Le Barreau du Québec fait venir à Montréal un ancien conseiller juridique de la Maison-Blanche, lauréat d’une bourse MacArthur, pour expliquer comment les démocraties s’affaiblissent. Depuis février, l’Ordre a par ailleurs annoncé des dizaines de millions en accès à la justice : 8,5 M$ ici, 21 M$ là, dans le cadre d’une entente de 80 M$. L’argent est réel. Les projets aussi. Reste une question que personne ne pose : pourquoi rien de tout cela ne touche au guichet des plaintes?
Le Barreau du Québec a annoncé cette semaine que Ian Bassin sera au premier Sommet québécois pour l’État de droit, les 8 et 9 septembre au Palais des congrès de Montréal. Il y « partagera les mécanismes par lesquels les démocraties s’érodent ». Sa conférence est au programme du deuxième jour, le 9 septembre à 10 h 45, sous le titre Ian Bassin et les 7 étapes de l’autoritarisme contemporain. Le Barreau parle d’une conférence incontournable.
Regardons d’abord qui vient.
Qui est l’invitéUn avocat d’Obama devenu chasseur d’autoritarisme
Ian Bassin, avocat américain, diplômé de la faculté de droit de Yale.
Conseiller juridique adjoint à la Maison-Blanche sous l’administration du président Barack Obama, de 2009 à 2011. Il relevait du bureau du conseiller juridique de la Maison-Blanche, dont le mandat comprend de veiller à ce que les responsables de la Maison-Blanche et de l’exécutif respectent les lois, règles et normes qui protègent le caractère démocratique du gouvernement.
Cofondateur en 2016, avec Justin Florence et Emily Loeb — tous trois anciens juristes du bureau du conseiller juridique de la Maison-Blanche. Organisme sans but lucratif, non partisan, dont le mandat est de contrer les tactiques autoritaires et les abus de pouvoir qui érodent la primauté du droit. Il en est le directeur général.
Litige, réformes législatives, recherche, logiciel de surveillance électorale, communications stratégiques. L’organisme recrute délibérément à gauche comme à droite.
Bourse MacArthur 2023 — le « Genius Award ». Prix Skoll pour l’innovation sociale (décerné à Protect Democracy en 2023). Conférence TED en novembre 2023 : How to spot authoritarianism — and choose democracy.
Textes publiés dans le New York Times, le Washington Post, The Atlantic, la New York Review of Books.
Le curriculum est réel. Personne ici ne le contestera, et ce n’est pas le propos. Bassin est un des meilleurs analystes vivants d’un phénomène précis : la façon dont un pouvoir exécutif s’attaque aux tribunaux, aux élections et à la presse. C’est le mal américain, et il l’a diagnostiqué avant beaucoup d’autres.
La questionEst-ce le bon médecin pour notre maladie?
Voilà le problème. L’affaiblissement démocratique que Bassin décrit se manifeste par un président qui défie une ordonnance de la cour, par un fonctionnaire électoral qu’on remplace, par un juge qu’on menace publiquement. Ce sont des symptômes spectaculaires.
Le nôtre ne ressemble pas à ça. Ici, la confiance ne s’effondre pas dans un affrontement constitutionnel télévisé. Elle s’effrite ailleurs, et nous en avons documenté chacune des étapes.
Elle s’effrite dans une salle d’audience vide, un mardi matin, quand une victime apprend, huit ans et deux mois après l’agression, que la peine se purgera à la maison. Elle s’effrite quand une femme quitte l’hôpital sans son nouveau-né à cause d’une pratique que le ministère de la Santé finira lui-même par juger discriminatoire et hors de la compétence des DPJ. Elle s’effrite quand un père autiste, acquitté au criminel, ne revoit toujours pas ses jumeaux — et que l’avocat au cœur du dossier démissionne du Barreau en pleine enquête du syndic, le 5 février 2025, avant de devenir introuvable.
Dans ce dernier dossier, la réponse du Bureau du syndic à une dénonciation formelle tient en une phrase : « Une décision a été rendue… Ce dossier est fermé. » Un avocat d’expérience, membre du Barreau, résume la chose plus crûment : « Le Barreau n’a pas fait sa job. » Ce sont des allégations, non des conclusions judiciaires, et toutes les personnes visées bénéficient de la présomption d’innocence. Mais un citoyen qui lit ça n’entend pas une nuance procédurale. Il entend une porte qui se ferme.
Ce sont ces choses-là qui font que 43 % des Québécois disent avoir perdu confiance. Pas les mécanismes de l’autoritarisme. L’usure ordinaire du système, dossier par dossier.
