Vendredi 12 juin 2026, en fin de soirée, le directeur du SPVM convoquait une conférence de presse extraordinaire pour annoncer le démantèlement d’une équipe entière de patrouilleurs de Montréal-Nord. Deux policiers suspendus, le DPCP saisi, quatorze autres réaffectés. Au-delà du choc, une question demeure : pommes pourries, ou baril corrompu ?
I — Les faits
Ce qui s’est passé au poste 39
Il était environ 21 h, vendredi 12 juin, lorsque des dirigeants du Service de police de la Ville de Montréal se sont présentés au poste de quartier 39, à Montréal-Nord, pour relever de leurs fonctions, jusqu’à nouvel ordre, toute une équipe de patrouilleurs de nuit. Quelques heures plus tard, le directeur Fady Dagher convoquait une conférence de presse extraordinaire afin d’annoncer ce qu’il qualifie lui-même d’événement sans précédent : le démantèlement complet d’une relève policière soupçonnée de comportements racistes.
Selon les informations rapportées par La Presse et Radio-Canada, des membres de cette équipe auraient ciblé de façon abusive des personnes noires et d’origine arabe lors d’interpellations, et tenu des propos désobligeants teintés de racisme. Le détail le plus difficile à soutenir : des agents auraient coupé les cheveux d’hommes appréhendés pour les collectionner, à la manière de trophées de guerre. Le directeur Dagher a confirmé que ces gestes font « partie des allégations ». Tous les agents visés se sont vu retirer leur arme de service.
II — Les chiffres
Combien de policiers, exactement ?
La couverture médiatique a fait circuler plusieurs chiffres — 2, 14, 16, « une quinzaine » — au point de semer la confusion. Ils décrivent pourtant tous le même groupe.
| 2 suspendus | Leur dossier est entre les mains du Directeur des poursuites criminelles et pénales (DPCP), qui évalue de possibles accusations criminelles. |
| 14 réaffectés | À des tâches sans contact avec le public, ou relocalisés ailleurs sur le territoire. |
| 16 au total | Chiffre retenu par Radio-Canada et CBC, qui additionnent l’ensemble des agents visés. |
| « Une quinzaine » | Formulation de La Presse, incluant ceux qui auraient participé aux gestes ou les auraient tolérés. |
Le dossier transmis au DPCP porte, pour l’instant, sur un seul événement, mais le SPVM a précisé que des vérifications visant d’autres épisodes sont en cours. Les agents concernés sont pour la plupart de jeunes hommes comptant en moyenne trois ou quatre ans de service — moins de cinq ans, selon Radio-Canada ; deux femmes font partie du groupe.
III — L’origine
Une dénonciation venue de l’intérieur
L’élément le plus remarquable de cette affaire tient à son origine. Ce ne sont ni des plaintes citoyennes ni une vidéo virale qui ont déclenché l’intervention : ce sont d’autres policiers du poste 39 qui ont dénoncé leurs collègues de la relève de nuit. L’enquête s’est amorcée en mars, à partir de renseignements internes. C’est toutefois jeudi midi que le SPVM a obtenu assez d’éléments pour saisir le DPCP et procéder, le lendemain soir, au démantèlement.
Le vice-premier ministre et ministre de la Sécurité intérieure, Ian Lafrenière, a insisté sur ce point : ce qui le « rassure », c’est que la dénonciation soit venue des rangs policiers eux-mêmes. Une lecture optimiste — sur laquelle notre collaborateur, lui, invite à la prudence.
« J’ai été très surpris. Je ne croyais pas que c’était possible, en 2026. »
Le directeur, qui a fait de la lutte au profilage racial sa marque depuis son entrée en fonction en 2022, ne cache pas l’épreuve à venir. Il anticipe une période difficile et une méfiance accrue de la population, et prévient : ce n’est probablement pas la fin, d’autres cas pourraient suivre.
IV — Le contexte
Le poids de Montréal-Nord
Le poste 39 n’est pas un poste comme les autres. Il couvre le secteur où, en 2008, le jeune Fredy Villanueva, 18 ans, a été tué lors d’une intervention policière qui a dégénéré, déclenchant des émeutes et une enquête publique du coroner. La mort de Jean-Pierre Bony, en 2016, est venue raviver ces tensions dans le même arrondissement. Depuis près de deux décennies, le SPVM y multiplie les initiatives de rapprochement communautaire. C’est précisément dans ce quartier — l’un des plus multiethniques de la métropole — que les allégations actuelles font surface, trois mois à peine après que M. Dagher eut dévoilé son plan quinquennal contre le racisme systémique.
Mais le malaise déborde largement le seul poste 39. En mars 2025, la mort d’Abisay Cruz, 29 ans, lors d’une intervention policière dans le quartier Saint-Michel, avait provoqué plusieurs manifestations contre la brutalité policière. C’est ce continuum — d’un bout à l’autre de Montréal — que notre collaborateur Alain Babineau place au cœur de sa lecture des événements.
