Pendant que la confiance des Québécois envers leurs institutions s’effrite, une génération entière de juristes arrive avec une autre idée du métier : la transparence plutôt que le secret, le citoyen plutôt que le monopole. Et si l’avenir de la justice québécoise reposait déjà sur leurs épaules?
Il y a deux façons de lire l’état actuel de la justice au Québec. On peut s’arrêter aux chiffres, et ils sont durs. Ou on peut regarder qui arrive. Et là, pour la première fois depuis longtemps, il y a une vraie raison d’être optimiste — à condition de savoir où porter le regard.
Cet article parle de cette raison-là. Il parle des étudiantes et étudiants en droit, des stagiaires, des avocates et avocats qui viennent de prêter serment. De celles et ceux qui entrent dans la profession non pas pour en hériter, mais pour la réparer. Une génération qui, depuis les bancs de l’université, refuse de voir l’accès à la justice comme un privilège et y tient comme à un droit — et qui choisit d’écouter le citoyen plutôt que de parler à sa place, convaincue que le contact avec les gens et la transparence, et non le secret, sont la véritable solution. Et il pose une question que personne, dans les hautes sphères, ne semble vouloir formuler à voix haute : et si la solution n’était pas en haut de la montagne, mais en bas, parmi celles et ceux qui commencent?
I — Le décor
Une crise de confiance que les chiffres ne laissent plus nier
Commençons par le décor, parce qu’il faut le nommer franchement. Selon un sondage Léger réalisé pour le Barreau du Québec et rendu public en juin 2026, 43 % des Québécois estiment que leur confiance envers les institutions publiques a diminué ces dernières années. À peine 4 % jugent qu’elle s’est améliorée. Ce n’est pas une nuance d’humeur : c’est un fossé.
Les tribunaux figurent parmi les institutions touchées par cette érosion. Autrement dit, le lien de confiance entre les citoyens et le système chargé de les protéger est abîmé — et ceux qui dirigent ce système le savent désormais, données à l’appui. La question n’est plus de savoir s’il y a un problème. Elle est de savoir qui va le résoudre, et comment.
II — La relève
Une génération qui n’attend pas la permission
Pendant qu’on débat des causes de cette crise, une partie de la profession a déjà choisi sa réponse : aller vers le citoyen. Pas en théorie — en pratique, le samedi matin, gratuitement.
Pensez à la Clinique juridique téléphonique du Jeune Barreau de Montréal, qui en est à sa 46e édition. Des avocates, des avocats et des notaires bénévoles répondent gratuitement, pendant deux jours, aux questions juridiques de la population — droit de la famille, logement, immigration, fiscalité, environnement. Lors d’une seule édition récente, près de 3 500 personnes ont été aidées. Quarante-six fois de suite, une génération de juristes s’est levée un samedi pour décrocher le téléphone, sans facturer une minute.
Ce n’est pas un geste isolé. Quand le Jeune Barreau du Québec, le Jeune Barreau de Montréal et l’Association du Jeune Barreau de la région prennent la plume ensemble pour réclamer des mesures concrètes d’accès à la justice, ils ne s’excusent pas, ils ne tournent pas autour du pot : ils se présentent comme la relève du Québec et exigent l’accessibilité à la justice pour tous. Le ton a changé. Là où une génération entière avait appris à gérer la rareté de la justice comme une fatalité, celle qui arrive la traite comme un scandale à corriger.
Là où une génération avait appris à gérer la rareté de la justice comme une fatalité, celle qui arrive la traite comme un scandale à corriger.
