On imagine le père fort, en contrôle, que rien n’atteint. Nos courriels disent l’inverse : des hommes qui s’effondrent en silence pendant qu’on démolit, lentement, le lien avec leurs enfants.
« Je suis un père québécois qui a vécu et vit encore l’aliénation parentale. Pas une chicane passagère, pas un simple conflit familial : une destruction lente, organisée et tolérée du lien entre un père et son enfant. L’aliénation parentale existe. Elle détruit des enfants, elle détruit des pères. Et trop souvent, le système la laisse faire. »
Ils écrivent presque toujours tard le soir. Ce sont des pères, et leurs messages se ressemblent tous : un lien avec leur enfant qu’on démolit lentement, méthodiquement, pendant que les institutions regardent ailleurs. Nous en recevons trop pour continuer de faire comme s’ils n’existaient pas.
L’aliénation parentale n’est pas qu’une affaire de mères éplorées face à des pères absents. Des hommes en sont la cible, et quand ça leur tombe dessus, ils s’effondrent — autant, parfois davantage, parce que personne ne s’attend à les voir tomber. C’est précisément cette image du père que rien n’atteint qui les enterre.
I — Le cliché
L’homme qu’on imagine
Il existe, dans notre imaginaire collectif, un père par défaut : solide, distant, occupé ailleurs. On le suppose capable d’encaisser une rupture familiale comme on encaisse une contrariété au travail. Cette image arrange à peu près tout le monde. Elle colle au rôle qu’on a longtemps assigné aux hommes — ne pas se plaindre, ne pas pleurer, tenir — et elle se retourne contre eux au pire moment. Car le père qui reste stoïque paraît indifférent, tandis que celui qui s’effondre paraît instable. Dans une salle d’audience, l’émotion d’un homme se lit rarement comme de la douleur ; bien plus souvent comme un risque.
Les pères qui nous écrivent ont senti ce piège se refermer : présumés puissants, ils se retrouvent sommés de se justifier.
« Je suis un père qui défend ses deux fils par amour. On confond l’autorité et la vérité, le pouvoir et la légitimité, le contrôle et la protection. Depuis cinq ans, je dois prouver que je suis une victime. »
C’est tout le renversement du fardeau qui se joue dans cette phrase. Au lieu d’être un parent qu’on croit a priori, l’homme devient celui qui doit établir sa propre blessure — et démontrer qu’il n’est pas la menace qu’on présume qu’il est.
II — La chute
Quand tout cède en même temps
Perdre le lien avec son enfant n’est jamais un événement qui reste au niveau du cœur. La blessure se propage, front après front, jusqu’à ce qu’un homme ne défende plus une garde, mais sa propre survie. Ce qui frappe, dans les récits qu’on reçoit, c’est rarement un coup unique : c’est l’effet domino, chaque perte qui entraîne la suivante.
« Je suis en arrêt de travail depuis trois mois à cause de la pression. J’ai dû vendre ma maison pour ne pas faire faillite. J’ai commencé à voir un psychiatre pour ne pas devenir fou avec tout ça. Ça fait trois mois que je n’ai pas vu mon fils aîné. »
De tout ce qui s’écroule dans un tel récit, une seule chose ne se répare par aucune entente, aucun chèque, aucun jugement rétroactif : les mois passés loin de l’enfant. Ceux-là ne se rattrapent pas.
III — Le silence
Pourquoi on les entend si peu
Si ces hommes sont presque invisibles dans le débat public, c’est en grande partie parce qu’ils parlent en dernier. Pour beaucoup, demander de l’aide reste un aveu de faiblesse ; dire qu’on a peur de perdre ses enfants, c’est risquer de ne pas être cru, ou pire, d’être vu comme celui qui « fait une crise ». Alors ils encaissent seuls, parfois pendant des années. Quand la lettre finit par arriver dans notre boîte, elle a souvent la forme d’un dernier recours.
« Si un père vous écrit et vous dit toutes ces choses, c’est qu’il n’en peut plus, qu’il est à bout. Je ne sais pas s’il existe une justice, dans ce monde, pour les bons pères de famille qui se font avoir comme ça. »
La question qu’il pose là n’a rien de rhétorique. Il attend vraiment une réponse — et c’est précisément parce que personne ne la lui donne qu’il a fini par écrire à des inconnus.
