L’enregistrement de votre audience, le rapport de police de votre arrestation, votre dossier médical, le dossier monté sur votre plainte au syndic : presque tout ce qui vous concerne est archivé quelque part — et, dans la plupart des cas, vous avez le droit d’en obtenir copie. Reste à savoir que ce droit existe, et où frapper.
Il y a une phrase qui revient, presque mot pour mot, dans les témoignages qu’on reçoit : « Ce n’est pas ça que le juge a dit. » Ou : « Le procès-verbal ne correspond pas à ce qui s’est passé en salle. » Le citoyen a le souvenir précis d’une audience; le document officiel, lui, en garde une version courte, lissée, parfois méconnaissable. Et comme le citoyen ignore qu’il peut vérifier, il se tait. Il encaisse. Il finit par douter de sa propre mémoire.
C’est le cœur du problème, et c’est aussi la bonne nouvelle : cette mémoire, il n’a pas à la défendre seul. Elle a été enregistrée. Elle est archivée. Elle l’attend au greffe.
I — Le procès-verbal
Un résumé n’est pas un verbatim
Il faut nommer une confusion que le système entretient par son silence. Le procès-verbal d’audience n’est pas la transcription de ce qui a été dit. C’est un compte-rendu : les présences, les pièces déposées, les décisions rendues, quelques mentions. Il note qu’une chose s’est produite; il ne dit pas comment, ni dans quels mots, ni sur quel ton. Entre « le témoin a été entendu » et ce que le témoin a réellement déclaré, il y a un gouffre — et c’est dans ce gouffre que disparaissent les propos qu’un citoyen jurerait avoir entendus.
Ce que peu de gens savent, c’est que les salles d’audience de la Cour du Québec et de la Cour supérieure sont enregistrées numériquement. Chaque mot y est capté. Le procès-verbal en est le résumé administratif; l’enregistrement, lui, est la trace intégrale. Et cet enregistrement, vous pouvez en demander une copie.
II — La reproduction des débats
Le formulaire que le comptoir du greffe ne met pas en avant
La démarche porte un nom technique — la « reproduction des débats judiciaires » — et un numéro de formulaire : SJ-021. On le remplit et on le remet au Service des transcriptions du palais de justice qui détient le dossier. Le même formulaire ouvre trois portes, qu’il faut bien distinguer parce que leur prix et leur utilité n’ont rien à voir.
Le repiquage, d’abord : c’est la copie audio de l’audience, gravée sur CD. C’est la vérité brute, la voix du juge, celle des avocats, celle des témoins, telles qu’elles ont résonné dans la salle. C’est aussi, de loin, l’option la moins chère. La transcription, ensuite : le texte écrit, mot à mot, certifié par un sténographe officiel. C’est le document qui fait foi devant les tribunaux, mais il se facture à la page et le coût grimpe vite. Enfin, le CD informatique, une variante numérique du dossier.
Pour un citoyen qui veut simplement entendre de ses propres oreilles ce qui a été dit, le repiquage audio est l’outil idéal : quelques dizaines de dollars plutôt que des centaines. Les frais sont estimés par le greffe selon le volume, encadrés par un règlement provincial sur les frais de transcription et de reproduction. Ce n’est pas gratuit, mais c’est à des années-lumière du mur financier qu’on imagine.
C’est le délai maximal dont dispose tout organisme public pour répondre à une demande d’accès à l’information, à compter de sa réception. Il peut être prolongé d’au plus 10 jours, et seulement si l’organisme vous en avise par écrit. Passé ce délai sans réponse, le silence équivaut à un refus — et le refus ouvre un recours.
III — Le passe-partout
L’accès à l’information, ce droit qu’on croit réservé aux journalistes
La reproduction des débats n’est qu’une pièce d’un arsenal beaucoup plus vaste. Au Québec, la Loi sur l’accès aux documents des organismes publics et sur la protection des renseignements personnels donne à toute personne — pas seulement aux avocats, pas seulement aux médias — le droit d’obtenir les documents détenus par un organisme public et les renseignements personnels qui la concernent.
La mécanique est simple, et c’est justement sa simplicité qu’on vous cache. La demande se fait par écrit, adressée au responsable de l’accès à l’information de l’organisme visé — chaque ministère, chaque ville, chaque école, chaque établissement de santé en a un. Vous décrivez le document recherché avec assez de précision pour qu’on le retrouve, vous fournissez vos coordonnées, et vous joignez de quoi vous identifier s’il s’agit de renseignements vous concernant. La consultation sur place est gratuite; seules les copies peuvent entraîner des frais, qui doivent vous être estimés d’avance.