Ce qui a été annoncéSix mois, une pluie de millions
Et il faut le dire tout de suite, parce que ce serait malhonnête de l’omettre : le Barreau ne se contente pas de parler. Depuis février, les annonces se succèdent à un rythme qu’on n’avait jamais vu.
Entente Justice citoyens avec le ministère de la Justice et la Chambre des notaires : un investissement minimal de 80 M$ par les deux ordres professionnels.
3 220 529 $ pour 16 projets. L’enveloppe prévue à 2 M$ est bonifiée à plus de 3 M$ devant la qualité des demandes reçues.
Modification de la Loi sur le Barreau : la moitié des revenus générés par les comptes en fidéicommis des avocats pourra financer l’aide juridique. Plusieurs millions par année.
Juristes en palais de justice s’étend à cinq nouvelles régions : Outaouais, Abitibi-Témiscamingue, Saguenay–Lac-Saint-Jean, Mauricie, une partie de la Montérégie.
Lancement de l’appel de projets 2026-2027 pour les populations peu desservies.
8,5 M$ pour l’embauche d’une trentaine de juristes dans 26 organismes communautaires et cliniques universitaires — locataires, consommateurs, victimes, familles.
Dernière phase de Juristes en palais : enveloppe totale de plus de 21 M$; le service sera offert dans les 43 palais de justice du Québec.
Sommet québécois pour l’État de droit. Ian Bassin, Paul Arcand, Marie-Claude Barrette. Environ 750 participants; tarif de lancement de 650 $ jusqu’au 31 juillet, et 11 heures de formation continue admissibles pour les avocats.
C’est considérable. Ce n’est pas de la poudre aux yeux, et il faut saluer Juristes en palais pour ce qu’il est : des juristes postés là où le citoyen arrive perdu, dans le hall du palais de justice. Ça marche. Ça se mesure.
Le point aveugleTout l’argent va à la porte d’entrée. Rien au guichet des plaintes
Regardez la liste encore une fois. Éducaloi, Juripop, les centres Info Justice, les juristes communautaires, l’aide juridique, la clinique du Barreau, la vulgarisation, l’information juridique. Toutes ces mesures ont une chose en commun : elles servent à faire entrer le citoyen dans le système. À lui expliquer ses droits, à lui indiquer la bonne porte, à lui donner un premier conseil.
Aucune ne concerne ce qui arrive quand le citoyen est déjà dedans et que ça tourne mal. Aucune ne touche au syndic. Aucune ne touche au conseil de discipline, aux délais des plaintes, à la sévérité des sanctions, à ce que vit un justiciable qui dénonce son propre avocat.
Le programme du sommet reproduit exactement la même asymétrie. Il y a bien une mini-conférence intitulée « L’accès à la justice : un droit à géométrie variable? », un panel sur le rôle de la population, un panel jeunesse, un débat des partis à vingt-six jours des élections. Nous avons lu les deux journées, telles que publiées au 23 juillet : il n’y a aucun segment sur la déontologie, le syndic ou la discipline. Deux jours sur l’état de droit, animés par l’ordre professionnel qui détient le pouvoir disciplinaire sur les avocats du Québec, sans une heure consacrée à l’exercice de ce pouvoir.
Or c’est précisément là que le Barreau détient un pouvoir qu’il ne partage avec personne. L’accès à la justice, il le finance avec le ministère et les notaires. La discipline, elle, relève d’une compétence qui n’appartient qu’à lui. Et la protection du public, le Code des professions en fait sa fonction principale.
- L’entente Justice citoyens — 80 M$, ventilés notamment en 21 M$ pour les juristes en palais, 17,3 M$ pour le milieu communautaire et 10 M$ pour le Programme d’aide financière. Le 8,5 M$ de juillet et le 3,2 M$ de février en sont des tranches, pas des sommes qui s’ajoutent.
- Hors entente — la moitié des revenus des comptes en fidéicommis désormais dirigée vers l’aide juridique, et les subventions annuelles du Fonds d’études juridiques à Éducaloi, Juripop et les autres.
- Pour le syndic et le conseil de discipline — aucune annonce.
Ajoutons les autres noms au programme du sommet : Paul Arcand et Marie-Claude Barrette à l’animation, un ancien ambassadeur du Canada en Chine, le président d’Investissement Québec International, des analystes de politique américaine. C’est une belle affiche. C’est aussi, pour l’essentiel, une conversation entre gens qui n’ont pas perdu confiance : environ 750 participants, à un tarif de lancement de 650 $ jusqu’au 31 juillet, une participation qui vaut aux avocats 11 heures de formation continue. Les quatre publics visés selon le Barreau sont la communauté juridique, le milieu des affaires, les médias et les organismes communautaires. Les 43 % sont le sujet du sommet. Ils ne sont pas dans la liste des invités.
