Un enquêteur du Service de police de Sherbrooke fait face à quatre chefs d’accusation dans un contexte de violence conjugale. Ses propres collègues l’ont arrêté. L’enquête a été retirée à son service. Le procureur vient d’un autre district et réclame un juge d’une autre région. À trois étages, l’appareil judiciaire local s’est écarté du dossier — et c’est exactement ce qu’il devait faire. Reste une question à laquelle personne n’a encore répondu publiquement.
Matthieu Béliveau, 41 ans, est enquêteur au Service de police de Sherbrooke. Il a été arrêté la semaine dernière par des patrouilleurs de son propre service et fait face à quatre chefs d’accusation. Le Directeur des poursuites criminelles et pénales a confirmé que le dossier s’inscrit dans un contexte de violence conjugale. Il a été remis en liberté jeudi, sous conditions, et le dossier revient devant la cour le 30 septembre.
Rien n’a été prouvé. Aucune preuve n’a été présentée, aucun jugement n’a été rendu. M. Béliveau bénéficie de la présomption d’innocence, un principe que le président de son association syndicale a d’ailleurs rappelé publiquement. L’identité des deux plaignants est protégée par une ordonnance de non-publication.
Ce qui suit est un état des lieux de la procédure. Pas un verdict.
Les accusationsQuatre chefs, deux plaignants
Voies de fait graves à l’endroit d’une femme — soit, selon le libellé retenu, en la blessant, la mutilant, la défigurant et en mettant sa vie en danger.
Voies de fait par étranglement à l’endroit de la même plaignante — en l’étouffant, la suffoquant ou l’étranglant.
Séquestration de la même plaignante.
Voies de fait causant des lésions à l’endroit d’un second plaignant, mineur celui-là.
Le 16 juillet 2026.
Me Bruno Des Lauriers, du bureau du DPCP de Longueuil — et non de celui de Sherbrooke.
Me Ariane Bergeron Saint-Onge, à l’audience du 23 juillet.
La plaignante a subi des blessures sérieuses, sans que sa vie soit en danger. Nous n’irons pas plus loin dans la description de l’état des deux personnes visées : l’ordonnance de non-publication existe précisément pour empêcher qu’on les identifie par recoupement, et l’une d’elles est un enfant.
La chronologieUne semaine, de la cellule au bracelet
Date des gestes allégués, selon la dénonciation déposée à la cour.
Des patrouilleurs du SPS répondent à un appel et constatent que l’homme visé est un policier actif de leur propre service. Ils procèdent à l’arrestation, puis le dossier est transféré à la Sûreté du Québec. Première comparution le jour même.
Une juge ordonne une évaluation afin de déterminer si un bracelet antirapprochement peut être envisagé.
Comparution devant le juge Paul Dunnigan, de la Cour du Québec. L’accusé demeure détenu, dans un établissement situé à l’extérieur de la région. Dossier reporté au jeudi.
Rencontre avec un agent de probation, pour évaluer la dangerosité et les mesures encadrant une éventuelle libération.
Entente entre la Couronne et la défense. Remise en liberté sous conditions. Il n’y aura donc pas eu d’enquête sur remise en liberté contestée devant le tribunal.
Retour du dossier devant la cour.
Le point à retenirTrois fois, l’institution s’est écartée d’elle-même
C’est l’élément le plus instructif du dossier, et il passe presque inaperçu. Quand l’accusé est policier, le danger n’est pas seulement qu’il y ait un traitement de faveur. C’est qu’il y en ait l’apparence. Et l’apparence suffit à ruiner la confiance.
Trois mécanismes ont été activés, coup sur coup.
L’enquête a changé de mains. Le SPS ne pouvait pas enquêter sur un des siens. Le dossier a été confié à la division des normes professionnelles de la Sûreté du Québec, précisément pour éviter que le service de Sherbrooke se penche sur son propre policier. Questionné, le SPS a refusé de commenter et a renvoyé les journalistes à la SQ. C’est, ici, la bonne réponse.
La poursuite a changé de district. Le procureur au dossier ne vient pas du bureau du DPCP de Sherbrooke, mais de celui de Longueuil. Le motif est assumé publiquement : les procureurs de Sherbrooke travaillent tous les jours avec les enquêteurs du SPS.
