Article psychosocial par Hanna Becache — autour de la victime directe, il y a un cercle de proches que la violence atteint aussi : les victimes indirectes. Ce qu’elles vivent porte un nom — le traumatisme vicariant.
Quand on parle de violences conjugales, intrafamiliales, sexuelles — on pense à la victime. C’est juste. C’est nécessaire. C’est elle qui est au centre. Mais autour d’elle, il y a un cercle de personnes que la violence atteint aussi. Silencieusement. Sans qu’on leur demande leur avis. Et sans qu’on pense vraiment à elles.
La mère qui accompagne sa fille dans un parcours de violences conjugales depuis des mois. Le conjoint qui tente de soutenir son partenaire après une agression sexuelle sans savoir comment. Les grands-parents qui voient leurs petits-enfants exposés à des violences intrafamiliales et qui portent une inquiétude qui ne les quitte plus. La sœur qui reçoit les appels de nuit, les confidences, les détresses — et qui se lève le matin comme si de rien n’était.
Ces personnes-là ont un nom en victimologie : les victimes indirectes. Et ce qu’elles vivent a un nom aussi : le traumatisme vicariant.
I Ce qu’est le traumatisme vicariant
Le traumatisme vicariant, c’est le processus par lequel une personne non directement victime développe, à force d’exposition à la souffrance d’autrui, des symptômes proches du traumatisme.
Ce n’est pas de la faiblesse. Ce n’est pas de la dramatisation. C’est une réponse normale à une exposition anormale et répétée à la douleur de quelqu’un qu’on aime.
Le concept a été théorisé dans les années 1990 par les chercheuses Laurie Pearlman et Lisa McCann, initialement pour décrire ce que vivent les professionnels exposés aux récits de trauma. Mais il s’applique avec une égale pertinence aux proches, ceux qui accompagnent par amour, par loyauté, par lien familial.
Il se manifeste notamment par :
- Une hypervigilance constante — surveiller les signaux, anticiper les crises, ne plus savoir se détendre.
- Des ruminations — rejouer les scènes, se demander si on aurait pu faire quelque chose.
- Un sentiment d’impuissance — vouloir aider sans savoir comment, sans pouvoir changer le cours des choses.
- Une culpabilité sourde — est-ce que j’en fais assez ? Trop ? Pas de la bonne façon ?
- Une fatigue émotionnelle profonde — s’épuiser à porter ce qu’on ne peut pas résoudre.
- Une modification de la vision du monde — le sentiment que le monde n’est pas sûr, que les gens peuvent être dangereux, que la confiance est fragile.
- Parfois des symptômes dissociatifs — une anesthésie émotionnelle pour ne plus ressentir.
II L’effacement des victimes indirectes
Il y a quelque chose de particulièrement difficile dans la position de victime indirecte : l’impossibilité de prendre de la place.
Parce que la vraie victime, elle, est au centre. Et c’est là qu’elle doit être. Mais le proche, lui, intériorise souvent très vite qu’il n’a pas le droit de souffrir — ou du moins, pas autant. Pas maintenant. Pas ici.
Alors il se tait. Il continue. Il accompagne. Et la fatigue s’accumule sans espace pour être déposée.
C’est ce double effacement qui caractérise les victimes indirectes : effacées par les autres, qui ne pensent pas à elles — et effacées par elles-mêmes, qui ne s’autorisent pas à exister dans leur propre souffrance.
III Des questions existentielles involontaires
Ce que déclenche l’exposition à la violence chez les proches, ce n’est pas seulement de la fatigue ou de l’inquiétude. C’est souvent une introspection profonde et involontaire.
Le parent qui apprend que son enfant a été victime de violences dans la famille se pose des questions sur lui-même, sur ses choix éducatifs, sur ce qu’il n’a pas vu. Le conjoint qui accompagne un survivant d’agression se confronte à ses propres représentations de la violence, du corps, de l’intimité. Les grands-parents qui voient la violence conjugale de leur fils ou de leur fille se demandent ce qu’ils ont transmis, ce qu’ils ont raté, ce qu’ils auraient pu faire autrement.
Ces questions ne sont pas toujours formulées. Elles habitent. Et elles méritent d’être entendues — même si elles ne sont pas le centre du tableau.
Je regarde ce drame nous consumer, j’ai l’impression qu’aucun mot que je dirai ne pourra réparer ce qui est arrivé.
IV Des profils qu’on ne voit pas
Le conjoint de la victime d’agression sexuelle
Comment accompagner la personne qu’on aime après une agression ? Comment être présent sans brusquer ? Et gérer sa propre colère, l’impuissance, la peur de mal faire ? Continuer d’exister dans une relation que la violence d’un autre a réorganisé autrement.
