisi de transformer cette expérience en quelque chose de positif. Je suis devenue enseignante au primaire. Toute ma vie, j’ai été une personne déterminée, fonceuse et guidée par mes valeurs. J’ai toujours voulu défendre les enfants, croire en leur potentiel et faire une différence dans leur vie.
J’ai ensuite fondé une famille. J’ai partagé dix années de ma vie avec le père de mes deux enfants. Encore aujourd’hui, malgré notre séparation, il demeure mon meilleur ami, et cela fait près de vingt ans que nous nous connaissons.
Plus tard, avec des problèmes de fertilité, je me suis dit que je pouvais quand même offrir une famille à des enfants qui en avaient besoin. Malgré les mauvais souvenirs que je gardais de la DPJ, j’ai choisi de devenir famille d’accueil banque mixte, dans l’espoir de vivre un jour une adoption.
Nous avons d’abord accueilli une petite fille encore bébé. Dès le départ, on nous présentait les parents biologiques sous un angle très négatif et on nous encourageait à garder nos distances avec eux. Pourtant, lorsque j’ai commencé à accompagner la mère biologique à certains rendez-vous médicaux, j’ai découvert une tout autre personne. J’ai rencontré une jeune femme respectueuse, attachante et remplie de potentiel. Plus je la connaissais, plus je réalisais que la réalité était beaucoup plus nuancée que le portrait qui nous avait été présenté. C’est à ce moment-là que j’ai commencé à comprendre qu’il existe souvent deux côtés à une même histoire. Cette maman est devenue mon amie.
Deux ans plus tard, nous avons accueilli un deuxième enfant. Encore une fois, on nous avait décrit les parents biologiques d’une façon très négative et on nous laissait croire que l’adoption était la voie qui se dessinait. Pourtant, lorsque j’ai pris le temps de les rencontrer et de discuter avec eux, j’ai découvert des parents que j’ai sincèrement appris à apprécier. Ils sont aussi devenus des amis.
Les visites supervisées étaient très difficiles pour l’enfant lorsqu’une intervenante servait d’intermédiaire pour se le transférer. Il faisait de grosses crises au moment des transitions. J’ai alors proposé une autre approche. Puisque les parents biologiques et moi avions développé une relation de confiance, je remettais moi-même l’enfant à ses parents. Rapidement, les visites sont devenues beaucoup plus calmes. Je lui disais simplement : Regarde, c’est maman, c’est papa. Les parents biologiques me considéraient eux aussi comme une deuxième maman dans sa vie. Nous travaillions ensemble, dans le même objectif : son bien-être.
Avec le temps, le projet d’adoption s’est transformé en projet de tutelle, parce que je m’entendais très bien avec les parents. Comme les visites se passaient bien, grâce à mon lien avec eux, l’adoption est tombée à l’eau. Contrairement à ce que plusieurs pourraient croire, cela ne m’a pas dérangée. Bien sûr, je m’étais engagée dans la banque mixte avec le rêve d’adopter, mais je réalisais que lorsqu’un enfant peut être aussi auprès de ses vrais parents qui l’aiment, qui progressent et qui sont capables de répondre à ses besoins, c’est aussi une belle victoire.
Par la suite, nous avons accueilli un autre petit garçon, plus vieux. Avant d’arriver chez nous, il avait connu deux familles d’accueil. Son parcours avait été extrêmement difficile. Dans une famille d’accueil, on s’était fait dire qu’il avait vécu des expériences pénibles. Dans une autre, ses troubles de comportement avaient été jugés trop importants. Dès son arrivée chez nous, un lien exceptionnel s’est créé. En tant qu’enseignante, les troubles de comportement et les troubles d’attachement font partie de mes forces. Nous étions devenus, chacun pour l’autre, une personne de référence. Son pédiatre disait même ne jamais l’avoir vu aussi heureux et aussi épanoui.
Pendant ces quatre années, nous étions décrits comme l’une des plus belles familles d’accueil de la région. [Région retirée pour protéger l’identité.] Mes deux filles biologiques grandissaient avec joie, en étant de superbes grandes sœurs pour leurs frères et leur sœur de cœur. Je vivais un rêve : les intervenantes m’aimaient, je m’entendais bien avec les parents biologiques et les enfants étaient heureux.