C’est la protection du public.
EnDroit.ca · Le droit au plus près des citoyens
La solution est gratuiteIl n’a qu’à écouter — les citoyens, et ses propres membres
Voilà ce qui rend l’affaire frustrante : le diagnostic n’a pas besoin d’être importé de Washington. Il est déjà formulé, ici, par des avocats en exercice. Trois jours avant que le Barreau n’annonce la venue de Ian Bassin, une avocate montréalaise nous offrait une tribune pour dénoncer une consœur qui, selon elle, avait menti au tribunal. Elle écrivait ceci :
« Je comprends que le gouvernement investit par-ci et par-là afin de favoriser la confiance du public envers une justice meilleure et plus accessible. Cet investissement ne doit toutefois pas exclure le traitement des problèmes directement à la source. »
— Me Vivan Nguyen, avocate, tribune offerte à EnDroit.ca, 20 juillet 2026
C’est la thèse de cet article, écrite par une membre du Barreau, trois jours avant nous — pendant que le Barreau, lui, préparait l’annonce de son conférencier américain. Elle ajoute : « Le problème est précisément quand les professionnels qui se trouvent en première ligne du système de la justice dérapent. » Et elle prend soin de préciser qu’un grand nombre d’avocats exercent avec intégrité — ce que nous reprenons volontiers, parce que c’est vrai et parce que ce sont eux qui paient le prix de l’inaction.
Depuis, d’autres avocats nous ont écrit. Certains à visage découvert, la plupart sous couvert d’anonymat, pour des raisons que tout le monde comprend. Ce n’est pas une conférence à 650 $ qu’il faut pour les entendre. Il suffit de vouloir les entendre.
Le fond de l’affaireOn peut ouvrir toutes les portes qu’on veut
Le Barreau du Québec n’est pas un club. C’est un ordre professionnel, et le Code des professions lui confie une fonction principale : assurer la protection du public. Surveiller l’exercice de la profession. Discipliner ses membres quand il le faut.
Un citoyen ne juge pas l’État de droit à partir d’une déclaration cocréée dans un palais des congrès, ni à partir d’un communiqué annonçant des millions. Il le juge à partir de ce qui lui est arrivé quand il a poussé la porte du système — et de ce qui est arrivé, ou pas, à celui qui lui a fait du tort.
On peut ouvrir toutes les portes d’entrée qu’on veut. Si le citoyen entre, se fait mal traiter, porte plainte, et que la plainte se perd ou débouche sur une radiation de trente jours, il ne ressortira pas avec plus de confiance. Il en ressortira avec moins. Les juristes en palais lui auront expliqué ses droits avec compétence, à l’endroit précis où il en avait besoin. Puis il aura découvert ce qui arrive quand il les exerce.
Faire venir un lauréat MacArthur pour parler de l’érosion des démocraties, c’est utile. Ça donne du vocabulaire, des comparaisons, une vue d’ensemble. Mais Ian Bassin ne traitera pas une plainte au syndic. Il ne raccourcira pas un délai de huit ans entre une agression et une peine. Il ne changera pas ce qui se passe dans les dossiers où le public a besoin d’être protégé, aujourd’hui, par l’institution qui en a reçu le mandat.
Tant qu’on ne touche pas à ça, le sommet restera un sommet.
L’argent est réel. En six mois, le Barreau et ses partenaires ont annoncé des dizaines de millions en accès à la justice, dans le cadre d’une entente de 80 M$. Juristes en palais couvrira à terme les 43 palais de justice du Québec.
Tout va à la porte d’entrée. Information juridique, première ligne, vulgarisation, aide juridique. Rien n’est annoncé pour le syndic, le conseil de discipline, les délais de plainte ou la sévérité des sanctions.
Ses propres membres le disent déjà. Une avocate en exercice écrivait le 20 juillet que l’investissement en accès à la justice « ne doit toutefois pas exclure le traitement des problèmes directement à la source ». Le diagnostic n’a pas besoin d’être importé.
C’est pourtant sa compétence propre. L’accès à la justice, le Barreau le finance avec le ministère et les notaires. Le pouvoir disciplinaire sur les avocats, lui, n’appartient qu’à lui — et le Code des professions fait de la protection du public sa fonction principale.
Nous serons là les 8 et 9 septembre. Et nous reviendrons sur ce qui en sort — la déclaration annoncée, l’indice annoncé — pour voir si quelque chose change dans les dossiers réels.
Chacun des exemples évoqués plus haut renvoie à un dossier que nous avons documenté, pièces à l’appui. Ils sont accessibles ici.