Et cette conviction, nous ne la lisons pas seulement dans les communiqués. Voici ce que nous recevons directement sur notre plateforme, de la part de professionnels qui prennent la relève — des membres en règle du Barreau comme d’autres professionnels du droit, dont les mots parlent d’eux-mêmes :
« C’était l’occasion de rejoindre le citoyen directement et lui donner le plus d’informations possible. »
« Mon intention n’a jamais été de remplacer une consultation juridique, ni de réduire le droit à des réponses simplistes, mais plutôt de rendre certains enjeux plus compréhensibles et accessibles pour le public. »
« Les réseaux sociaux sont avant tout des outils. […] Lorsqu’ils sont employés avec prudence, transparence et sens des responsabilités, ils peuvent contribuer positivement à l’accès à l’information juridique et au rapprochement entre les citoyens et le système de justice. »
« Il y a toujours place à l’amélioration, et encore plus dans un contexte où le citoyen a perdu confiance. […] C’est dans ce contexte que j’ose affirmer qu’ensemble, nous devons nous améliorer. »
« Je pèse chacun de mes mots : comme officier de justice, j’accepte de renoncer à une part de la liberté de parole que les citoyens, eux, possèdent pleinement. »
« Mon but n’est pas d’être l’ennemi du système de justice, mais de réduire l’écart de force entre l’État et le citoyen devant les tribunaux. »
« Le Barreau gagnerait à plus de transparence sur la manière dont il traite les plaintes et accorde sa protection. Lorsque certaines plaintes sont écartées sans qu’un dossier soit même ouvert, ce sont parfois les justiciables les plus fragiles — ceux qui font face au système — qui risquent de se retrouver sans recours. »
« Et si, en fin de compte, on me retire le droit de pratiquer, je vais me joindre à votre plateforme pour continuer à mettre le système en lumière. »
III — Le virage
Le citoyen plutôt que le monopole de l’information
Il fut un temps, pas si lointain, où les juristes étaient les seuls détenteurs du savoir juridique. Le droit vivait derrière une porte, et il fallait payer pour entrer. Ce modèle reposait sur une chose simple : l’asymétrie. Vous ne saviez pas, ils savaient, et cette distance était la valeur même de la profession.
Internet a fissuré ce modèle. L’intelligence artificielle et les nouveaux moteurs de recherche sont en train de l’achever. Aujourd’hui, un citoyen tape sa question et obtient en quelques secondes une première réponse — imparfaite, parfois, mais réelle. La nouvelle génération ne vit pas cela comme une menace. Elle a grandi dedans. Pour elle, démystifier le droit n’est pas trahir la profession : c’est la rendre utile.
Le signe le plus clair de ce basculement, c’est que la compétence technologique n’est plus optionnelle. Elle est inscrite dans le Code de déontologie des avocats depuis 2020, et le Barreau a même rendu une formation en intelligence artificielle obligatoire en 2026. Pour les vétérans, c’est une adaptation contrainte. Pour la relève, c’est une langue maternelle. Ces juristes-là ne se demandent pas s’il faut moderniser la justice — ils se demandent pourquoi ça n’a pas été fait plus tôt.
IV — Le pouvoir
Deux générations, deux rapports au pouvoir
Soyons justes : l’ancienne génération a bâti des choses solides, et beaucoup de ses membres ont défendu l’accès à la justice avec sincérité. Mais elle s’est formée dans un monde précis — celui de l’autorégulation, du prestige, du contrôle de l’information. Un monde où la confiance du public se présumait plutôt qu’elle ne se gagnait. Tant que personne ne mesurait cette confiance, le modèle tenait.
On la mesure, maintenant. Et le résultat dit clairement que la présomption ne tient plus. Le réflexe d’une institution née dans la culture du contrôle, devant une perte de confiance, est presque toujours le même : reprendre le contrôle. Resserrer le message. Mieux communiquer. Or c’est précisément l’inverse de ce que l’époque exige. En 2026, la confiance ne se reprend pas — elle se mérite par la transparence. Et la transparence, par définition, c’est renoncer à tout contrôler.
V — Le sommet
Un sommet, et une question gênante
Le Barreau l’a bien senti : les 8 et 9 septembre prochains, il réunira environ 750 personnes au Palais des congrès de Montréal pour le tout premier Sommet québécois sur l’État de droit, sous le thème « S’unir pour protéger notre État de droit ». L’intention est juste, et l’initiative mérite d’être saluée. Mais une question demeure, et il faut oser la poser : ont-ils vraiment compris ce qui se passait?