Et si l’on vous refuse, en tout ou en partie, ou si le délai expire dans le silence ? Vous avez 30 jours pour demander une révision devant la Commission d’accès à l’information (CAI), un tribunal administratif qui peut ordonner à l’organisme de vous remettre les documents. Retenez ce point : le refus n’est pas la fin de la démarche. C’est le début d’un recours. Mais attention — seule une demande formulée par écrit ouvre ce droit de révision. La réponse à une demande faite verbalement, elle, ne peut pas être révisée.
IV — Partout à la fois
Votre dossier ne dort pas dans un seul tiroir
Une fois qu’on a compris le principe, on le voit s’appliquer partout. Voici où frapper, selon ce que vous cherchez.
La police. Rapport d’événement, résumé ou enregistrement d’un appel au 911, déclaration, résultat d’alcoolémie : chaque corps policier a son responsable de l’accès. À Québec, le Service de police de la Ville de Québec traite ces demandes (accesinformation@spvq.quebec, 418 641-6411 poste 5593). À Montréal, le SPVM a son propre formulaire. Ailleurs, la Sûreté du Québec ou le service municipal concerné. Dans tous les cas, il faut généralement être impliqué dans l’événement, fournir une pièce d’identité et le maximum de détails (date, lieu, numéro d’événement si vous l’avez). Des frais modestes s’appliquent. Un rapport d’accident, lui, se demande à la SAAQ; un décès faisant l’objet d’une enquête relève du Bureau du coroner.
La santé. Les notes prises à votre sujet par les professionnels vous appartiennent. Vous avez le droit de consulter et de faire corriger votre dossier médical, en vous adressant au Service des archives médicales de l’établissement. La consultation sur place est gratuite — l’établissement n’a pas le droit de vous la facturer. Toute personne de 14 ans et plus a accès à son propre dossier. Un refus se conteste, là encore, devant la CAI.
Les ordres professionnels. Le Barreau du Québec, comme tout organisme assujetti à la Loi sur l’accès, a un responsable de l’accès à l’information — dont les coordonnées figurent sur la page « Accès à l’information » de barreau.qc.ca — et doit répondre dans les 20 jours. C’est d’ailleurs le Bureau du syndic qui traite les demandes d’accès portant sur les documents qu’il détient — un détail qui a son importance quand on cherche à comprendre comment une plainte a été traitée.
Et le reste. Municipalités, ministères, commissions scolaires, CIUSSS, sociétés d’État : le même droit, la même procédure, le même délai de 20 jours, le même recours à la CAI. Une fois la clé en main, toutes les portes s’ouvrent de la même façon.
« On ne vous cache pas la vérité en vous mentant. On vous la cache en ne vous disant jamais qu’elle est à votre disposition, pour quelques dollars, au comptoir du greffe. »
V — Ce que vous pouvez en faire
Obtenir n’est pas diffuser : la ligne à ne pas franchir
Il faut être précis ici, parce que c’est le point où l’enthousiasme peut vous nuire. Le droit d’obtenir l’enregistrement de votre audience est clair. Le droit d’en faire ce que vous voulez ne l’est pas. Ce sont deux choses différentes, et les confondre peut vous exposer à des ennuis bien réels.
Ce que vous pouvez faire avec le repiquage audio est déjà considérable. Vous en servir dans votre cause. Demander que le procès-verbal soit corrigé lorsqu’il ne concorde pas. Appuyer un appel. Étayer une plainte à la déontologie policière, au syndic, ou une demande à la CAI. Vérifier, tout simplement, ce qui a été dit, pour cesser de douter de votre mémoire. L’enregistrement devient alors une arme dans vos recours — souvent la plus solide que vous ayez.
Ce que vous ne pouvez pas faire, en revanche, c’est le publier librement sur Internet comme s’il s’agissait d’un document sans conséquence. La diffusion publique d’un enregistrement d’audience est interdite; même les médias, qui peuvent parfois enregistrer les débats pour vérifier leurs notes, n’ont pas le droit de les diffuser.
Les débats sont publics, mais nul ne peut enregistrer une audience pour la diffuser ensuite.
Ce n’est pas théorique. La Cour supérieure a déjà accordé une injonction contre un individu qui avait filmé une audience de la Cour d’appel et l’avait diffusée sur Facebook. À cela s’ajoutent l’atteinte possible à la vie privée des autres personnes entendues et, pour certaines matières — la famille, la protection de la jeunesse —, un interdit de publication pur et simple. Bref : servez-vous-en pour faire valoir vos droits, pas pour improviser une diffusion publique. La différence entre les deux, c’est parfois la différence entre gagner votre cause et vous en créer une nouvelle.
VI — Votre scribe
L’intelligence artificielle rédige votre demande à votre place
Reste l’obstacle que le système compte sur vous pour ne pas franchir : la peur de la page blanche. Rédiger une demande d’accès « comme il faut » intimide. C’est exactement là qu’un outil comme Claude, ChatGPT ou Gemini devient un égalisateur. Vous lui décrivez votre situation en langage ordinaire; il vous rend une lettre claire, dans le bon ton, citant la bonne loi. Voici des exemples que vous pouvez copier et adapter.
