Article psychosocial par Hanna Becache — pourquoi les violences intrafamiliales sont si difficiles à évaluer, pourquoi elles semblent parfois « moins graves » aux yeux des institutions, et pourquoi cette perception est, en réalité, profondément erronée.
Dans le champ des violences, il est une réalité qui mérite qu’on s’y arrête davantage — non pas parce qu’elle est rare, mais précisément parce qu’elle passe parfois sous les radars.
Et plus particulièrement : pourquoi elles sont si difficiles à évaluer. Pourquoi elles semblent parfois « moins graves » aux yeux des institutions. Et pourquoi cette perception est, en réalité, profondément erronée.
I Une dangerosité qui se lit autrement
Dans les situations de violences conjugales, l’évaluation du danger repose en partie sur des indicateurs connus : l’auteur cherche-t-il à retrouver la victime ? Se présente-t-il à son travail, à l’école des enfants ? Souhaitez-vous quitter le domicile ? Votre entourage est-il au courant ? Depuis quand la relation a-t-elle commencé ?
Dans les violences intrafamiliales, quand l’auteur est un parent, un frère, une sœur, un membre de la cellule familiale — ces mêmes indicateurs ne fonctionnent pas de la même façon. Parce qu’il n’y a pas besoin de « retrouver » quelqu’un qui n’est jamais vraiment parti.
Dans la famille, il n’y a pas de « rupture évidente ». Un parent reste un parent. Un frère reste un frère. Cette évidence, cette fatalité, pourrait-on dire, fait que l’auteur de violences intrafamiliales n’est pas dans la même dynamique de possessivité ou de traque. La victime sera toujours là, dans le même foyer, autour de la même table, lors des mêmes fêtes.
II Ce qu’elles ont de particulier
C’est là tout le paradoxe des violences intrafamiliales. Elles peuvent être insidieuses, diffuses, teintées de chantage affectif et de manipulation, et c’est précisément pour cela qu’elles sont redoutables. Parce qu’elles s’exercent à l’abri du lien le plus inattaquable qui soit : le sang.
Ce lien protège l’auteur de deux côtés à la fois. Du côté de la victime d’abord — qui aura du mal à nommer ce qu’elle vit comme une violence, parce que c’est sa famille. Parce qu’on n’accuse pas les siens. Parce que la loyauté familiale s’apprend avant même qu’on ait les mots pour la questionner.
Du côté des professionnels et de l’entourage ensuite, parce que personne n’ose vraiment regarder derrière la porte d’une famille. Interroger un parent sur ses pratiques éducatives, c’est déjà une intrusion. Laisser entendre qu’il pourrait maltraiter son propre enfant, c’est presque impensable à formuler. Comme si le lien de sang rendait la réponse évidente — et la question indécente. C’est cette évidence-là qui est le masque le plus efficace des violences intrafamiliales.
Ce n’est pas parce que le danger est moins grand. C’est parce qu’il est structurel. Il est intégré dans le lien lui-même. Et c’est précisément ce qui le rend si difficile à nommer, à prouver, et à fuir.
L’emprise par les tâches et les rôles imposés
Un enfant à qui on confie des responsabilités d’adulte. Une adolescente cantonnée aux tâches ménagères au détriment de sa scolarité. Une prise en charge importante des frères et sœurs plus jeunes. Une forme d’exploitation au sein du cadre familial, normalisée au nom de l’autorité ou du devoir.
Le chantage affectif et la redevance familiale
« Après tout ce qu’on a fait pour toi. » « Tu nous dois ça. » La dette affective de la vie comme emprise.
Les violences psychologiques profondes
Dévalorisations répétées, humiliations, comparaisons, menaces, disqualification de la parole. Des violences qui laissent de lourdes séquelles jusqu’à l’âge adulte, car elles s’inscrivent dans la construction même de l’identité. L’enfant ne naît pas avec une image de lui-même, il la construit dans le regard de ses figures parentales. C’est ce que Winnicott appelle la fonction de miroir : le parent est la première surface dans laquelle l’enfant se voit. Quand ce miroir répète « tu es stupide », « tu ne fais rien de bien », « tu es une honte », l’enfant n’entend pas une opinion. Il enregistre une vérité.