Et la Couronne réclame un juge d’ailleurs. Le procureur a demandé que le magistrat qui présidera le procès provienne de l’extérieur de l’Estrie, pour la même raison.
Enquête, poursuite, magistrature. À chacun des trois étages, l’appareil judiciaire local s’est retiré du dossier. Ce n’est pas de la lourdeur administrative : c’est le prix concret de l’impartialité quand celui qu’on accuse fait partie de la maison.
C’est un dossier qu’on accepte de confier à quelqu’un d’autre.
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Les conditionsCe qu’implique concrètement une remise en liberté
Une remise en liberté n’est ni un acquittement ni une sortie sans encadrement. Voici ce à quoi l’accusé est astreint jusqu’à nouvel ordre.
- Bracelet antirapprochement — porté en permanence. La pile doit rester chargée au-delà de 5 %, et le dispositif ne peut être retiré ni altéré, sauf à la demande d’un professionnel de la santé en cas d’urgence médicale.
- Périmètre d’exclusion — interdiction de se trouver à moins de 1 000 mètres de la plaignante et de sa famille, et à moins d’un kilomètre de son lieu de travail. Interdiction de communiquer avec eux.
- Couvre-feu — obligation de demeurer à son domicile entre 21 h et 6 h, sauf urgence médicale.
- Cautions — une proche s’est engagée à déposer 5 000 $, confisqués en cas de manquement. L’accusé devrait lui aussi verser 5 000 $, et une autre proche 3 000 $.
- Autres interdictions — aucune arme, aucun alcool, aucune drogue, interdiction de quitter le Québec, et obligation d’être présent à la cour lorsque requis.
Détail des conditions rapporté par La Tribune, dont le journaliste était présent à l’audience du 23 juillet.
L’outilLe bracelet, ce qu’en disent les chiffres de l’État
Le bracelet antirapprochement est souvent évoqué sans qu’on sache ce qu’il fait vraiment. Le ministère de la Sécurité intérieure — l’ancien ministère de la Sécurité publique, renommé au printemps 2026 — publie ses propres données. Elles valent la peine d’être connues.
- 1 762 bracelets ordonnés depuis l’implantation de la mesure au Québec, en mai 2022 — première province canadienne à le faire.
- 83,1 % de ces bracelets ont été imposés dans un contexte de remise en liberté provisoire, comme ici. Le reste relève surtout de la probation avec surveillance.
- Taux de dissuasion de 96 % — c’est-à-dire que sur 9 941 alertes de rapprochement entre avril 2023 et mars 2026, l’intervention de la centrale de surveillance a suffi dans la très grande majorité des cas. Une intervention policière a été nécessaire 396 fois.
- 148 incarcérations ont suivi le non-respect d’une condition liée au bracelet, y compris pour des manquements techniques comme le déchargement de la pile ou la manipulation de la sangle.
Source : ministère de la Sécurité intérieure du Québec, données mises à jour le 28 janvier 2026.
Ces chiffres expliquent pourquoi le tribunal exige que la pile reste chargée à plus de 5 % : dans les statistiques ministérielles, une pile à plat est traitée comme un manquement, au même titre qu’un rapprochement interdit.
Mais l’outil ne règle pas tout, et il vaut la peine d’écouter celles et ceux qui accompagnent les victimes.
Le bracelet peut accroître le sentiment de sécurité, mais il génère aussi de l’anxiété chez certaines victimes, en raison de l’hypervigilance constante dans laquelle elles peuvent être plongées.
— Marie-Christine Villeneuve, Centre d’aide aux victimes d’actes criminels (CAVAC), propos recueillis par Radio-Canada. Elle ne commentait pas ce dossier en particulier.
Autrement dit : le dispositif déplace une partie de la charge, il ne l’efface pas. La personne protégée sait en permanence qu’un appareil veille — ce qui veut aussi dire qu’elle n’oublie jamais pourquoi il est là.
Ce qui manqueEt du côté de l’employeur?
Un accusé ordinaire rentre chez lui et attend son procès. Un policier accusé, lui, occupe une fonction qui suppose le port d’une arme, un pouvoir d’arrestation et un contact quotidien avec des personnes vulnérables — dont, souvent, des victimes de violence conjugale.