La mère qui accompagne son enfant dans un parcours de violences
Elle est souvent la première confidente, la première ressource, le premier filet. Elle gère les urgences, les démarches, les enfants. Elle absorbe. Et elle se demande, inévitablement, ce qu’elle aurait pu faire différemment. Cette question-là, même quand la réponse est claire ne la quitte pas facilement.
Les grands-parents
Ils voient, ils savent, ils s’inquiètent, portant une double impuissance. Celle de ne pas pouvoir protéger leur enfant adulte, ne pas pouvoir protéger leurs petits-enfants. Parfois pris dans des implications juridiques dont ils n’avaient pas anticipé la complexité.
Les frères et sœurs, quand les violences concernent l’un d’eux
Quand la violence intrafamiliale touche un enfant dans une fratrie, les autres ne sont pas épargnés. Ils ont vu. Ils ont entendu. Ils ont parfois été témoins directs. Et ils portent leurs propres questions :
Pourquoi lui et pas moi ? Est-ce que j’aurais pu dire quelque chose ? Est-ce que c’est ma faute de ne pas avoir parlé ? Ces questions-là sont des traumatismes aussi. Discrets, non nommés, mais bien réels.
V À l’intention des proches
Ce que ces personnes doivent savoir, c’est qu’elles ont le droit d’être touchées par ce qui se passe.
- Que souffrir à côté de quelqu’un qui souffre n’est pas voler sa souffrance — c’est être humain.
- Que l’accompagnement d’une personne en grande détresse a un coût réel, et que ce coût mérite d’être reconnu et pris en charge.
- Que demander de l’aide pour soi n’est pas trahir la victime directe — c’est se donner les moyens de continuer à être là pour elle.
- Et que savoir soutenir sans se dissoudre est une compétence qui s’apprend, qui se travaille, et qui nécessite parfois un espace professionnel dédié.
Même quand on accompagne une victime directe :
Orienter les proches vers des espaces de parole adaptés, groupes de soutien pour les familles de victimes, accompagnement psychologique individuel, espaces de supervision pour les aidants.
Ne pas oublier que les enfants témoins — même dans une fratrie où un seul enfant a été désigné victime — ont vécu quelque chose aussi. Et qu’ils méritent d’être évalués et accompagnés.
VI À l’intention des professionnels
Parce que cet démarche rédactionnelle s’applique avant tout aux professionnels.
Rappelons-nous que les victimes indirectes ne sont pas des dommages collatéraux qu’on note en marge du dossier. Ce sont des personnes entières, touchées par ricochet par une violence qu’elles n’ont pas choisie, qui portent souvent en silence ce que personne ne leur a demandé de porter — et qui méritent, elles aussi, d’être vues. Voir la victime directe, c’est indispensable. Voir ceux qui l’entourent, c’est complet.
Voici un guide complet, où vous y trouverez des références, des outils des grilles d’évaluations. Disponible et publié par Gouvernement Canada, qui décrit parfaitement les effets du traumatisme vicariant sur les professionnels exposés constamment a des témoignages difficiles, à des réalités de notre société difficiles à ignorer et qui donnent des solutions multiples et concrètes pour la gestion du traumatisme vicariant.
« J’ai renoncé au confort rassurant de mes certitudes par amour de la vérité ; et la vérité m’a récompensée. » — Simone de Beauvoir, Tout compte fait (de Beauvoir, 1982).
Le Guide sur le traumatisme vicariant : Solutions recommandées pour les personnes luttant contre la violence a été préparé par Jan I. Richardson à London, Ontario pour l’Unité de prévention de la violence familiale, Santé Canada. Guide téléchargeable directement sur internet.
Rappelons-nous que les victimes indirectes ne sont pas des dommages collatéraux. Voir la victime directe, c’est indispensable. Voir ceux qui l’entourent, c’est complet.
Cet article est également disponible dans sa version originale, telle que conçue et signée par Hanna Becache.
📎 Télécharger le PDF — Proches de victimes et traumatisme vicariant · Document signé · Juin 2026.
Courriel — Hannabch@icloud.com
Portable (France) — 06 11 27 92 96
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Pour prendre rendez-vous avec Hanna Becache, contactez-la directement par courriel ou par téléphone.
Hanna Becache — intervenante psychosociale spécialisée en victimologie, violences conjugales et intrafamiliales. Collaboratrice d’EnDroit.ca, elle assure l’accompagnement psychosocial du public victime de violences.
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