Les violences sexuelles
Et parmi elles, les violences sexuelles occupent une place particulière concernant ce qui les entoure. Un oncle aux gestes déplacés. Un cousin qui franchit une limite. Des faits que l’enfant finit par nommer, un jour, à quelqu’un. Et c’est là que commence parfois le silence le plus assourdissant. L’enfant, lui, a parlé. Mais le silence de la famille, le choix, conscient ou non, de ne pas croire. De préserver l’image d’une réalité trop difficile à regarder. Alors on doute de l’enfant. On minimise. On réinterprète. Et l’enfant, lui, apprend quelque chose de dévastateur : que sa parole pèse moins lourd que l’honneur familial.
Le tout dans un espace où la victime ne peut pas partir — parce qu’elle n’a nulle part où aller, parce qu’elle est mineure, parce qu’elle dépend économiquement et affectivement de ses bourreaux.
L’autorité parentale comme bouclier
Et ce poids est encore décuplé dans certains contextes culturels où la parole de l’aîné est indiscutable, où remettre en question un parent est perçu comme une trahison, où la loyauté familiale prime sur tout, y compris sur la propre souffrance de l’enfant.
Dans les sociétés à dominante individualiste — comme en Europe occidentale ou en Amérique du Nord — la parole familiale a plus facilement le droit d’être remise en question. L’individu est pensé comme autonome, avec ses propres droits, ses propres ressentis, sa propre vérité.
Mais dans les sociétés à dominante collectiviste, comme on le retrouve dans de nombreuses cultures d’Afrique subsaharienne, du Maghreb, d’Asie du Sud ou encore dans certaines communautés d’Amérique latine, l’individu n’existe pas de la même façon. Il est d’abord membre d’un groupe. Et ce groupe — le clan, la communauté — prime sur lui. Cette autorité s’étend aux grands-parents, aux oncles, aux aînés, parfois au chef de communauté ou au chef religieux. La parole de l’enfant qui dénonce un membre de sa famille ne s’oppose pas seulement à un adulte : elle s’oppose à un système entier. Un système qui a des mécanismes de protection de sa propre cohésion. Dénoncer, c’est trahir.
Pour aller plus loin sur la compréhension des structures familiales et des systèmes d’alliance : Claude Lévi-Strauss, Les Structures élémentaires de la parenté (1949).
Dans cet ouvrage fondateur de l’anthropologie structurale, Lévi-Strauss démontre que le mariage n’est jamais un acte purement individuel — c’est un système d’échange entre groupes, régi par des règles qui organisent les alliances, les obligations et les pouvoirs au sein de la famille élargie. Une lecture exigeante, mais qui éclaire d’une façon saisissante pourquoi, dans certaines cultures, la femme et l’enfant sont pensés comme appartenant à un groupe avant d’appartenir à eux-mêmes.
III Maltraitance et violence intrafamiliale : quelle différence ?
La question mérite d’être posée — et elle est plus complexe qu’il n’y paraît. La maltraitance désigne des actes identifiables — physiques, psychologiques, sexuels, ou par négligence — exercés sur un enfant ou une personne vulnérable. Elle est souvent pensée comme un acte, un événement, quelque chose qu’on peut constater.
La violence intrafamiliale, elle, est une dynamique. Elle englobe la maltraitance, mais elle est plus large. Elle inclut les rapports de pouvoir, les mécanismes d’emprise, le climat de peur ou de soumission — même quand aucun acte isolé ne semble « suffisamment grave » pour justifier une intervention.
C’est là que réside le piège institutionnel : évaluer acte par acte, sans lire la dynamique d’ensemble. Sans voir que c’est la répétition, l’omniprésence et l’invisibilité de ces violences qui font leur gravité — pas leur intensité visible.
Lorsqu’un enfant présente un trouble du neurodéveloppement, un handicap physique, une maladie chronique ou des difficultés psychiques, sa dépendance à l’environnement familial est souvent plus forte. Sa capacité à nommer, à se défendre, à se projeter ailleurs ou à alerter est parfois limitée. Dans des dynamiques où l’enfant dépend entièrement de l’adulte, où les soins ou les besoins spécifiques deviennent des leviers de contrôle, et où la frustration, l’épuisement des aidants peuvent venir brouiller la lecture des situations, la violence se confond alors avec le quotidien.
Si ces situations concernent souvent l’enfance, elles ne s’y limitent pas. Certains adultes, pour des raisons économiques, sociales, culturelles ou de santé, continuent de vivre au sein du foyer familial faute d’autonomie suffisante. Dans ces contextes, les mêmes dynamiques peuvent perdurer : dépendance matérielle, contrôle des déplacements ou des choix de vie, pression familiale, violences psychologiques, physiques… L’âge ne protège pas nécessairement de la violence intrafamiliale.