Malheureusement, ma vie personnelle a changé. Je me suis séparée de mon mari pour des raisons importantes. Par la suite, j’ai rencontré un nouvel homme, électricien depuis de nombreuses années, attentionné avec les enfants et profondément investi dans notre famille.
C’est alors que tout a basculé. La DPJ m’a mise dans une case, comme elle le fait avec les parents biologiques. Mes choix étaient remis en question. Ma vie personnelle était envahie. La DPJ a découvert que, il y a près de vingt ans, alors que mon conjoint avait 19 ans, il avait fait l’objet d’une accusation de violence conjugale pour laquelle il n’avait pas été déclaré coupable. Une grosse enquête interne a été faite sur lui. Pendant ce temps, il avait une interdiction de contact avec les enfants. Cela a duré un mois. Lorsque nous sommes allés chercher les documents officiels au palais de justice afin de remettre toute l’information à la DPJ, la personne responsable trouvait cela tellement ridicule qu’elle a demandé à mon conjoint s’il voulait retirer cette information de non-culpabilité de son plumitif, voyant tout le trouble que cela avait généré. Cela a été fait. [Palais de justice retiré pour protéger l’identité.] Malgré cela, cette ancienne histoire est devenue un élément central de l’évaluation. Un ancien dossier d’alcool au volant a également été retenu contre lui. Il en assumait pourtant pleinement la responsabilité, regrettait cette erreur de jugement et avait poursuivi sa vie de façon stable et responsable.
Quelques semaines plus tard, le plus vieux des garçons a été retiré de ma famille directement après une journée d’école, sans possibilité d’adieux. On me reprochait un FaceTime le jour de la fête de mon conjoint, ainsi qu’une fois où le petit l’aurait croisé pendant qu’il terminait le Tempo. J’avais mal géré l’heure de retour. À noter que le petit l’adorait. La nouvelle intervenante au dossier, qui ne l’avait jamais observé chez moi, m’a annoncé le retrait le matin même. Je n’aimais pas cette intervenante et elle ne m’aimait pas. Et lorsqu’une intervenante ne t’aime pas, même si tu es une bonne personne, elle te trouvera toutes les bibittes du monde. Il a été placé dans une autre famille d’accueil. Selon ce qui m’a été expliqué, il était préférable qu’il ne vive pas les changements liés à ma séparation. Pourtant, il allait très bien chez nous. Il disait vivre sa best life. Son pédiatre avait souligné son épanouissement et le lien d’attachement qu’il avait développé avec moi. En quoi un nouvel adulte à la maison serait-il plus déstabilisant qu’une nouvelle famille avec plusieurs nouveaux frères et sœurs? À ce moment-là, j’ai ressenti ce que les parents biologiques ressentent. J’ai ressenti la pire douleur de toute ma vie. En quatre mois, je m’étais attachée à ce petit garçon qui ne voyait plus ses parents biologiques. Je m’étais fait présenter comme sa maman pour la vie. Je l’avais mis en confiance avec moi. Il m’aimait profondément, et cette intervenante est allée le chercher à l’école comme si je ne voulais plus de lui. Je suis tombée en arrêt de travail.
Ce qui a été particulièrement difficile à accepter, c’est que les intervenantes responsables de mes deux autres enfants d’accueil avaient une opinion différente. Elles estimaient qu’ils devaient rester avec moi parce que j’étais leur figure d’attachement, et que la garde partagée avec mon ex-conjoint, lui aussi famille d’accueil, était une bonne option pour les enfants. Ces deux mêmes intervenantes ne respectaient pas la décision de leur collègue. J’avais donc l’impression que des situations semblables recevaient des réponses complètement différentes selon l’intervenante au dossier.
Ce qui est très particulier, c’est que le lendemain du retrait de mon petit bonhomme, l’interdit de contact avec mon conjoint était levé. Il avait passé les tests de la DPJ et avait le droit d’être avec les autres enfants.
Pendant ce temps, je continuais à me battre pour les enfants. J’ai même investi personnellement une dizaine de milliers de dollars en frais juridiques dans le seul espoir de dire au revoir à mon coco parti injustement et sans préavis. Je voulais aussi lui dire que je l’aimais et que je n’avais pas choisi ce départ. Malgré tous mes efforts, j’avais l’impression que les décisions étaient déjà prises et qu’il était pratiquement impossible de faire entendre un point de vue différent. L’intervenante au dossier continuait de dire que ce n’était pas dans son intérêt. La juge semblait être de mon côté sur le fait qu’un adieu sain serait pertinent et voulait m’entendre.