Pour une demande d’accès à l’information : « Rédige une demande d’accès à l’information adressée au responsable de l’accès de [organisme]. Je veux obtenir [document précis — ex. : tous les courriels me concernant entre telle et telle date]. Cite la Loi sur l’accès aux documents des organismes publics, demande une réponse dans le délai légal de 20 jours, et rappelle mon droit de révision devant la Commission d’accès à l’information en cas de refus. »
Pour une reproduction des débats : « Aide-moi à remplir une demande de reproduction des débats judiciaires (formulaire SJ-021). Je veux le repiquage audio de l’audience tenue le [date] dans le dossier numéro [numéro] au palais de justice de [ville]. Explique-moi à qui remettre le formulaire et quels frais prévoir. »
Pour un dossier médical : « Rédige une demande écrite au Service des archives médicales de [établissement] pour obtenir copie de mon dossier médical complet pour la période [dates]. Précise mon droit d’accès et de rectification. »
En deux minutes, la démarche qui paraissait réservée aux initiés tient dans un courriel. C’est peut-être là, au fond, le véritable basculement : non pas de nouveaux droits, mais la fin de l’excuse selon laquelle ils seraient trop compliqués à exercer.
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La confiance envers les institutions ne se rebâtit pas à coups de programmes conçus en vase clos. Elle se rebâtit un citoyen à la fois, le jour où il découvre qu’il n’était pas impuissant — qu’il lui manquait une information, et qu’il vient de la trouver. Partagez ce guide. Quelqu’un, autour de vous, attend depuis longtemps d’entendre ce qui a vraiment été dit.
Note éditoriale. Ce guide s’appuie sur des sources publiques et officielles (gouvernement du Québec, Commission d’accès à l’information, ministère de la Justice, corps policiers, établissements de santé, Barreau du Québec, Éducaloi). Les procédures, coordonnées, délais et frais peuvent changer; vérifiez toujours l’information à jour auprès de l’organisme concerné avant d’agir. Ce texte ne constitue pas un avis juridique. L’auteur n’est pas avocat. EnDroit.ca est une plateforme indépendante de journalisme juridique.
Sources et références
Accès à l’information. Commission d’accès à l’information du Québec, cai.gouv.qc.ca (formulaires et lettres types, procédure de demande et de révision) · Gouvernement du Québec, « Accès à l’information », quebec.ca · Éducaloi, « Comment faire une demande d’accès à l’information ? », educaloi.qc.ca · Loi sur l’accès aux documents des organismes publics et sur la protection des renseignements personnels (RLRQ, c. A-2.1).
Reproduction des débats judiciaires. Ministère de la Justice du Québec / Gouvernement du Québec, « Demander la transcription d’un dossier », justice.gouv.qc.ca et quebec.ca · Formulaire « Demande de reproduction des débats judiciaires (SJ-021) » · Tarif des honoraires pour la prise et la transcription des dépositions des témoins (RLRQ, c. S-33, r. 1), auquel renvoie le formulaire SJ-021 pour les frais · Renseignements : le greffe du palais de justice où la cause est entendue.
Dossiers policiers. Service de police de la Ville de Québec, « Demande d’accès à l’information », ville.quebec.qc.ca · Service de police de la Ville de Montréal, « Accès à l’information », spvm.qc.ca · Sûreté du Québec, « Accès à l’information », sq.gouv.qc.ca · Société de l’assurance automobile du Québec (rapports d’accident) · Bureau du coroner (décès).
Dossier médical. Éducaloi, « Demander l’accès au dossier médical » et « Le droit ou non d’accéder au dossier médical », educaloi.qc.ca · Services des archives médicales des établissements (ex. CHU de Québec–Université Laval, CIUSSS) · Loi sur les renseignements de santé et de services sociaux (en vigueur depuis 2024), Loi sur les services de santé et les services sociaux et Loi sur l’accès.
Barreau et ordres professionnels. Barreau du Québec, « Accès à l’information et protection des renseignements personnels » (barreau.qc.ca/fr/acces-information); les demandes visant le Bureau du syndic y sont dirigées vers ce dernier.
Usage et diffusion des enregistrements. Procureur général du Québec c. Roy, 2020 QCCS 4341 (Cour supérieure — injonction ordonnant le retrait d’une audience de la Cour d’appel filmée et diffusée sur Facebook; SOQUIJ AZ-51730017) · Droit-inc, « Enregistrements audios et audiovisuels : est-il permis d’enregistrer une conversation ? » · Blogue SOQUIJ, « La Cour d’appel du Québec diffusée en direct sur Facebook ? ».
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