L’affaire Gabriel Fernandez (Netflix, 2020). Un documentaire bouleversant qui retrace le meurtre de Gabriel, 8 ans, torturé et tué par sa mère et son compagnon en Californie en 2013. Un enfant qui était pourtant connu des services de protection de l’enfance. Un enfant qui avait été signalé. Un enfant que le système avait vu — sans voir.
IV Le traumatisme répété sur l’enfant
C’est peut-être le point le plus important — et le moins dit. Un enfant qui grandit dans un contexte de violence intrafamiliale ne vit pas un traumatisme ponctuel. Il vit une insécurité permanente, depuis ses premiers jours. Son système nerveux se calibre sur l’alerte. Son cerveau apprend à survivre — pas à vivre.
Et les conséquences sont profondes :
- Une estime de soi durablement fragilisée — construite dans le regard d’adultes qui dévalorisent, humilient, ou ignorent.
- Des schémas relationnels complexes — reproduire la soumission, la domination, ou fuir toute forme d’intimité.
- Une difficulté à faire confiance — parce que les premières figures censées protéger étaient elles-mêmes source de danger.
Ce dernier point renvoie directement à la théorie de l’attachement : la qualité du lien avec les figures d’attachement primaires structure pour longtemps la façon dont l’individu se relie aux autres — et à lui-même. Quand ces figures sont menaçantes ou imprévisibles, l’attachement devient insécure — anxieux, évitant, ou désorganisé — avec des répercussions qui traversent l’enfance, l’adolescence, et souvent la vie adulte.
V Nous, professionnels
Face aux violences intrafamiliales, notre rôle ne consiste pas uniquement à rechercher des faits isolés. Il consiste aussi à comprendre une dynamique, un contexte relationnel, une histoire familiale et les conséquences que celle-ci produit sur la personne qui la vit.
Cela suppose de dépasser une lecture fragmentée des situations. Écouter l’enfant, écouter les parents, observer les interactions, prendre en compte les vulnérabilités, les dépendances affectives, matérielles ou culturelles. Chaque élément apporte une pièce du puzzle. Pris séparément, ils peuvent sembler anodins. Ensemble, ils permettent parfois de comprendre ce qui se joue réellement.
Cela nous invite à renforcer nos pratiques pluridisciplinaires et à systématiser certaines questions, même lorsqu’elles sont inconfortables. Ne pas avoir peur de les poser. Même lorsqu’elles dérangent. Même lorsqu’elles semblent difficiles. Parce qu’en les intégrant comme des questions systématiques, posées à tous, on retire la gêne et le sentiment d’intrusion.
Ce n’est plus : « Pourquoi je lui pose cette question ? » Mais : « C’est une question que je pose à chacun, pour mieux comprendre la situation. » Cela permet de créer un cadre plus sécurisant, plus neutre, où la parole peut émerger plus facilement.
Et parce qu’il est important de nous rappeler nos propres limites : ce n’est pas l’expertise que l’on demande. Un enfant ne se dévoile pas uniquement à un psychologue, un pédopsychiatre ou un expert. Il se dévoile à la personne qui lui offre un espace suffisamment sécurisant pour être entendu. Médecins généralistes, pédiatres, infirmiers, éducateurs, enseignants, travailleurs sociaux : nous pouvons tous être cette première porte d’entrée.
Enfin, au-delà des décisions judiciaires ou administratives, l’enjeu demeure le même : permettre à l’enfant de retrouver des repères, de mettre des mots sur ce qu’il vit, de développer sa capacité à demander de l’aide et à identifier ce qui n’est pas acceptable. Car protéger un enfant, ce n’est pas seulement mettre fin à un danger immédiat. C’est aussi lui donner les outils qui lui permettront, demain, de se construire en sécurité et de développer sa propre résilience.
Chaque parole entendue, chaque violence reconnue, chaque protection mise en place participe à la construction de cet adulte en devenir.
Document original.
Cet article est également disponible dans sa version originale, telle que conçue et signée par Hanna Becache.
📎 Télécharger le PDF — Violences intrafamiliales · Document signé · Juin 2026.
Hanna Becache — Accompagnement psychosocial, public victime de violences.
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