Pendant toute cette période, j’ai toujours choisi d’être transparente avec la DPJ. J’avais peur de mettre une intervenante contre moi dans le dossier de mes deux autres enfants. Lorsque mon conjoint et moi traversions des périodes d’ajustement, je les déclarais. Comme dans bien des familles recomposées, apprendre à trouver sa place auprès de quatre enfants, allant du bébé à l’adolescent, demandait du temps. Mon conjoint conservait son propre logement et, lorsque nous avions besoin de recul, il retournait chez lui. Nous avons connu trois séparations temporaires, suivies de réconciliations. La plus longue a duré trois semaines. Je considère qu’il s’agissait d’étapes normales d’adaptation pour un couple qui apprend à construire une famille recomposée dans un contexte déjà très complexe.
J’ai eu huit mois de paix et de bonheur avec mon conjoint et les enfants. Puis est arrivé un signalement de violence conjugale visant mon conjoint, que je considère non fondé, et qui a tout fait basculer. Il venait lui-même de recevoir un signalement de la DPJ pour de mauvaises méthodes éducatives. Il a tout avoué, la DPJ n’a pas retenu son propre signalement et lui a offert des cours parentaux. [Passage retiré : atteinte à la réputation.]
Ce signalement a été retenu concernant mon conjoint. Tout au long de l’évaluation, j’ai eu l’impression que les conclusions étaient déjà orientées en fonction de l’ancienne accusation de non-culpabilité retirée de son plumitif, plutôt que de la réalité que nous vivions au quotidien. Pourtant, mes deux filles biologiques ont été rencontrées et ont dit qu’elles l’aimaient, qu’elles se sentaient bien avec lui et qu’il avait de bonnes habiletés parentales. Les enfants d’accueil avaient également développé un excellent lien avec lui. Même mon ex-conjoint, le père de mes enfants biologiques, a été rencontré et a tenu des propos positifs à son sujet. Malgré cela, on m’a expliqué que certains événements anciens, même retirés du plumitif, continuaient de soulever des inquiétudes. Je me suis fait dire que même si l’évaluation démontrait qu’il était une bonne personne, je ne pourrais plus le mettre en contact avec mes enfants d’accueil, et là c’était rendu à cause de son vieux dossier d’alcool au volant. Toutes les raisons étaient bonnes pour l’écarter. Cependant, personne n’est jamais venu l’observer dans la maison avec les enfants. Personne n’est venu voir comment les enfants l’adoraient. Il n’a jamais eu de problèmes de consommation, et la DPJ le dépeignait ainsi. On me disait maintenant que ce n’était pas un modèle pour les enfants d’accueil, à cause d’un dossier qui n’a rien à voir avec de la violence, ni avec du vol, ni avec des enfants. Son dossier est une erreur de jugement. Avec mes enfants biologiques, tout était beau. Mes filles avaient le droit de le voir et même d’être seules avec lui. Je ne comprenais pas du tout cette incohérence.
Les décisions avaient été influencées par des événements remontant à plusieurs années, et non par les faits. J’ai également trouvé extrêmement difficile que ni mon conjoint ni moi n’ayons eu accès aux conclusions du signalement, ni la possibilité de répondre aux éléments retenus contre lui. Il n’a jamais été ni appelé, ni rencontré. J’avais le sentiment que nous ne pouvions pas réellement faire entendre notre version des faits.
À partir de ce moment, on me demandait de choisir entre poursuivre ma relation de couple et continuer ma famille d’accueil. C’était un choix impossible. J’aimais les enfants que j’accueillais, mais je croyais aussi avoir le droit de reconstruire ma vie personnelle avec une personne que je considérais comme bonne et sécuritaire.
C’est à ce moment-là que j’ai compris que je ne pourrais plus continuer dans ces conditions de pression et où la vérité n’avait pas sa place. Après de nombreuses réflexions, j’ai pris la décision de fermer ma famille d’accueil. Ce fut l’une des décisions les plus déchirantes de ma vie, parce que devenir famille d’accueil n’avait jamais été un emploi pour moi. Nous étions une famille. Chacun avait sa place, et tous les enfants s’épanouissaient, étaient heureux et se développaient au maximum de leur potentiel, dans l’amour et avec tous les services nécessaires. Je l’avais fait parce que je croyais sincèrement pouvoir offrir à des enfants un milieu sécurisant, rempli d’amour et de stabilité.