Or l’information publique s’arrête là. L’Association des policières et policiers de Sherbrooke a confirmé soutenir son membre — accompagnement, aide psychologique, services d’avocat — en précisant que ce soutien pourrait être retiré si les gestes reprochés étaient reconnus devant le tribunal. C’est cohérent, et c’est assumé publiquement par son président. Mais une association syndicale n’est pas l’employeur.
- M. Béliveau est-il suspendu de ses fonctions, et si oui, avec ou sans traitement?
- Le Commissaire à la déontologie policière est-il saisi du dossier, en parallèle du volet criminel?
- Le SPS entend-il rendre publique sa décision administrative, ou l’attente ira-t-elle jusqu’au 30 septembre et au-delà?
Ces questions ne présument de rien. Elles portent sur la transparence du processus, pas sur la culpabilité de qui que ce soit. Et elles sont légitimes précisément parce que tout le reste a été fait dans les règles : l’arrestation par les collègues, le transfert à la SQ, le procureur d’un autre district, la demande d’un juge de l’extérieur. Il serait dommage que la seule zone d’ombre du dossier soit celle qui relève de l’employeur.
Quatre chefs, deux plaignants. Voies de fait graves, voies de fait par étranglement et séquestration à l’endroit d’une femme; voies de fait causant des lésions à l’endroit d’un mineur. Contexte de violence conjugale confirmé par le DPCP.
Rien n’est prouvé. Aucune preuve présentée, aucun jugement rendu. Présomption d’innocence, et ordonnance de non-publication protégeant l’identité des deux plaignants.
Le système s’est écarté à trois niveaux. Enquête confiée à la SQ, poursuite portée par le DPCP de Longueuil, demande d’un juge de l’extérieur de l’Estrie. C’est ce que coûte, concrètement, l’apparence d’impartialité.
Il reste l’angle mort administratif. Aucune information publique sur une suspension éventuelle ni sur une saisine du Commissaire à la déontologie policière.
Prochaine étape : le 30 septembre, au palais de justice de Sherbrooke. Nous y reviendrons.
Présomption d’innocence. Les faits rapportés dans cet article sont des allégations qui n’ont fait l’objet d’aucune conclusion judiciaire. M. Matthieu Béliveau bénéficie de la présomption d’innocence à l’égard de l’ensemble des chefs portés contre lui.
Ordonnance de non-publication. L’identité des deux plaignants est protégée par ordonnance du tribunal. Rien dans cet article ne doit servir à les identifier, directement ou par recoupement. Nous avons volontairement écarté certains détails rapportés ailleurs pour cette raison.
Portée du texte. Cet article décrit l’état d’une procédure judiciaire en cours et le fonctionnement des mécanismes d’impartialité applicables lorsqu’un policier est accusé. Il ne constitue pas un avis juridique.
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Références
Sources publiques et officielles. Dénonciation et débats tenus en audience publique au palais de justice de Sherbrooke, 17, 20, 21 et 23 juillet 2026, devant notamment le juge Paul Dunnigan de la Cour du Québec. Déclarations du Directeur des poursuites criminelles et pénales, bureau de Longueuil (Me Bruno Des Lauriers), confirmant le contexte de violence conjugale et la demande d’un juge de l’extérieur de l’Estrie. Déclarations de la Sûreté du Québec sur la prise en charge de l’enquête par sa division des normes professionnelles. Refus de commentaire du Service de police de Sherbrooke, qui a renvoyé aux enquêteurs de la SQ.
Ministère de la Sécurité intérieure du Québec, « Données statistiques sur le bracelet antirapprochement », période de mai 2022 au 31 mars 2026, mise à jour du 28 janvier 2026 : nombre de bracelets ordonnés, répartition selon le contexte judiciaire, taux de dissuasion, nombre d’incarcérations.
La Tribune (Tommy Brochu), 21 et 23 juillet 2026 : détail des conditions de remise en liberté, libellé du quatrième chef d’accusation, identité des procureurs.
Radio-Canada, 21 et 23 juillet 2026 : propos de Marie-Christine Villeneuve (CAVAC) et de l’Association des policières et policiers de Sherbrooke sur le soutien accordé à son membre.
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