On les imagine comme des « gros bras » venus cogner à la porte. La réalité est presque l’inverse : derrière la mauvaise réputation se cache l’une des professions les plus anciennes, les plus rares et les plus essentielles de tout le système judiciaire québécois. Portrait d’un métier que personne ne défend jamais — et qui mérite pourtant qu’on s’y arrête.
Il y a une scène que tout le monde croit connaître. Un coup à la porte, une enveloppe tendue, un regard qu’on baisse. L’huissier, dans l’imaginaire collectif, c’est celui qui apporte les mauvaises nouvelles. Celui qu’on ne veut surtout pas voir arriver. De toutes les professions juridiques du Québec, c’est probablement la seule dont on a une image avant même de l’avoir rencontrée — et cette image est presque toujours injuste.
Car l’huissier de justice n’est pas un exécuteur sans cœur. C’est un professionnel du droit, formé, encadré, assermenté, qui passe une grande partie de son temps non pas à saisir, mais à négocier, désamorcer et trouver des solutions dans des circonstances où plus personne ne veut s’avancer. Là où le travail des autres acteurs du droit s’arrête à la porte du palais, le sien commence sur le terrain. Il va à la vraie porte.
Et il faut le dire franchement : c’est le maillon sans lequel tout ce que les autres ont bâti resterait lettre morte. Le procès le mieux plaidé, le jugement le plus solide, ne deviennent réels que lorsque quelqu’un les fait exister hors du papier. Ce quelqu’un, c’est lui.
I — Le statut
Officier de justice, pas homme de main
Commençons par remettre les choses à l’endroit. L’huissier de justice est un officier de justice au sens propre du terme — un auxiliaire de justice chargé de signifier les actes judiciaires et extrajudiciaires et de procéder à l’exécution forcée des jugements, comme le prévoit l’article 658 du Code de procédure civile. Il appartient à un ordre professionnel à exercice exclusif, la Chambre des huissiers de justice du Québec — l’un des 46 ordres professionnels qui, dans la province, veillent à la protection du public. Nul ne peut porter ce titre sans être inscrit au Tableau de l’Ordre. On ne s’improvise pas huissier comme on ne s’improvise pas notaire ou avocat.
Le chemin pour le devenir est d’ailleurs exigeant. Il passe par une formation juridique, suivie d’une formation professionnelle spécialisée, d’un stage supervisé, puis d’un examen. Et même une fois le permis en poche, la formation ne s’arrête jamais : la Loi sur les huissiers de justice et ses règlements imposent une formation continue obligatoire pour rester à jour. C’est dire que derrière chaque signification, chaque constat, chaque exécution, il y a une compétence réelle et une responsabilité juridique lourde, surveillée par les mêmes mécanismes — inspection professionnelle, code de déontologie, assurance responsabilité — que ceux qui protègent le public face à n’importe quel autre ordre.
L’image du « gros bras insensible » ne résiste pas une seconde à la réalité du métier. On attend au contraire de l’huissier qu’il fasse preuve de diplomatie et de fermeté à la fois, d’un grand sang-froid, et qu’il agisse avec une honnêteté et une rigueur irréprochables. Car il intervient le plus souvent auprès de gens en pleine tempête : une faillite, un divorce, une perte d’emploi, une dette qui a tout emporté. Ces personnes-là, il ne les juge pas. Il leur parle. Il cherche l’arrangement avant la contrainte. C’est un médiateur de l’ombre, dans les pires moments de la vie des gens.
II — Les missions
Quatre missions, un même fil : rendre la justice réelle
Le travail de l’huissier de justice se déploie autour de quatre grandes missions. Prises ensemble, elles racontent une seule chose : c’est lui qui transforme le droit écrit en justice vécue.