Parce que voilà le nœud. Les conseils d’administration et les instances qui pilotent ces réflexions sont, par construction, composés des figures du système actuel — les grandes signatures, les vétérans, celles et ceux que l’ancien ordre a formés et récompensés. On leur demande de diagnostiquer une crise dont leur propre modèle est, en partie, la cause. Peut-on vraiment trouver les bonnes réponses depuis le sommet de la montagne, à une époque où l’IA, les moteurs de recherche transparents et les algorithmes font qu’aucune institution ne peut plus tout gérer d’en haut?
Et tant que les institutions n’auront pas admis que le monopole de l’information et l’autorégulation ne sont plus viables, un sommet — aussi sincère et bien intentionné soit-il — restera de la poudre aux yeux plutôt qu’une véritable solution.
Ce n’est pas une attaque. C’est une question d’angle. On ne voit pas la même chose selon l’endroit d’où l’on regarde. Et il se pourrait bien que les personnes les mieux placées pour comprendre la justice de 2026 ne soient pas celles qui la dirigent, mais celles qui y entrent.
Conclusion
À la relève : c’est vous, et c’est maintenant
Alors disons-le sans détour, à vous qui étudiez le droit, qui faites votre stage, qui venez de prêter serment ou qui en êtes à vos premières années de pratique.
Vous n’êtes pas la relève « de demain ». Vous êtes déjà la réponse à la question que toute une profession se pose aujourd’hui.
Vous avez choisi le citoyen plutôt que le secret. Vous trouvez normal d’expliquer le droit au lieu de le verrouiller. Vous donnez de votre temps avant même d’avoir un cabinet. Vous regardez la technologie comme un pont vers les gens, pas comme une menace pour vos honoraires. Cette manière de voir n’est pas naïve — c’est exactement ce dont la justice québécoise a besoin pour retrouver la confiance qu’elle a perdue.
Ne laissez personne vous convaincre que vous devez attendre votre tour pour bien faire les choses. Et chez EnDroit.ca, on vous voit, on vous écoute, et on parie sur vous.
EnDroit.ca · Ensemble, on va plus loin
Note éditoriale. Cet article est une chronique d’opinion fondée sur des sources publiques vérifiables. EnDroit.ca est une plateforme indépendante de journalisme juridique. Cet article ne constitue pas un avis juridique. L’auteur n’est pas avocat. Les extraits de témoignages reproduits dans cet article proviennent de correspondances reçues par la plateforme; ils sont publiés de façon anonyme, sans identifier leurs auteurs.
Sources et références
Sondage et sommet. Barreau du Québec — « Perte de confiance dans nos institutions : le Barreau du Québec lance un premier sommet pour protéger l’État de droit au Québec » (communiqué, 17 juin 2026), données du sondage Léger réalisé pour le Barreau du Québec.
Accès à la justice et relève. Jeune Barreau de Montréal — Clinique juridique téléphonique, 46e édition. · Jeune Barreau du Québec, Jeune Barreau de Montréal et Association du Jeune Barreau de la région — prise de position commune sur l’accès à la justice (Droit-Inc).
Témoignages. Extraits de correspondances reçues par EnDroit.ca, transmises par des membres en règle du Barreau du Québec et d’autres professionnels du droit, publiés de façon anonyme avec leur accord.
Technologie et déontologie. Barreau du Québec — obligation de compétence technologique inscrite au Code de déontologie des avocats (2020) et formation obligatoire en intelligence artificielle (2026).
Mission et gouvernance. Barreau du Québec — Plan stratégique 2022-2026 et mission de l’ordre professionnel (plus de 31 500 avocates et avocats).
Cet article est une chronique d’opinion fondée sur des sources publiques vérifiables. EnDroit.ca est une plateforme indépendante de journalisme juridique. Cet article ne constitue pas un avis juridique. L’auteur n’est pas avocat.
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