IV — Devant le système
Un dossier de plus
Lorsqu’ils franchissent enfin les portes officielles, plusieurs décrivent la même déception : celle de n’être qu’un numéro dans une file, écouté d’une oreille distraite, jugé avant même d’avoir parlé.
« Le juge a tenu, sur ma relation avec mes enfants, des commentaires moralisateurs et culpabilisants, sans aucun fondement au dossier. À la fin, j’ai tenté de lui adresser un appel à l’aide ; il m’a tourné le dos et a quitté la salle. Je me suis senti traité comme une nuisance, et je suis sorti anéanti. »
D’autres ne pointent aucun affront en particulier. Ce qui les use, c’est la machine elle-même : les transferts, les changements d’intervenant, les délais qui remettent tout à zéro.
« Chaque fois que la mère change de région, le dossier est transféré et je dois repartir à zéro avec un nouvel intervenant. En un an et demi, j’ai eu affaire à huit intervenantes différentes, et mes enfants ont changé d’école trois fois. J’ai les mains liées. J’ai perdu foi dans le système québécois. »
C’est là que le temps devient l’arme la plus redoutable. Un dossier qui traîne n’est jamais neutre : chaque mois d’attente est un mois de lien en moins, et un enfant, contrairement à une procédure, ne se met pas sur pause.
V — Les données
Le cliché ne résiste pas aux chiffres
On pourrait balayer tout cela comme l’amertume d’hommes qui digèrent mal une rupture. La recherche dit l’inverse. La littérature scientifique établit que les parents coupés de leurs enfants après une séparation — le plus souvent des pères — présentent des niveaux élevés d’anxiété, de dépression, de stress post-traumatique et de troubles physiques, accompagnés d’un profond sentiment d’impuissance et d’isolement. Plusieurs études notent qu’ils décrivent avoir perdu une part d’eux-mêmes : leur identité de parent.
Proportion de parents « ciblés » par l’aliénation qui auraient tenté de se suicider au moins une fois, selon une étude australienne (Lee-Maturana, Matthewson et Dwan, 2020) reprise dans la littérature spécialisée. Une revue médicale rappelle par ailleurs que les pères ayant perdu tout contact avec leurs enfants peuvent devenir dépressifs et suicidaires.
Les chercheurs précisent que le phénomène frappe le plus souvent les pères, sans être pour autant l’affaire d’un seul sexe. Mais leur recommandation principale est ailleurs : y voir une forme de violence à part entière, à traiter comme telle par les milieux de la santé, des services sociaux et de la justice.
VI — Le débat
Reconnu, et pourtant contesté
Il faut être honnête, parce que c’est la seule manière sérieuse d’aborder un sujet aussi lourd : l’aliénation parentale est à la fois reconnue et vivement débattue.
Du côté de la reconnaissance, les tribunaux québécois admettent le concept — il est invoqué dans des milliers de décisions. En 2022, la Cour supérieure a même accordé 30 000 $ dans un dossier d’aliénation parentale, vraisemblablement la première fois qu’un tribunal québécois octroyait des dommages spécifiquement à ce titre. Mais en juin 2024, la Cour d’appel a cassé cette condamnation et posé un cadre volontairement strict : un tel recours existe bel et bien en droit québécois, mais il doit demeurer « exceptionnel » et « non équivoque », pour éviter que la responsabilité civile ne serve à « policer l’art d’être parent ». Le fardeau de preuve est lourd : il faut établir des gestes nombreux et systématiques, étalés dans le temps, qui révèlent une stratégie délibérée sans motif valable. Depuis, quelques rares décisions ont accordé des dommages en appliquant ce cadre. L’Ordre des psychologues du Québec, de son côté, s’est penché sur la question du diagnostic.
Du côté de la contestation, des voix crédibles — dont la Fédération des maisons d’hébergement pour femmes et des chercheuses féministes québécoises — mettent en garde. Elles rappellent que le concept a été popularisé en partie par des mouvements de défense des droits des pères, et qu’il est parfois brandi de mauvaise foi pour occulter la violence conjugale, c’est-à-dire pour retourner contre une mère les craintes légitimes qu’elle exprime. Il faut savoir, aussi, que l’« aliénation parentale » n’est pas un diagnostic officiel des grandes classifications médicales (le DSM ou la CIM).
