Quand on traverse une épreuve difficile, on s’attend à ressentir du stress, de la tristesse ou de la colère. On s’attend moins à perdre progressivement quelque chose de beaucoup plus discret : notre capacité à penser clairement. Pourtant, c’est souvent ce qui arrive lorsqu’une situation complexe s’étire sur des mois, voire des années, sans qu’on en voie la fin.
Un conflit familial. Une séparation difficile. Un enfant en crise de dérégulation. Une démarche avec la DPJ. Une procédure judiciaire qui dure. Un proche malade. Une situation de violence conjugale. Une succession conflictuelle. Une bataille administrative. Un diagnostic qui bouleverse tout.
Au départ, on tient le coup. Puis, lentement, quelque chose change.
On oublie des informations importantes. On relit plusieurs fois le même document. On remet des décisions à plus tard. On a du mal à se concentrer. On devient plus émotif, plus réactif. On a l’impression de ne plus être aussi lucide qu’avant.
Beaucoup de gens croient alors qu’ils manquent de volonté ou d’organisation. Dans la plupart des cas, ce n’est pas le problème. Ils sont en train d’épuiser leur disponibilité cognitive . J’utilise l’expression « disponibilité cognitive » pour désigner notre capacité à voir clair, à juger avec justesse et à agir avec discernement lorsque les enjeux sont importants.
Le mécanisme
Quand le cerveau passe en mode économie d’énergie
Notre cerveau est un organe remarquablement efficace. Mais lorsqu’il perçoit une menace qui dure, il réorganise ses priorités. Sa mission première devient la protection.
Il consacre davantage d’énergie à surveiller les risques, à anticiper les problèmes et à prévenir les conséquences négatives. Cette stratégie est utile à court terme.
Mais lorsqu’elle dure des mois ou des années, elle devient très coûteuse.
Une partie de notre énergie mentale reste constamment mobilisée par le dossier qui nous préoccupe. Même au travail. Même en tentant de se reposer. Même avec les enfants. C’est comme si plusieurs applications restaient ouvertes en permanence sur un ordinateur. Le système continue de fonctionner, mais il ralentit.
Les effets
Pourquoi les décisions deviennent plus difficiles
Prendre une bonne décision exige de comprendre l’information, d’évaluer les options, de gérer ses émotions et d’agir malgré l’incertitude. Tout cela repose sur la disponibilité cognitive.
Quand elle diminue, plusieurs choses se produisent :
- On cherche la certitude absolue avant d’agir.
- On hésite plus longtemps, on reporte certaines décisions.
- On devient plus sensible aux opinions des autres.
- On a du mal à distinguer ce qui est urgent de ce qui est important.
- Et parfois, on commence à douter de son propre jugement.
Ce dernier point est particulièrement fréquent chez les personnes engagées dans des procédures longues ou émotionnellement chargées.
La vigilance
Le piège de l’hypervigilance
Au fil du temps, le cerveau devient très compétent pour détecter les menaces. Chaque courriel est analysé. Chaque document est scruté. Chaque scénario défavorable est envisagé.
Cette vigilance est compréhensible. Elle est parfois même nécessaire. Mais elle mobilise énormément d’énergie mentale. Plus on surveille le danger, moins il reste de ressources pour réfléchir, récupérer ou simplement être présent.
Certaines personnes finissent par consacrer tellement d’énergie à leur combat qu’elles n’en ont plus assez pour le mener efficacement.
Les pauses
Le paradoxe de tenir le coup
Contrairement à ce qu’on entend souvent, la performance ne consiste pas à fonctionner à pleine intensité en permanence. Elle repose sur la capacité à accéder à ses meilleures ressources quand la situation l’exige.
Pour cela, le cerveau a besoin de petites pauses. Pas nécessairement longues. Mais des moments où il cesse temporairement de surveiller, d’anticiper, de se défendre.
Pour beaucoup de personnes engagées dans un combat difficile, cette idée paraît presque impossible. Elles ont l’impression que relâcher leur vigilance équivaut à abandonner.
Pourtant, l’inverse est souvent vrai. Un cerveau épuisé prend rarement ses meilleures décisions.
Ce qui aide
Trois gestes simples pour récupérer un peu d’espace mental
Il n’existe aucune technique capable de faire disparaître une situation complexe. Mais il est possible de protéger la ressource mentale dont on dispose.
Voici trois pratiques courtes, faciles à intégrer dans le quotidien, même quand on n’a pas de temps :
1. Ralentir la respiration pendant une minute
Inspirer doucement par le nez, puis expirer un peu plus lentement que l’inspiration. Cette simple pratique envoie au cerveau le signal que, pour l’instant, il n’y a rien à combattre ni à fuir.
2. Revenir aux sensations du corps
S’asseoir ou s’allonger quelques minutes. Porter attention aux points de contact du corps avec la chaise, le plancher ou le lit. Cette pratique aide le cerveau à quitter momentanément les scénarios mentaux pour revenir dans le moment présent.
3. Évoquer un souvenir ressource
Se rappeler, même brièvement, un moment où l’on a ressenti de la joie, de la fierté ou un sentiment de sécurité. Le cerveau réagit différemment lorsqu’il est exposé à ces états qu’à lorsqu’il est constamment orienté vers les menaces.
Ces pratiques ne font pas disparaître les problèmes. Elles s’enracinent dans des traditions millénaires – le Pranayama, le Qi Gong, les arts martiaux et les approches contemplatives modernes – dont les effets sont soutenus par un nombre croissant de travaux en neurosciences. Répétées régulièrement, elles entraînent progressivement le cerveau à retrouver plus facilement de la clarté. Comme les muscles du corps, les circuits cérébraux impliqués dans l’attention et la prise de décision se développent par la répétition.
Conclusion
La clarté n’est pas un luxe
Dans les périodes difficiles, on croit souvent qu’il faut attendre la fin du combat pour retrouver son équilibre.
Malheureusement, certains combats durent des années. Attendre la fin peut signifier s’épuiser avant même d’arriver au terme du parcours.
La clarté mentale n’est pas un luxe réservé aux périodes calmes. Elle est une ressource essentielle quand les enjeux sont élevés.
Protéger sa disponibilité cognitive, ce n’est pas ignorer la réalité. C’est préserver sa capacité à la traverser avec le plus de lucidité possible.
Parce qu’au cœur des situations complexes, notre meilleur allié demeure souvent notre capacité à penser clairement lorsque la pression augmente.
Titulaire d’un baccalauréat en ergothérapie (B. Sc. erg.), Lucie Montpetit est consultante en performance humaine sous pression. Au cours de sa carrière en réadaptation, elle a accompagné des centaines de personnes confrontées à des enjeux neurologiques, à la fatigue persistante et à des situations de vie complexes et exigeantes. Elle s’intéresse particulièrement aux facteurs qui nous permettent de continuer à penser clairement et à prendre des décisions éclairées lorsque les enjeux sont élevés.
Pour la joindre : coach@luciemontpetit.com · luciemontpetit.com
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Note éditoriale. Ce texte est une contribution éditoriale d’une collaboratrice externe. EnDroit.ca est une plateforme indépendante; les propos n’engagent que leur auteure. Cet article propose des repères généraux et ne constitue pas un avis médical ni psychologique.
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