Sur le plan politique, la réponse a convergé en quelques heures vers un même outil : la mairesse Soraya Martinez Ferrada et le ministre Lafrenière ont annoncé vouloir accélérer le déploiement des caméras corporelles au SPVM, un dossier ouvert puis refermé depuis le projet-pilote de 2016-2017. C’est ici qu’intervient Alain Babineau — juriste, ex-sergent d’état-major de la GRC, directeur du profilage racial et de la sécurité publique à la Red Coalition — qui réclame cette mesure, et bien davantage, depuis des années.
« On ne peut pas assainir un baril corrompu en retirant seize pommes. »
Pour Babineau, l’affaire du poste 39 n’est pas une anomalie mais un symptôme : l’aboutissement de quarante ans de racisme institutionnel documenté au SPVM, du sondage Springate de 1965 aux données du Service lui-même, en passant par les avertissements répétés de ses propres policiers noirs. Il salue le geste du directeur Dagher — sans précédent, selon lui — tout en refusant d’y voir une réforme. Sa démonstration, trop dense pour tenir dans cet article, fait l’objet d’une tribune distincte que nous publions en parallèle, et que vous pouvez aussi télécharger intégralement ci-dessous.
V — Le droit
Ce que dit le droit — et ce qui reste à trancher
La thèse de M. Babineau s’appuie sur un socle juridique réel, qu’il convient de préciser pour le lecteur — car le dossier n’est pas clos, et une nuance s’impose sur les fondements de l’arrêt qu’il cite.
Discrimination systémique. Le droit à l’égalité sans discrimination est protégé par l’article 15 de la Charte canadienne des droits et libertés et par les articles 10 et 12 de la Charte des droits et libertés de la personne du Québec.
Affaire Luamba (interceptions routières aléatoires). Dans Procureur général du Québec c. Luamba, 2024 QCCA 1387, la Cour d’appel a confirmé le jugement de la Cour supérieure (2022 QCCS 3866) déclarant inopérant l’article 636 du Code de la sécurité routière, qui autorisait les interceptions sans motif. La Cour a conclu que cette pratique entraîne du profilage racial.
Précision sur le fondement. La Cour d’appel a fondé sa conclusion sur les articles 9 (détention arbitraire) et 15 (égalité) de la Charte canadienne — et non sur la Charte québécoise. C’est aussi le fondement que cite, correctement, la tribune d’Alain Babineau publiée en parallèle.
À jour au 14 juin 2026. Le gouvernement du Québec a porté l’affaire devant la Cour suprême du Canada, qui a entendu les plaidoiries en janvier 2026. La décision est en délibéré. L’interdiction des interceptions aléatoires n’est donc pas définitivement acquise : le plus haut tribunal du pays pourrait confirmer, nuancer ou renverser l’arrêt de la Cour d’appel.
VI — Le débat
Pommes pourries ou baril corrompu ?
C’est la ligne de fracture de toute cette affaire. D’un côté, des autorités qui voient dans la dénonciation interne la preuve que les garde-fous ont fini par fonctionner : « ce qui me rassure, c’est que ce sont des policiers eux-mêmes qui ont dénoncé ces gestes », a déclaré le ministre Lafrenière. De l’autre, des voix comme celle de M. Babineau, pour qui un dépistage tardif, déclenché à l’interne, ne saurait tenir lieu de réforme structurelle.
Entre les deux, des faits : une enquête criminelle en cours, deux policiers suspendus, une communauté qui réclame des comptes depuis 2008, et une cause sur le profilage racial qui attend son dénouement à Ottawa. La conférence de presse de vendredi soir n’a pas réglé le débat. Elle l’a ramené à la une.
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À lire aussi — les tribunes d’Alain Babineau
Note éditoriale. Cet article rapporte une affaire en cours et propose une analyse de fond. Il ne constitue pas un avis juridique et ne remplace pas la consultation d’un avocat membre en règle du Barreau du Québec. Les comportements décrits demeurent, à ce stade, des allégations : aucune accusation n’a été déposée et la présomption d’innocence s’applique pleinement aux policiers visés.
La tribune d’Alain Babineau, citée et résumée ici, est publiée intégralement comme texte distinct (et offerte en téléchargement) ; elle exprime son opinion personnelle, reproduite avec sa permission. La précision sur les fondements constitutionnels de l’arrêt Luamba (articles 9 et 15 de la Charte canadienne) est apportée par la rédaction. Le dossier sur les interceptions routières aléatoires est en délibéré à la Cour suprême du Canada au moment de la publication. EnDroit.ca (anciennement Justice-Quebec.ca) est une plateforme citoyenne indépendante de journalisme juridique. L’auteur n’est pas avocat.
Sources principales
Reportages du 12 juin 2026 — La Presse, « Une équipe de policiers démantelée par le SPVM » et la chronique « Bombe à Montréal-Nord ». Radio-Canada, CBC News, Le Devoir. La Presse Canadienne (Coralie Laplante), dépêche reprise dans plusieurs quotidiens régionaux.
Références juridiques — Procureur général du Québec c. Luamba, 2024 QCCA 1387, confirmant 2022 QCCS 3866 ; pourvoi entendu par la Cour suprême du Canada en janvier 2026. Sur la mort d’Abisay Cruz (Saint-Michel, mars 2025), Radio-Canada et La Presse, avril 2025.
Contribution — Alain Babineau, tribune publiée sur EnDroit.ca le 14 juin 2026, reproduite avec son autorisation.
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