Le Barreau du Québec demande, dans sa campagne pour l’état de droit : « Quand les institutions sont attaquées, qui protège la démocratie ? » La question est légitime. Mais à bien la lire, elle contient une tension que personne ne devrait laisser passer.
Le Barreau du Québec lance son Sommet québécois pour l’état de droit, et l’une des images de la campagne pose une question frappante : « Quand les institutions sont attaquées, qui protège la démocratie ? »
C’est une belle question. Elle mérite qu’on la prenne au sérieux — et qu’on la retourne dans tous les sens, parce qu’à bien la lire, elle contient une tension que personne ne devrait laisser passer sans s’arrêter. Commençons par ce qui est vrai.
I — Ce qui est vrai
Oui, l’état de droit est réellement menacé
Il faut le dire clairement, sans détour : partout dans le monde, l’état de droit subit de véritables attaques. Des juges sont menacés. Des décisions de tribunaux sont ouvertement bafouées. La désinformation cherche à délégitimer la justice elle-même. Ces attaques-là sont réelles, et elles sont graves. Une société qui cesse de respecter ses tribunaux et la primauté du droit s’engage sur une pente dangereuse.
Sur ce terrain, l’objectif du Sommet est non seulement légitime, il est nécessaire. Défendre l’idée que personne n’est au-dessus de la loi, que les décisions de justice doivent être respectées, que les institutions judiciaires méritent d’être protégées contre la violence et le mépris : oui, mille fois oui. Le problème ne vient donc pas de l’intention. Il vient d’un mot.
II — Le mot
« Attaque » est un mot élastique — et c’est là que tout se joue
Remarquez le choix du vocabulaire. La campagne ne dit pas « quand les institutions sont remises en question », ni « quand les institutions doivent rendre des comptes ». Elle dit « attaquées ».
Or « attaque » et « critique » ne sont pas synonymes. Le premier mot évoque l’agression, l’illégitimité, le chaos. Le second décrit un exercice démocratique parfaitement sain. Et entre les deux, il existe une zone grise immense où un citoyen qui exige de la transparence, qui souligne les failles d’un syndic, qui documente une décision contestable ou qui dénonce un huis clos abusif peut soudainement se retrouver rangé, par glissement de langage, du côté de ceux qui « attaquent ».
Ce n’est pas une question d’intention. C’est une question d’effet. Quand on protège « les institutions attaquées » sans distinguer l’attaque illégitime de la critique légitime, on se donne — volontairement ou non — un bouclier commode contre la reddition de comptes.
III — Le cœur
L’institution n’est pas la démocratie
C’est le cœur du paradoxe. Le slogan laisse entendre, subtilement, qu’attaquer une institution revient à attaquer la démocratie. C’est une confusion qu’il faut nommer.
Une institution — un ordre professionnel, un syndic, un tribunal administratif — n’est pas la démocratie. C’est une structure créée pour la servir. C’est un outil, pas une finalité. Exiger qu’elle soit transparente, qu’elle admette ses erreurs, qu’elle respecte ses propres règles, ce n’est pas s’en prendre à la démocratie : c’est exactement ce que la démocratie demande.
Et c’est ici que la phrase se renverse complètement. La démocratie ne se contente pas d’autoriser la critique des institutions. Elle en dépend. Elle ne survit que parce que ce droit existe. Un système où les institutions seraient placées au-dessus de tout soupçon, où documenter leurs erreurs deviendrait une menace à neutraliser, porterait un nom — et ce ne serait pas celui de la démocratie.
La démocratie ne se contente pas d’autoriser la critique des institutions. Elle en dépend. Elle ne survit que parce que ce droit existe.
IV — La distinction
Trois choses qu’il ne faut jamais confondre
Pour que la phrase du Sommet tienne debout, il faut distinguer trois réalités que le mot « attaque » a tendance à fondre en une seule.
D’abord, les véritables attaques contre l’état de droit : menaces, mépris des jugements, désinformation. Réelles. À combattre.
Ensuite, la critique de la gouvernance des institutions : poser des questions, exiger des comptes, réclamer la transparence. Saine. Nécessaire. C’est le système immunitaire d’une société libre.
Enfin, le danger de confondre les deux. Car le jour où la critique légitime est traitée comme une attaque, on ne protège plus la démocratie : on protège l’institution contre la démocratie.
Conclusion
La vraie question
Ce qui fragilise l’état de droit, ce ne sont pas les citoyens qui posent des questions difficiles. C’est l’opacité. C’est l’incapacité d’une institution à reconnaître ses propres failles. C’est le réflexe corporatiste de se draper dans une cause noble pour éviter de répondre sur le fond.
Alors oui, protégeons l’état de droit. Mais souvenons-nous de ce qu’il signifie vraiment : il s’applique à tous, y compris à ceux qui en sont les gardiens. La démocratie, ce n’est pas le silence devant les institutions. C’est le droit de les questionner, l’exigence de transparence, et le refus de tout monopole sur la parole et sur l’information.
La vraie question n’est donc peut-être pas « qui protège la démocratie quand les institutions sont attaquées ? ». Elle est plutôt : sommes-nous capables de distinguer une institution qu’on critique d’une démocratie qu’on attaque ? Parce que de cette distinction-là dépend, justement, tout l’état de droit.
C’est l’exercer.
Note éditoriale. Cet article est une analyse éditoriale portant sur une campagne de communication publique. EnDroit.ca est une plateforme citoyenne indépendante non affiliée au Barreau du Québec ni à aucun ordre professionnel ou organisme gouvernemental. Cet article ne porte aucun jugement sur les personnes associées au Sommet québécois pour l’état de droit ; il porte sur le cadrage et le vocabulaire de la campagne. Il ne constitue pas un avis juridique. L’auteur n’est pas avocat. Les outils d’IA générative peuvent comporter des erreurs ou des informations désuètes ; en cas de doute, vérifiez les textes en vigueur sur Légis Québec.
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