| Signifier | C’est par lui que la justice « parle » officiellement aux gens. Tant qu’une convocation, une assignation ou une procédure n’a pas été correctement signifiée, rien ne peut suivre : un procès ne peut pas commencer si la personne visée n’a pas été dûment avisée, dans les règles. Le premier maillon sans lequel toute la chaîne reste à l’arrêt. |
| Exécuter | Le cœur, et la partie incomprise, du métier. Un jugement n’est qu’un bout de papier tant que personne ne le met en œuvre. Le gagnant d’un procès jamais exécuté n’a, dans les faits, rien gagné du tout. C’est l’huissier qui donne au jugement sa force concrète — le dernier kilomètre de la justice. |
| Constater | Moins connue, mais précieuse. L’huissier peut dresser un constat officiel d’une situation — un dégât, un bruit excessif, l’état d’un logement, une marchandise non livrée. Rédigé par un officier de justice impartial, ce constat devient une preuve solide devant les tribunaux. |
| Recouvrer | Récupérer des sommes dues ou obtenir la remise d’un bien. Là encore, le réflexe du métier n’est pas la force : c’est d’abord la discussion, l’entente, la recherche d’une issue que les deux parties peuvent accepter. |
Quatre missions, donc, mais une seule vérité au fond : le droit ne sert à rien tant que quelqu’un ne le rend pas réel. Chaque profession juridique tient son maillon de la chaîne — et celui de l’huissier est le dernier, celui qui touche enfin le sol.
« Le droit ne sert à rien tant que quelqu’un ne le rend pas réel. Ce quelqu’un, c’est l’huissier. »
III — L’histoire
Une histoire aussi vieille que le Québec lui-même
On l’ignore souvent, mais la profession d’huissier est l’une des plus anciennes du pays. Son exercice remonte aux tout débuts de la colonie française. Sous le Régime français, c’est l’huissier qui agissait comme principal officier de justice — bien avant que la plupart des professions juridiques modernes n’existent. Avec l’arrivée du Régime anglais apparaît le shérif, principal officier d’exécution des tribunaux de tradition britannique ; la Chambre rappelle que les deux fonctions ont coexisté sur le territoire pendant près de deux siècles. Et le shérif n’a pas disparu pour autant : aujourd’hui encore, au Québec, cette fonction conserve des responsabilités précises — protection du palais de justice, des juges et du jury, transport des personnes détenues — aux côtés de l’huissier. Peu de métiers peuvent se réclamer d’une telle continuité.
Cette histoire a même laissé une trace dans la pierre. À deux pas du palais de justice de Montréal subsiste un passage piétonnier discret, l’Allée des huissiers, dont l’origine remonte à la Nouvelle-France. En juillet 1672, le sulpicien François Dollier de Casson, supérieur du Séminaire de Saint-Sulpice, traçait la rue Saint-Gabriel pour relier les rues Saint-Paul et Saint-Jacques — une voie plus tard prolongée jusqu’à la rue Saint-Antoine. Au XIXe siècle, on y trouvait, en raison de la proximité du palais et de l’hôtel de ville, les bureaux d’avocats, de notaires, de politiciens, d’officiers de justice et de journalistes. Les huissiers, eux, l’empruntaient quotidiennement pour aller déposer ou retirer en cour les documents pertinents à leurs tâches. Aujourd’hui encore, on peut y déceler des vestiges du mur des fortifications de la colonie. Quand un huissier passe par là, c’est trois siècles et demi de métier qu’il porte sur les épaules sans même y penser.
Et puisqu’on parle d’histoire, rendons hommage à une pionnière : c’est en 1952 que Simone Bellemare-Bourassa, qui exerçait à Shawinigan, en Mauricie, devenait la première huissière au Québec. Une époque où l’idée même semblait improbable. À partir de 1967, les huissiers entreprennent les démarches pour se doter d’un organisme rassembleur — première étape d’une longue structuration qui mènera jusqu’à l’ordre professionnel d’aujourd’hui, gardien moderne de la rigueur et de la déontologie du métier.
IV — Le nombre
À peine quelques centaines pour porter tout cela
Voici peut-être le chiffre le plus parlant de tout ce portrait. À l’échelle du Québec, on ne compte qu’un peu plus de 400 huissiers de justice pour servir l’ensemble du territoire. Quatre cents personnes, à peine, pour signifier les procédures, exécuter les jugements, dresser les constats et faire tenir, jour après jour, la partie la plus concrète du système judiciaire d’une nation entière.