Je recommence à enseigner bientôt, et je ne pouvais plus gérer une charge aussi lourde de rencontres, d’appels et de suivis constants avec la DPJ.
Avec quatre enfants, les suivis scolaires, les activités, l’orthophonie, le sport et tout le reste, j’étais déjà à pleine capacité. L’ajout constant de démarches et de rencontres me pesait énormément et commençait à affecter ma santé mentale.
Après mon courriel de fermeture, la DPJ ne s’attendait pas à ce que je me présente en cour, et la situation a pris une tournure très tendue. La maman biologique de ma cocotte avait demandé ma présence, parce qu’elle comprenait ma fermeture et la pression psychologique que la DPJ pouvait exercer. Elle l’avait vécu. Cette même pression l’avait poussée à laisser sa fille être sur le chemin de l’adoption. Aucun humain, même solide, ne peut passer au travers de la DPJ lorsque leur idée est faite contre vous. Une intervenante que je n’avais jamais rencontrée a présenté une version totalement différente des faits à la juge, dans le but de la convaincre d’un changement de placement. Elle disait que j’abandonnais les enfants, mais tout ce que je voulais, c’était vivre. Et vivre avec la DPJ contre toi, c’est impossible. J’ai dit à la juge que je prendrais les enfants gratuitement, si la DPJ me laissait tranquille et me laissait avoir ma vie personnelle. Cela n’a pas été pris en compte.
Je garde une belle amitié avec les parents biologiques, malgré le départ de leurs enfants de ma famille. Malgré leur tristesse, ils comprennent la fermeture de ma famille d’accueil pour protéger ma santé mentale.
En cour, on m’a aussi parlé de visites supervisées avec mes enfants de cœur, afin qu’ils ne vivent pas mon abandon. On parle de supervision afin d’être certain que mon conjoint, qui vit sans problème avec mes deux filles et moi, ne soit pas en contact avec les petits qui l’aiment également. Dans mon contexte, cela aurait signifié des séparations répétées et des moments d’abandon vécus par les enfants, ce que je trouvais inacceptable et trop difficile à leur imposer. J’ai donc refusé cette option, même si cela a été mal perçu par certains.
Aujourd’hui, si je prends la parole, c’est que je me questionne sur le fonctionnement du système, sur la cohérence de certaines décisions et sur la place laissée à l’écoute des familles, des enfants et surtout des parents biologiques.
Mon souhait est que le système puisse évoluer, que les enfants demeurent au centre des décisions, que les familles soient réellement entendues et que chaque dossier soit évalué avec ouverture, nuance et humanité. Parce qu’au bout du compte, derrière chaque dossier, il y a des enfants qui aiment, qui s’attachent et qui porteront toute leur vie les conséquences des décisions prises pour eux.
J’allais envoyer ce message hier. Puis, juste avant de l’envoyer, l’intervenante de ma cocotte, qui était en vacances, m’a téléphoné. Elle voulait comprendre pourquoi j’avais pris cette décision. Elle venait d’apprendre que, pendant son absence, j’avais fermé ma famille d’accueil et qu’une audience avait eu lieu pour un changement de placement.
Je lui ai répondu que c’était à cause d’eux. À cause de la DPJ. À cause d’un système qui étouffe les gens. D’un système où les préjugés prennent parfois la place de l’écoute, où les conclusions semblent déjà écrites avant même de connaître toute la vérité.
J’ai pleuré toutes les larmes de mon corps. Cette intervenante, celle que je croyais pourtant la plus remplie de préjugés, m’a écoutée. Vraiment écoutée.
Je lui ai dit que, dans tous les métiers, des erreurs peuvent être commises. La différence, c’est que la plupart des professionnels savent les reconnaître. À la DPJ, j’ai trop souvent eu l’impression que les erreurs sont niées, même lorsqu’elles bouleversent des vies et brisent des familles.
Elle m’a dit que j’étais une excellente maman, que j’avais de grandes forces sur le plan de mes habiletés parentales et que les petits avaient besoin de moi. Je lui ai expliqué comment une intervenante que je n’avais pourtant jamais rencontrée m’avait dépeinte devant le tribunal. Je lui ai parlé de ma souffrance, de mon incompréhension, de ma peine et de ma profonde frustration.