Ces deux réalités ne s’annulent pas — elles coexistent. Oui, le concept peut être détourné, et la violence conjugale, bien réelle, ne doit jamais être minimisée. Le dire n’efface pas les pères qui, eux, vivent une rupture injuste avec leurs enfants. Et reconnaître leur souffrance n’enlève rien à celle des femmes.
La vraie question n’est jamais « les hommes ou les femmes ? ». Elle est : dans ce dossier précis, que démontre la preuve, et l’intérêt de l’enfant est-il réellement au centre ? C’est cette rigueur, au cas par cas, qui protège tout le monde — les mères, les pères, et surtout les enfants.
VII — Le fond
Être vu
Les pères qui nous écrivent ne réclament pas de privilège. Ils ne demandent pas qu’on croie chaque homme sur parole, ni qu’on renverse un rapport de force. Ils demandent quelque chose de beaucoup plus modeste : qu’on cesse de tenir pour acquis qu’un père ne souffre pas. Qu’on accepte, simplement, de les regarder tomber.
Derrière chaque témoignage anonyme de ce dossier, il y a un enfant qui s’éloigne un peu plus chaque mois, et un parent qui compte les jours. C’est le même mur que documente EnDroit.ca depuis le premier jour : des citoyens qui frappent, encore et encore, et repartent sans avoir été entendus sur le fond.
Un enfant a besoin de ses deux parents. Protéger le lien, c’est le protéger jusqu’au bout.
Si vous vivez de la détresse, vous pouvez parler à quelqu’un en tout temps, gratuitement et confidentiellement, en composant ou en textant le 988 (ligne d’aide en cas de crise, partout au Canada). Pour un accompagnement psychosocial, le service Info-Social 811, option 2 est aussi disponible jour et nuit au Québec.
Victime d’aliénation parentale ? Vous n’êtes pas seul. Vous pouvez contacter notre collaborateur, le Carrefour parents-enfants (CAP-E), un organisme québécois qui accompagne les familles touchées par l’aliénation parentale.
Note éditoriale. Les témoignages cités dans cet article ont été reçus par EnDroit.ca. Ils ont été resserrés et corrigés pour la lisibilité, sans en altérer le sens, et rendus anonymes afin de protéger l’identité de toutes les personnes concernées, y compris les enfants et les autres parties. Ils reflètent le vécu et le point de vue de leurs auteurs, et ne constituent pas des faits établis à l’égard de tiers. Les données scientifiques et juridiques citées proviennent de sources publiques ; elles peuvent évoluer. EnDroit.ca est une plateforme indépendante de journalisme et de vulgarisation juridique. Ce texte ne constitue pas un avis juridique ni un avis médical. L’auteur n’est pas avocat.
Sources et références
Santé mentale des parents aliénés. « Parental alienation: the impact on men’s mental health » (revue de la littérature, 2015) · Lee-Maturana, Matthewson & Dwan (2020), sur la suicidalité des parents ciblés · Étude sur la validité du phénomène et sa reconnaissance comme forme de violence (revue médicale à comité de lecture).
Reconnaissance juridique au Québec. SOQUIJ, blogue juridique, « Aliénation parentale : le prix d’une relation détruite » et billets liés · Cour supérieure du Québec, Droit de la famille — 22741 (2022, juge Poisson), première condamnation à des dommages-intérêts (30 000 $) pour aliénation parentale — infirmée en appel · Cour d’appel du Québec, Droit de la famille — 24915, 2024 QCCA 767 (11 juin 2024), cadre strict de la responsabilité civile en matière d’aliénation parentale · La Presse, « Aliénation parentale : les tribunaux serrent la vis » (2025) · Ordre des psychologues du Québec, sur le diagnostic.
Le débat. Fédération des maisons d’hébergement pour femmes et L’R des centres de femmes du Québec, rapport « L’aliénation parentale : stratégie d’occultation de la violence conjugale ? » (2019) · Collectif de recherche FemAnVi, RéQEF et IREF (UQAM), forum d’avril 2018.
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