- Détermination de la peine Agression sexuelle avec sursis : quinze mois demandés, vingt mois obtenus — mais à la maison
- Protection de la jeunesse · Action collective Alertes bébé à naître : l’action collective de 50 millions contre les DPJ franchit une étape
- Enquête · Barreau et discipline L’Affaire Spunt & Carin : un père autiste séparé de ses jumeaux, un avocat fantôme, et des institutions silencieuses
- Tribune signée · Une avocate parle Un frein aux avocats qui mentent : l’appel de Me Vivan Nguyen
- Échange entre avocats Discussion entre avocats sur la DPJ
Texte éditorial. Cet article est un commentaire d’intérêt public sur un événement annoncé publiquement et sur le mandat légal d’un ordre professionnel. Il ne constitue pas un avis juridique.
Aucun reproche personnel. Rien ici ne met en cause la compétence, l’intégrité ou les travaux de M. Ian Bassin, dont le parcours est rapporté à partir de sources publiques. Le propos porte sur la pertinence du diagnostic importé au regard des problèmes québécois.
Exemples cités. Chacune des situations évoquées renvoie à un dossier documenté par EnDroit.ca, dont les jugements, actes de procédure ou pièces sont accessibles sur ce site. Les liens figurent dans le texte et dans l’encadré ci-dessus.
Allégations non prouvées. Les éléments rapportés du dossier Spunt & Carin proviennent d’actes de procédure, de correspondances et de déclarations sous serment versés à des dossiers judiciaires. Ils n’ont pas fait l’objet de conclusions judiciaires définitives. Toutes les personnes visées bénéficient de la présomption d’innocence.
Programmation. Les segments et intervenants décrits sont ceux publiés par le Barreau du Québec au 23 juillet 2026. Plusieurs intervenants restaient à confirmer à cette date, notamment pour la conférence d’ouverture et le débat des partis.
Indépendance. EnDroit.ca est une plateforme citoyenne indépendante, non affiliée au Barreau du Québec ni à aucun organisme gouvernemental.
Références
Barreau du Québec, page officielle du Sommet québécois pour l’état de droit (programmation, tarifs, publics visés) : barreau.qc.ca/fr/sommet-etat-de-droit/. Publication du Barreau du Québec sur LinkedIn annonçant la participation de Ian Bassin.
Barreau du Québec, communiqué du 17 juin 2026, « Perte de confiance dans nos institutions : le Barreau du Québec lance un premier sommet pour protéger l’État de droit au Québec » (Newswire).
Sondages Léger réalisés pour le Barreau du Québec (mai 2026) : omnibus du 29 au 31 mai auprès de 1 052 Québécois; sondage sur la confiance envers les institutions du 22 au 24 mai auprès de 1 002 Québécois; évaluation de l’État de droit du 4 au 11 mai auprès de 1 000 Québécois.
Protect Democracy, notice biographique de Ian Bassin; Fondation MacArthur, catégorie des boursiers 2023; Fondation Obama, notice biographique.
Couverture médiatique : Le Devoir, La Presse, Radio-Canada et Droit-inc, 17 au 22 juin 2026.
Barreau du Québec, programmation détaillée du Sommet (horaires des jours 1 et 2, biographies des intervenants, tarifs), consultée le 23 juillet 2026.
Annonces d’investissement en accès à la justice : entente Justice citoyens (avril 2025, 80 M$, ventilés en 21 M$ pour les juristes en palais, 17,3 M$ pour le milieu communautaire et 10 M$ pour le Programme d’aide financière); communiqué du 10 février 2026 (3 220 529 $, 16 projets); communiqué du 2 avril 2026 (Fonds d’études juridiques et aide juridique); annonce du 8 avril 2026 (Juristes en palais de justice, cinq nouvelles régions); communiqué gouvernemental du 29 juin 2026 (appel de projets 2026-2027); communiqué du 9 juillet 2026 (8,5 M$, une trentaine de juristes, 26 organismes); communiqué du 13 juillet 2026 (dernière phase de Juristes en palais, plus de 21 M$, 43 palais de justice).
Dossiers EnDroit.ca cités : Agression sexuelle avec sursis (22 juillet 2026); Alertes bébé à naître : l’action collective de 50 millions contre les DPJ franchit une étape (19 juillet 2026); L’Affaire Spunt & Carin (20 février 2026); Un frein aux avocats qui mentent : l’appel de Me Vivan Nguyen (20 juillet 2026); Discussion entre avocats sur la DPJ (14 juillet 2026).
Code des professions, RLRQ, c. C-26, art. 23 (fonction principale d’un ordre : la protection du public). Loi sur le Barreau, RLRQ, c. B-1.
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