Mettez ce chiffre en perspective. Des milliers d’avocats, des milliers de notaires, des milliers de parajuristes et de techniciens — toute une chaîne de compétences qui prépare, conseille, plaide et rédige — et, au tout bout, à peine quelques centaines d’huissiers pour donner effet à ce qui a été décidé. C’est une profession rare, presque confidentielle, sur laquelle repose pourtant une charge démesurée. Quand on réalise cela, on regarde le métier autrement.
Ils sont partout dans la vie économique et sociale, ces quelques centaines : auprès des entreprises, des institutions financières, des administrations municipales, provinciales et fédérales, du milieu de l’immobilier et des affaires. Discrets, mobiles, souvent sur la route tôt le matin ou tard le soir, parfois la fin de semaine. On ne les remarque que lorsqu’ils frappent à la porte — et c’est précisément à ce moment qu’on devrait se rappeler tout ce qu’ils représentent.
V — L’injustice
Le métier le plus mal-aimé, et c’est une injustice
Il faut finir par là, parce que c’est le cœur de l’affaire. Aucune autre profession juridique ne traîne une réputation aussi injuste que celle de l’huissier. L’avocat a son prestige. Le notaire a sa respectabilité tranquille. L’huissier, lui, hérite de la peur et du ressentiment des gens — alors qu’il n’a strictement rien décidé. Il n’a pas prononcé le jugement. Il n’a pas contracté la dette. Il ne fait qu’exécuter, avec humanité, ce que la justice a tranché. Le messager récolte le blâme du message.
Or ce métier demande exactement les qualités qu’on admire ailleurs : le sang-froid, l’intégrité, le sens de la mesure, la capacité de rester digne et neutre face à des gens en détresse. Il faut un cœur solide pour faire ce travail-là correctement, et un cœur tout court pour le faire avec humanité. Les huissiers de justice ont les deux. Ils sont, au sens le plus littéral, ceux qui donnent à la justice sa dernière chance d’exister vraiment.
Alors la prochaine fois qu’on entendra un coup à la porte, peut-être faudra-t-il se souvenir de ceci : derrière l’enveloppe, il y a un professionnel formé pendant des années, héritier d’une tradition vieille de quatre siècles, l’un des quelques centaines seulement à porter ce titre dans tout le Québec. Pas un gros bras. Un gardien. Le dernier maillon, et sans doute le plus essentiel, de la chaîne qui nous protège tous.
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À lire aussi — la série sur les métiers du droit
Note éditoriale. Ce texte est un portrait de fond publié dans la série d’EnDroit.ca sur les professions du droit. Il ne constitue pas un avis juridique et ne remplace pas la consultation d’un membre en règle de l’ordre professionnel concerné.
Les données chiffrées (effectif de la profession, repères historiques) sont tirées des sources officielles citées ci-dessous, à jour au 15 juin 2026. EnDroit.ca (anciennement Justice-Quebec.ca) est une plateforme citoyenne indépendante de journalisme juridique.
Sources principales
Chambre des huissiers de justice du Québec — Historique (Dollier de Casson et l’Allée des huissiers, 1672 ; Simone Bellemare-Bourassa, 1952 ; démarches de 1967) et Un ordre professionnel (exercice exclusif, Tableau de l’Ordre, Code de procédure civile, art. 658).
Office des professions du Québec — fiche « Huissiers de justice » (les 46 ordres professionnels et la protection du public).
Gouvernement du Québec — fiche « Huissier de justice » (rôle de signification et d’exécution forcée) et « Shérifs et huissiers / huissières de justice » (fonctions actuelles du shérif).
Cadre légal — Loi sur les huissiers de justice (RLRQ, c. H-4.1) et règlements afférents (déontologie, inspection professionnelle, assurance responsabilité, formation continue obligatoire).
Note de rédaction : l’effectif exact de la profession n’étant pas publié comme décompte officiel, le présent texte retient la formulation prudente « un peu plus de 400 » huissiers de justice. Le nombre précis peut être confirmé auprès de la Chambre des huissiers de justice du Québec.
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Excellent article sur la profession d’huissier de justice, mal aimée parce que méconnue; il apporte un éclairage objectif sur son rôle et sa mission dans la société québécoise.
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