Elle m’a reparlé des rencontres supervisées avec les enfants qui me considèrent comme leur mère. Je lui ai répondu que cela ne mènerait à rien, puisque mon conjoint ne quitterait pas la maison. Je lui ai dit que, si elle croyait réellement en mes capacités parentales, elle aurait pu venir observer mon conjoint avec les enfants plutôt que de se fier à des hypothèses. Je lui ai demandé un véritable plan de match jusqu’à la levée de la supervision, et, pour la première fois depuis longtemps, j’ai senti une certaine ouverture.
Je lui ai rappelé que je suis une adulte. Personne ne peut prédire combien de temps durera une relation. Mais une chose est certaine : peu importe la personne qui partagera ma vie, mes enfants seront toujours ma priorité. Je n’hésiterai jamais à mettre fin à une relation qui ne leur convient pas. Mes enfants ont toujours été, et seront toujours, au cœur de chacune de mes décisions.
Aujourd’hui, je me pose une seule question. Ma décision de tout fermer fera-t-elle enfin réfléchir ce système? Comprendra-t-il un jour qu’exprimer sa douleur devant une injustice n’est pas un signe d’instabilité, mais une réaction profondément humaine? Comprendra-t-il qu’avant de protéger les enfants, il doit aussi apprendre à écouter ceux qui les aiment?
Parce qu’un système qui refuse de remettre ses décisions en question ne protège plus seulement les enfants : il risque aussi de détruire des familles qu’il aurait dû aider. Le courage n’est pas de prétendre être infaillible. Le vrai courage, c’est de reconnaître ses erreurs pour éviter qu’elles ne se répètent.
Amie des parents biologiques, au point de renoncer à une adoption.
Et le système lui a fait exactement ce qu’il fait aux parents biologiques.
Ce que ce témoignage laisse ouvertTrois questions, et aucune réponse
Nous n’ajouterons pas de conclusion à son texte. Elle l’a écrite elle-même, et elle est meilleure que la nôtre.
Nous relevons seulement trois choses qui reviennent, presque mot pour mot, dans des dizaines d’autres témoignages que nous recevons.
Personne n’est venu voir. Aucune observation de son conjoint à la maison avec les enfants. La décision reposait sur un dossier judiciaire vieux de vingt ans, sans condamnation, plutôt que sur ce qui se passait réellement dans cette maison.
Une accusation sans condamnation vaut une condamnation. Un employé du palais de justice a jugé la situation absurde au point de proposer lui-même de retirer la mention du plumitif. Le retrait n’a rien changé à l’évaluation.
La réponse dépend de qui tient le dossier. Deux intervenantes estimaient que les enfants devaient rester avec elle. Une troisième, qui ne l’avait jamais observée, a obtenu un retrait. Même famille, même semaine, conclusions opposées.
Ce sont les mêmes trois éléments que nous retrouvons dans nos dossiers d’enquête, du dossier Julien aux alertes bébé à naître. La différence, cette fois, c’est que la personne qui les décrit était du côté de l’institution.
Vous avez vécu une situation semblable?
Déposer votre témoignageChaque témoignage est lu attentivement et n’est publié qu’après vérification, anonymisé au besoin.
Reproduction intégrale. Le témoignage ci-dessus est reproduit tel que transmis par son autrice, sans modification de son contenu ni de sa formulation. Les seuls retraits, signalés entre crochets, visent à empêcher l’identification d’un enfant, d’un établissement, d’une région ou d’une personne mise en cause. Ils ont été effectués par la rédaction.
Loi sur la protection de la jeunesse. Aucun élément permettant d’identifier un enfant visé par une mesure de protection ou ses parents n’est publié, conformément à la loi. C’est pourquoi ce témoignage paraît sous les initiales de son autrice, à sa demande.
Ce que ce texte n’établit pas. Il s’agit du récit d’une expérience personnelle. Les faits rapportés sont ceux dont l’autrice témoigne; ils n’ont pas été validés par un tribunal et n’engagent qu’elle. Les intervenants, gestionnaires et établissements évoqués — aucun n’est nommé — bénéficient de la présomption de bonne foi. EnDroit.ca ne se prononce pas sur le bien-fondé des décisions rendues dans ce dossier.
Droit de réplique. Toute personne ou institution qui s’estimerait visée par ce témoignage peut nous écrire à endroit.ca@outlook.com. Nous publierons intégralement toute réponse reçue.
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